Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous…

Il y a de l’eau dans le gaz entre la création artistique et internet : chasse au piratage, fermeture des forums, projets de durcissement du droit d’auteur en France comme à Bruxelles… Avec l’indéfectible soutien de la politique, l’industrie culturelle regagne peu à peu le terrain qu’elle avait cédé et entend bien l’étendre encore, menaçant chaque jour davantage l’idée même d’une culture librement partagée.

La question dépasse largement le cadre du piratage : ce sont deux projets de société, radicalement opposés, qui s’affrontent sur le terrain de la création, d’internet et des libertés individuelles. D’un côté les industries culturelles – aidées par l’écrasante majorité du personnel politique qui n’entend que la sauvegarde d’intérêts économiques pourtant de plus en plus concentrés – qui se cachent derrière la protection des artistes pour satisfaire leur soif de contrôle des flux et verrouiller leurs sources de revenus. De l’autre quelques imbéciles, des fous, des utopistes dont je m’honore de faire partie. Ces personnes imaginent un monde où la culture et le savoir circuleraient librement au bénéfice du plus grand nombre, parce qu’elles les croient vecteurs d’élévation et d’émancipation. L’un de ces projets verrouille. L’autre ouvre les portes en grand.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : aujourd’hui et sans doute encore demain, c’est l’industrie qui gagne. Car nous ne vivons pas dans un blockbuster hollywoodien où quelques résistants parviennent à vaincre un adversaire en surnombre. Dans notre version du film, ceux qui résistent à ces immenses machines à fric sont moqués et marginalisés. Pire, ils sont accusés de faire du tort à la création tout entière, de promouvoir des idées dangereuses qui mettraient en péril la rémunération des créateurs et la pérennité des structures qui se nourrissent de leur travail. Ces mêmes entreprises – celles qui oublient pourtant toujours de payer les artistes à l’heure, quand il ne s’agit pas de les payer tout court, qui divisent par deux, par trois les montants des rémunérations, qui jouent sur la quantité, quitte à noyer le marché et détruire l’attention du public – voudraient que nous les croyions quand elles disent agir au nom des artistes. Et elles ont raison de le vouloir. Parce que ça fonctionne. Chez les artistes, le syndrome de Stockholm est total. La dichotomie est tellement flagrante que plus personne n’ose la soulever.

Quand le monde s’écroule on se tourne vers les idoles, qu’il s’agisse de la propriété intellectuelle, de la promesse folle d’être celui ou celle qui va réussir, de la lutte contre la barbarie ou le terrorisme. L’immeuble est en feu, pourtant au dernier étage la fumée et la chaleur sont encore supportables. Jusqu’ici tout va bien. Peu importe que nous soyons de plus en plus nombreux à créer, à partager nos créations, et que les places de professionnels soient de plus en plus comptées et précaires : nous nous accrochons à un rêve. Mieux, nous nous accrochons à une histoire. C’est une belle histoire, dont le narrateur est une industrie qu’on pensait affaiblie mais qui reprend du poil de la bête. Ce narrateur est affamé, sa faim est insatiable : il n’arrêtera de manger que quand il n’y aura plus rien sur l’assiette. Dans cette histoire, les artistes servent les plats. Ils les apportent à toute vitesse, de plus en plus vite, ils s’épuisent à la tâche et ignorent fatigue et lassitude. Parce qu’ils sont encore faiblement rémunérés, ils se disent que « ça pourrait être pire », et que « quelqu’un pourrait prendre leur place », et puis il faut bien payer les factures. Quand arrêtera-t-on de se cacher derrière notre petit doigt ? Car le problème ne se cantonne pas à la création : c’est un combat que nous partageons avec tous les précaires. À vouloir sauver nos propres coquilles de noix, nous en oublions de construire l’arche dont nous aurions besoin.

