Cthulhu n’est pas mort : les livres rêvent de lui (3/4)

Comment avais-je pu ne pas y penser ? Tout au long de mon périple berlinois (voir ici la première et la deuxième partie), jamais il ne m’était passé par la tête de visiter les bibliothèques, librairies et autres bouquinistes dont la capitale allemande regorge. Lovecraft ne manque pourtant pas d’insister sur ce point dans ses histoires horrifiques : la vérité, aussi sordide soit-elle, se dissimule souvent entre les pages d’ouvrages impies. Certes, la préférence des lecteurs ici s’oriente davantage vers les catalogues de design et les art-books que vers les grimoires de magie noire, et il n’y a guère que chez les bouquinistes de la Winterfeldstrasse que j’ai quelquefois pu dénicher de vieux nids à poussière dignes d’intérêt… mais la piste que m’a involontairement offerte la serveuse du Einstein Kaffee m’apparaît désormais comme ma dernière chance de mener à bien cette enquête.

Les livres hantent la bibliographie de Lovecraft. Pour le « Maître de Providence » (ainsi qu’il a été surnommé par ses « adeptes »), ces derniers renferment un savoir caché au commun des mortels — pour leur propre bien, à l’instar du Necronomicon, le recueil diabolique de l’occultiste fictif Abdul Al-Hazred. Le panthéon lovecraftien regorge de trouvailles bibliophiles après lesquelles certains collectionneurs continuent de courir de par le monde, épluchant les catalogues de ventes aux enchères ou de bibliothèques de quartier dans l’espoir d’y voir ressurgir, tel un défunt du tombeau, un manuscrit convoité. Pour ajouter à la confusion, et sans doute l’entretenir par goût des frontières brouillées, l’écrivain aimait associer aux livres qu’il inventait d’authentiques titres occultes. Le Dragon rouge, le Grand Albert ou le Marteau des Sorcières côtoient dans ses nouvelles les Manuscrits Pnakotiques, Le Culte des Goules du Comte d’Erlette (une boutade évoquant son ami et éditeur Auguste Derleth) ou De Vermis Mysteriis de Ludvig Prinn. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir sur les tables des librairies spécialisées des « transcriptions » plus ou moins heureuses de ces ouvrages fictifs, qui font néanmoins le bonheur des aficionados. Personne n’a bien entendu jamais pu mettre la main sur un exemplaire « authentique » de ces ouvrages, malgré la théorie selon laquelle Lovecraft était un initié et qu’il aurait volontairement caché dans ses écrits des indices destinés aux seuls spécialistes de l’hermétisme. J’en étais resté là, mais il faut avouer que depuis quelques jours, un doute me ronge.

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Je trouve la librairie Another Dimension au numéro 7 de la Riemannstrasse, une ruelle étriquée que le soleil ne frappe sans doute jamais. La nuit berlinoise, presque poisseuse, mange le halo fragile des réverbères. Il commence à neiger. Transi de froid et d’excitation, je pousse la petite porte. La première chose qui me frappe est le capharnaüm phénoménal : les murs sont littéralement tapissés de livres, et je me demande même s’ils ne sont pas constitués de livres tant les piles sont larges et les tas sont hauts. Une forte odeur de poussière, immédiatement suivie de celles, plus douces, de la bière et du poisson macéré, excite mes narines. « Vous venez pour dîner ? » me demande une ombre gigantesque en retrait derrière le comptoir. Je hoche la tête, faisant mine de comprendre. L’ombre éclate de rire. « Il n’y a que des nouveaux pour aussi mal faire semblant. » Sourires échangés, l’ombre sort d’elle-même : il s’agit d’un homme haut de deux bons mètres, le dos voûté, le cheveu rare mais le regard brillant et pénétrant. Il me fait signe d’entrer. « Les autres ne vont pas tarder. »

