Cthulhu n’est pas mort : il chuchote à l’oreille de nos songes (4/4)

J’ai très vite su qu’aucun autre choix ne s’offrirait à moi. Je n’ai pas eu besoin d’attendre de retourner au Kaffe Einstein pour me douter que je n’y trouverais pas ma mystérieuse informatrice, disparue elle aussi dans un nuage de brouillard berlinois, « pour raisons personnelles » m’a confié un autre employé sans trop y croire lui-même. Je n’ai pas eu besoin non plus de retourner à la librairie pour me douter que je n’aurais aucune chance d’y échapper. De toute façon, qu’aurais-je bien pu leur dire ? « Salut, vous vous souvenez de moi ? Mais si, celui sur lequel vous avez pratiqué une étrange magie littéraire et que vous avez tatoué contre son gré en profitant d’une faiblesse momentanée, avant de le laisser geler sous la neige d’un parc désert ? Ça vous rappelle quelque chose, n’est-ce pas ? Oui, je reprendrais volontiers un peu de ce délicieux poulet coco. » Impossible. Mes jambes auraient de toute façon refusé de me porter jusque là-bas, surtout après l’épisode de la police. Je ne vous ai pas encore raconté ?

En bon candide, j’ai voulu aller déposer plainte pour enlèvement et actes de torture hier après-midi. Après tout, c’était la moindre des choses à faire. J’ai vu les regards s’assombrir sitôt que j’ai mentionné la librairie Another Dimension. J’ai entendu les voix des fonctionnaires faiblir, jusqu’à chuchoter, me suggérer de renoncer, que cela n’en valait pas la peine. J’ai lu la fureur sur leurs visages quand j’ai insisté pour qu’ils me conduisent auprès de leur responsable hiérarchique. Celui-ci, un très chic type d’ailleurs, dont le visage carré était barré d’une fine moustache grise, m’a très vite invité à m’asseoir à son bureau. Il a fermé la porte, a retroussé ses manches et s’est installé face à moi, le dos bien droit sur sa chaise sortie tout droit des années 70, avant de prendre un cahier, un stylo et de retrousser ses manches. « Je vous écoute », m’a-t-il dit avec un grand sourire derrière lequel j’ai entendu une petite voix hurler dans ma tête « Sors de là avant qu’il soit trop tard ! » Impossible de témoigner, de parler même, j’avais le souffle coupé. L’officier portait sur le poignet la marque des Rêveurs. Il m’a semblé l’entendre rire lorsque, titubant, je me suis arraché de ma chaise comme d’un cauchemar et j’ai remonté le couloir en direction de la sortie.

Jamais je n’aurais dû en douter — dès le début tout était écrit, scellé par le pacte tacite conclu avec Florian. Comme je le maudis, celui-là. Comme j’aimerais l’avoir sous la main et l’étrangler. Comme je voudrais qu’il soit là, juste pour m’expliquer ce qui m’arrive. Qu’il me rassure aussi, un peu. J’en ai bien besoin, croyez-moi.

Assis à mon bureau face à la pilule d’algues du Pacifique que m’a donné le jeune homme, je sais que je n’ai pas le choix. Si je veux connaître le fin mot de cette histoire, je vais devoir plonger. Les témoignages de seconde main sont pour les enquêteurs de seconde zone : j’ai besoin de faire l’expérience brute d’une immersion en terra incognita si je veux boucler cette affaire. Impossible de reculer.

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Sarah / DM-Set via Flickr (CC-BY)

Je pince la pilule entre mon pouce et mon index et, d’un mouvement tremblant, je l’approche de mes lèvres sèches comme du papier. Elle est trop grosse. Il me faut un verre d’eau. J’ouvre le robinet de la cuisine et il me semble entendre, derrière le ronronnement de l’eau qui frotte l’inox, le chahut de la marée. Une odeur désagréable monte du siphon, une puanteur iodée, et il me semble que l’océan est venu me chercher, qu’il va me noyer si je ne m’offre pas suffisamment vite à lui. Pris de panique, je dépose la pilule sur ma langue et bois à même le robinet. J’avale à grosses gorgées, comme si j’espérais me nettoyer en même temps, mais je ne réussis qu’à me coller la nausée. Cahin-caha, je retourne au salon. La tête me tourne. Vais-je perdre connaissance ? Florian a suggéré que la substance agissait comme un puissant somnifère, je devrais peut-être… m’allonger sur le lit. La chambre me paraît si loin. Mes pieds pèsent chacun une tonne.