Contre le storytelling de l’industrie, il faut agir. Trouver d’autres vecteurs de rémunération, par exemple, en échange d’une plus libre circulation des créations plus conforme aux usages de nos concitoyens. Cesser de rêver au bestseller et au blockbuster pour créer local, c’est-à-dire à l’échelle humaine et non industrielle. Donner leur chance à des productions de moindre ampleur, plus modestes car plus éthiques, et nous désengager de cette insensibilité croissante qui nous oblige à consommer toujours plus et plus fort. En promouvoir le partage, parce que si on veut être cohérent, on ne verrouille pas derrière des barrières un bien commun profitable à tous. Il y a tant à faire, et si peu de bras volontaires.

Parce que l’industrie et la politique ne céderont plus rien, quitte à empiéter sur nos vies privées et nos droits de citoyens, nous avons le devoir, d’une part, de nous battre, et de l’autre, de proposer des alternatives qui mettent en œuvre dès maintenant ce monde que nous appelons de nos vœux. Convaincre les artistes de s’emparer de ces questions est notre seule chance : les intéresser aux enjeux des Creative Commons en est un exemple très concret. Les aider à comprendre, puis à s’émanciper.

Nous n’avons jamais été si proches de perdre la guerre. Pourtant, je crois qu’une issue heureuse et lumineuse est encore possible. Vous êtes la solution – vous et vous seuls. Pour faire gagner ce que certains appellent une utopie, nous avons besoin de vous. Vous ne serez pas seuls : vous nous trouverez, mes amis et moi, en première ligne sur le champ de bataille.

Nous y rencontrerons-nous ?

Photo d’illustration :
Alejandro Alvarez, via Unsplash 

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10 pensées sur “Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous…”

  1. Je pense que le local et le web peuvent encore cohabiter sans mal. Car le local c’est une très bonne chose, mais encore faut-il qu’en face les personnes que l’on rencontre ou à qui l’on propose nos oeuvres soient elles-même intéressées.
    Et pour avoir organisé de nombreuses manifestations culturelles (expositions, festivals de jeux, etc.) je peux certifier que toucher le local n’est pas chose aisée. Et qu’en face certaines personnes ne sont pas tendres, et peuvent avoir des propos qui dégoûtent totalement la personne, car souvent peu réfléchis ou injustifiés. Et cela parfois même au sein de manifestations qui sont portant spécialisées et qui devraient donc accueillir un public « d’initié ».
    Le local je dis oui, mais sur le fond, j’ai envie de dire : comment ?

  2. C’est vrai que le mot « local » a une grande connotation géographique, surtout à notre époque où l’on parle beaucoup de produits bio et de producteurs locaux.
    ça serait plus de « proximité » mais dans le sens proche des personnes, et pas géographique.
    Mais créer cette communauté n’est pas chose aisée, à notre époque où les informations et les productions sont un peu noyés dans la masse.
    J’ai débuté sur le web en 2002, et à cette époque où il s’agissait encore d’une époque pionnière, c’était quelque part plus simple de se faire « connaitre », d’arriver à intéresser des personnes, de nos jours les campagnes de pubs et le rabattage à grands coups de billets fait beaucoup de tort aux initiatives plus modestes, et parfois moins grand public.
    D’ailleurs dans cette idée de local, n’y-a-t-il pas une certaine confrontation entre le grand public, et le public initié ou connaisseur ?

  3. Ce billet fait particulièrement écho avec le paradoxe de la victimisation de Canal+ contre le piratage (http://www.lejdd.fr/medias/television/la-patron-de-canal-le-piratage-nous-fait-perdre-500000-abonnes-3377117#xtor=CS1-4), alors que lui-même pirate ses artistes (https://createurs-editeurs.sacem.fr/actualites-agenda/actualites/votre-repartition/canal—le-point-de-la-situation).