Mais avant que j’aie le temps de céder à la panique, toute sensation désagréable s’estompe et je me retrouve planté au milieu du salon, droit comme un I et avec la désagréable impression d’avoir été trompé sur la marchandise. Et si Florian s’était moqué de moi et qu’il m’avait refilé un placebo ? Foutus geeks…

C’est alors que je remarque ce qui cloche dans la pièce. Rien de très spectaculaire, non, juste un détail. Un truc pas net. La lumière… elle s’est très légèrement assombrie. Un peu comme si on l’avait filtrée. Il fait nuit et le salon n’est éclairé que par une lampe sur pied posée sur la commode et l’ampoule du plafonnier. C’est cette dernière qui me semble poser problème. Je plisse les paupières pour examiner l’ampoule. À ma grande stupéfaction, je constate qu’elle est remplie d’une eau saumâtre où flottent des particules plus ou moins ragoûtantes. Le filament incandescent a disparu ; à sa place sous la petite cloche de verre tourbillonnent des centaines de micro-organismes luminescents. Ce sont eux qui produisent la lumière blafarde qui baigne la pièce. Du LSD dans la pilule ? Si j’hallucine, c’est bien possible. Pourtant je ne ressens aucun vertige, aucune gêne visuelle ou auditive. Tout me semble si net… peut-être même trop net. À travers la fenêtre, je jette un œil au réverbère dont l’ampoule dépasse d’un petit mètre le plafond de l’appartement. Celle-ci est également remplie de la même substance luminescente qui baigne la ruelle d’un halo fantomatique. Des ombres mouvantes dansent sur les façades des immeubles. On dirait que la ville est plongée sous l’eau. « C’est dingue, non ? » susurre une voix dans mon dos. Je sursaute, prêt à hurler et à utiliser mes poings, mais je me ravise aussitôt. Tel un fantôme anémique portant un pull Star Wars, Florian se dresse face à moi, debout au milieu de la pièce, un sourire complice scotché sur son visage. « Bienvenue dans le rêve. »

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Dennis Skley, via Flickr (CC-BY_SA)

Passé la surprise, la colère, le déni et l’excitation, je demande au jeune homme de m’expliquer ce qui m’arrive. « Oh, il ne t’arrive rien, vieux. Tu es juste endormi par terre, au milieu de ton salon. Tu es tombé comme une masse, on dirait. Ça ne m’étonne pas vraiment, ça fait toujours ça la première fois. En revanche, pense à te coucher avant à l’avenir. Ça t’évitera de belles bosses. » J’hésite à éclater de rire, mais je tourne la tête et constate que Florian a dit vrai : je suis vraiment allongé par terre. Ce n’est pas vraiment moi, ou plutôt si, mais mon autre moi, mon vrai moi, celui du monde réel. Je me vois gisant sur le plancher aussi clairement que s’il s’agissait d’une autre personne — et je ne vous cache pas que la situation est assez ubuesque, pour ne pas dire flippante. « Tu te réveilleras dans quelques heures avec une très forte envie d’eau salée et un mal de crâne carabiné. Rien d’inquiétant. Nos corps réagissent parfois différemment, mais c’est ce à quoi tu peux t’attendre. » J’essaie de garder toute mon attention fixée sur les lèvres de Florian qui s’ouvrent et se ferment pour prononcer des mots, mais il me semble que sa silhouette tremble, se décale brusquement vers la droite, puis vers la gauche. Une seconde il se trouve là, face à moi, et la seconde suivante il se retrouve près du mur, ou sur le côté, comme s’il n’arrivait pas à s’ancrer. « C’est ton rêve, c’est toi qui fais les règles. Je ne suis qu’un visiteur. C’est normal que tu me perçoives un peu différemment. Avec le temps, tu apprendras à visiter les autres Rêveurs. En un clin d’œil tu te retrouveras à Toronto, Tokyo, Paris, Saint-Pétersbourg, et tu échangeras avec des gens tous plus passionnants les uns que les autres. » Je cligne des paupières. Quand je les rouvre, nous nous trouvons sur les rives de la Spree, face au bâtiment ultramoderne du parlement inondé de la lumière dorée d’un crépuscule flamboyant. La serveuse du Kaffee Einstein se tient à nos côtés. « Tu vois qu’il n’est pas méchant », dit Florian. La serveuse hausse les épaules. « J’ai pas dit méchant, juste qu’il avait l’air un peu timbré. » Impossible de lui en vouloir.