    Cela m’attriste, car je n’ai toujours pas trouvé le moyen de sensibiliser les artistes dans ce paradoxe 🙂

  4. Je suis sensible à ces préoccupations, mais je ne trouve pas que la culture libre y réponde en quoi que ce soit… Je dis ça en m’étant bien intéressée à la question, et en ayant pendant un temps fermement cru à la culture libre, moi aussi. Mais finalement, non. Pour moi, cette question du libre pour l’art n’est que secondaire (disons que je laisse aux artistes le soin de faire leur choix personnel; l’un ou l’autre n’a pas grande incidence sur quoi que ce soit en définitive). Je ne crois pas que la « liberté » soit un aspect qui importe tant que ça à la majorité des lecteurs/-trices. Disons qu’il y a un minimum; on peut continuer à se battre contre les DRM, et pour ma part, j’ai toujours considéré que le partage dans le cadre « familial et privé » était un droit, une exception comprise dans le droit d’auteur traditionnel. Mais la « libre diffusion » ne crée pas le succès, pas plus que le droit d’auteur ne l’entrave.

    L’enjeu réel, pour moi, c’est celui de la distribution et de l’indépendance. Actuellement, il est très difficile de toucher un public sans se soumettre à une plateforme qui ne reverse qu’une portion congrue aux créateurs/-trices (oui, même Amazon KDP avec son presque 70 %; ils touchent 30 % du prix — c’est énorme! — sur des milliards d’ebooks et vous croyez que c’est un cadeau? — question rhétorique). Je pense que notre intérêt est plutôt de chercher à développer des solutions comme des coop d’éditeurs/auteur-e-s, ou bien des plateformes de diffusion « indie-friendly » à la façon de Bandcamp pour la musique — solutions qui n’exigent en rien de faire du libre, et se concilient parfaitement avec le droit d’auteur classique.

  5. Jeanne je pense que ton analyse est tout à fait juste, et ce monopole des distributeurs peut d’ailleurs se mesurer dans d’autres domaines, plus ou moins proches de la culture ou du loisir.
    De nos jours ces « entremetteurs » gagnent beaucoup et font la pluie et le beau temps. Et les éditeurs sont obligés d’user de leur porte feuille, pour avoir un peu de visibilité sur ces plate formes. Et ce monopole ne laisse que peu de place aux auteurs, et aux petits éditeurs.

  6. Le problème dans ce que je soulève comme dans ce que tu commentes, c’est encore une fois qu’on n’envisage la création que sous son aspect commercial et industriel. Ce sur quoi j’insiste justement, c’est d’enfin l’envisager autrement que comme une donnée économique. Quand j’entends les auteurs parler de création, j’ai l’impression d’écouter des banquiers et des dirigeants de startup (ce à quoi on va me répondre que c’est exactement ce qu’ils sont, ce à quoi je répondrai que voilà, c’est ce que je disais).

  7. Hello @Jeanne,
    « Pour moi, cette question du libre pour l’art n’est que secondaire (disons que je laisse aux artistes le soin de faire leur choix personnel; l’un ou l’autre n’a pas grande incidence sur quoi que ce soit en définitive) »

    J’aimerais dire la même chose, mais malheureusement le libre ne me paraît pas si secondaire que ça dans la mesure que celle-ci est menacée par la loi.

    Si je prends exemple sur la musique en France, la libre diffusion n’existe pas aujourd’hui dans le commerce. Le commerçant doit obligatoirement payer la SPRE, même si la musique qu’il diffuse est une licence libre. Celle-ci est… plus ou moins imposée par la loi française.

    La libre diffusion risque également d’être interdite dans l’image : la taxe « Google image » imposerait google (et également wikimedia et d’autres) payer une taxe sur l’ensemble des images qu’ils utilisent, même si les images sont libres ou du domaine public.

    Le livre est également dans le collimateur, en commençant à taxer les liens hypertextes.

    En défendant la licence libre, je ne dis pas à tout le monde de ne faire QUE du libre (moi même je n’utilise pas pour toutes mes oeuvres). Mais je crois sincèrement qu’en défendant le libre, je défends de manière plus générale l’ensemble des gestions individuelles, éviter la spoliation et/ou l’obligation d’adhérer à une société de gestion.
    Ce n’est pas en créant un imagebandcamp, ou un bookbandcamp, qu’on va éviter des sociétés tiers de récupérer de l’argent sur la photo de nos CV sur google, ou sur les articles de nos blogs.

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