Je suis sous le choc. Je ne pensais jamais faire un jour l’expérience de la téléportation, même s’il s’agit d’un déplacement onirique. Pourtant Florian et son amie sont catégoriques : « Ce qui se passe dans le Monde du Rêve a des répercussions dans le Monde de l’Éveil. Les deux sont inextricablement liés. Il se peut que tu voies des choses dans le Rêve qui se sont réellement produites dans l’Éveil. Il ne s’agit pas d’un rêve ordinaire. Nous ne sommes pas cantonnés dans nos esprits respectifs. Si nous nous retrouvons demain matin pour un café chez Einstein en chair et en os, nous aurons tous les trois le souvenir de cette conversation. Nous sommes des voyageurs reliés en permanence les uns aux autres. » Je présume que c’est ainsi que Florian a prévenu les autres de ma fuite l’autre soir. « Bien sûr, pourquoi envoyer un mail quand on peut se connecter aux rêves des autres en un éclair ? Ils étaient furieux que j’embarque un journaliste, ils ont eu peur que ça s’ébruite, je crois. » Je le rassure : mon blog est très peu lu, et la plupart de mes lecteurs croiront de toute façon que j’ai inventé cette histoire de toutes pièces. Tout ça est tellement… dingue. « C’est pas un drame de toute façon. Il nous arrive d’avoir des désaccords. Il n’y a pas de chef chez les Rêveurs. Enfin, pas de chef humain en tout cas. Mais la communauté a jugé bon que je disparaisse un temps, au moins jusqu’à ce que tu prouves ta bonne foi. Le fait que tu sois arrivé jusqu’ici est selon moi un gage de la confiance que nous pouvons te porter désormais. Non ? » Il se tourne vers la serveuse. Elle n’a jamais dit son nom à haute voix, pourtant je sais qu’elle s’appelle Judith. C’est une certitude ancrée en moi. Je n’ai même pas besoin de lui demander confirmation. « Ouais ouais… Je préviendrai les autres. Tu peux terminer de lui faire faire le tour du propriétaire », grogne-t-elle avant de disparaître de la manière la plus étonnante qui soit : son corps s’embrase et tombe en cendres incandescentes bientôt dispersées par le vent. « Elle aime les sorties spectaculaires. Ne t’en offusque pas, c’est son truc. » Je ne m’en offusque pas. D’ailleurs, je trouve tout ça très normal et ça commencerait presque à m’inquiéter.

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Sweetie187, via Flickr (CC-BY)

Florian continue de m’expliquer les lois qui régissent cet univers inédit à mes yeux. Pour cela, nous partons à San Francisco. Le Golden Gate Bridge luit sous une fine couche de givre. Debout à 200 mètres au-dessus de l’eau, sur la plus haute pilasse, nous contemplons la voûte céleste et les espaces infinis. « Le Rêve est un territoire sacré », m’explique-t-il, « sur lequel les guerres n’ont pas prise. Je ne parle pas de nos petites batailles humaines, non… je parle de conflits à l’échelle cosmique qui opposent des races comparables à des dieux à de véritables divinités. Nous, Rêveurs, sommes en sécurité ici. Tant que le Rêve existe, nous pourrons continuer d’exister en lui. Mais l’humanité est en péril. Les Anciens Dieux fomentent leur retour et ils nous réduiront en esclavage si nous n’agissons pas avant… » Levant les yeux vers le ciel, j’admire les galaxies qui s’emboîtent les unes dans les autres, les trous noirs qui absorbent la lumière des plus brillantes étoiles, les supernovas qui explosent dans de grandes gerbes de plasma et les comètes qui filent à travers le vide intersidéral. Quel spectacle incroyable. Soudain, au centre du cosmos, j’aperçois Azathoth, le dieu aveugle et stupide, le chaos nucléaire qui attend le jour où les étoiles entreront dans la bonne configuration et lui permettront de semer la désolation dans l’univers tout entier. Pris d’une panique étouffante, je chasse l’image de mon esprit, mais il est trop tard : la peur me submerge. En bas, l’eau m’appelle. Je veux disparaître dans les profondeurs, m’éloigner le plus possible de cette monstruosité, me cacher à la face du cosmos. Je demande dans un souffle : « Comment pouvons-nous l’en empêcher ? » et Florian sourit. Ses dents sont noires, comme s’il avait bu une rasade de pétrole. « Ce Rêve n’est pas le nôtre : c’est le sien. Ce monde lui appartient, et il reviendra en héritage à ses plus fidèles adorateurs. Nous sommes à son service, car lui seul pourra nous protéger du Chaos d’Azathoth. Il l’a déjà repoussé par le passé. Il le fera encore, si nous parvenons à le délivrer de la prison dans laquelle il a été enfermé. » Je n’ose pas demander. Je sais déjà de qui Florian veut parler.

Avant que j’aie le temps de m’enfuir, l’obscurité s’abat sur nos têtes. Nous nous trouvons sous l’eau, au beau milieu du Pacifique, par six mille mètres de fond. Malgré la pression et la profondeur, je respire comme si de rien n’était. Je sais que de fines branchies sont apparues derrière mes lobes d’oreille. Tout autour de nous nagent en volutes des nuées bioluminescentes qui éclairent notre chemin. Face à nous se dresse, massive et silencieuse, la prison du grand Cthulhu : la cité sous-marine de R’lyeh. « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn », récite Florian. Dans sa demeure de R’lyeh la morte, Cthulhu attend en rêvant… « Un jour, les étoiles seront alignées en notre faveur. Un jour, le Grand Cthulhu reviendra sur Terre et nous protègera des Anciens Dieux. » Et moi qui naïvement m’étais cantonné à la description alarmiste de Lovecraft… Je comprends à cet instant que l’affreuse créature décrite dans les nouvelles du reclus de Providence n’a rien en commun avec celle dont je me trouve en présence à cet instant. Je peux sentir les contours de son Rêve. C’est une sensation indescriptible.

D’un bond onirique, je me transporte à l’intérieur de la geôle de pierre. Les paupières de Cthulhu sont fermées, ses poignets et ses chevilles entravés par de colossaux verrous de facture divine et son corps de Polyphème haut comme dix cathédrales flotte dans le cercueil dans lequel les ennemis de l’univers l’ont incarcéré… mais son esprit, lui, est demeuré intact : je le respire comme l’eau que filtrent mes nouvelles branchies. Le Rêve n’a jamais été aussi fort qu’ici, et j’entends une voix, très douce, me souhaiter la bienvenue. Florian réapparaît à mes côtés. Il s’est débarrassé de sa forme humaine pour emprunter celle d’une créature amphibie, mi-homme mi-poisson, plus adaptée au milieu dans lequel nous évoluons. « Tu as entendu ? » Je hoche la tête, subjugué. Cthulhu n’a pas la voix de dragon furieux que je m’étais imaginée : elle est au contraire très douce et possède sans aucun doute des vertus apaisantes. « Il a accepté ta candidature », prononce solennellement le jeune homme. Me retournant vers lui, je constate que des centaines d’autres Rêveurs nous ont rejoints, au premier rang desquels se trouvent le Libraire et Judith, que je parviens à reconnaître malgré leur apparence amphibienne. Nous entourons Cthulhu qui attend en rêvant. Nous serons là lorsqu’il ouvrira les yeux. Nous sommes son armée onirique, prête à prendre les armes contre le Chaos rampant.

Un bonheur ineffable me transperce. Il me semble que pour la première fois depuis des années, je suis enfin rentré à la maison.

[fin]

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Illustration du bandeau : Kris Williams (CC_BY_NC_SA - via Flickr)