J’en profite pour inspecter les lieux. Le magasin court sur deux étages ; un rez-de-chaussée et un sous-sol. Au niveau de la rue, on trouve une pagaille de livres sur à peu près tous les sujets, du bricolage à la botanique en passant par le cinéma. Au fond d’une salle à laquelle on accède par une porte en arche découpée dans un mur de livres, des chaises en plastique empilées derrière une vieille télévision à tube des années 70 laissent imaginer que le propriétaire organise des projections. Un magnétoscope VHS couvert de poussière et de traces de doigts sommeille sous l’appareil et j’aperçois la jaquette défraîchie du film The Thing de John Carpenter sous une pile de boîtes en plastique. « Pas de film cette semaine », grince l’hôte de l’autre côté du magasin. « Il faudra revenir la semaine prochaine. » 

On accède au sous-sol par un escalier en colimaçon si bas qu’il faut se courber pour ne pas se râper le haut du crâne. En bas, des tables et des chaises ont été dressées devant une estrade et un frigo ronronne doucement. L’homme ne mentait pas lorsqu’il parlait de dîner. Les murs sont bardés d’étagères plus ou moins bien garnies : il n’y a ici que des romans fantastiques, d’horreur ou de science-fiction, classés par ordre alphabétique d’auteur. Curieusement, je ne trouve aucun livre de Lovecraft à la lettre L. « Ma collection personnelle », dit l’homme derrière mon épaule. Je sursaute. Je ne l’avais pas entendu descendre. « Un jour, j’ai eu tellement de livres chez moi que je me suis demandé si ce n’était pas moi qui habitais chez eux. J’ai ouvert cette librairie à la fin des années 80… pour me débarrasser du surplus. Mais je suis un sentimental : ici les gens peuvent acheter, mais ils peuvent aussi rapporter. C’est mieux quand les livres passent de main en main, comprenez ? Le savoir se propage, comme un virus il trouve toujours son chemin. Pourquoi croyez-vous que les dictatures s’en prennent d’abord aux livres ? » Je réprime un frisson. Il me semble deviner derrière chaque mot prononcé un avertissement ou une mise en garde, comme si je m’apprêtais à franchir la frontière d’un pays hostile et sauvage. Un buffet a été dressé. « Ce soir, poulet sauce coco et maquereau au vinaigre », annonce le propriétaire avant de remonter les escaliers en silence, comme s’il connaissait l’architecture de ces marches par cœur et qu’il savait les gravir sans provoquer le moindre grincement.

Mallix via Flickr (CC_BY_NC_SA)
Mallix via Flickr (CC_BY_NC_SA)

Je remonte comme une ombre sur ses pas et fais mine de m’intéresser au contenu des rayonnages — je ne touche à rien de peur de voir un édifice s’écrouler, peut-être même le bâtiment tout entier. Bientôt arrive l’heure de la fermeture, mais le géant ne m’invite pas à sortir, bien au contraire. Il me tend une Berliner Kindl décapsulée et ferme le rideau de fer à demi.

Comme en réponse à un signal attendu de longue date, une faune bigarrée et sombre paraissant naître de la nuit se coule aussitôt dans le magasin. Bientôt, une vingtaine de personnes d’âges et de profils très variés s’entasse derrière les murs de la librairie. Ils échangent à voix basse. Des regards soupçonneux se posent sur moi. « Je sais qui vous êtes. Nous le savons tous », m’avait prévenu la serveuse. Je commence à comprendre ce qu’elle voulait dire par là. Chacun ici m’observe par-dessus son épaule tout en essayant de jouer la carte de la discrétion. À nouveau l’envie de m’en aller se fait sentir, mais il est hors de question que je laisse cette urgence prendre le dessus. Les pieds ancrés au sol, je fais semblant de ne pas trembler d’inquiétude. Quand le propriétaire verrouille la porte et nous invite à descendre les escaliers, je joue le jeu jusqu’au bout et me joins à la mystérieuse procession. Le libraire — je ne le connais, encore aujourd’hui, que par ce nom — ne s’embarrasse pas d’amabilités : chacun ici sait pourquoi il est venu. Les visiteurs n’hésitent pas. Leurs gestes trahissent l’habitude.

Une fois en bas, je me mêle à l’attroupement. Je fais la queue devant le buffet, une assiette en carton à la main, et je remarque que plusieurs poignets portent la marque des Rêveurs : un œil au centre d’une étoile à cinq branches dessinée d’un seul trait. Personne ici ne songe à dissimuler son tatouage et j’imagine que la plupart d’entre eux, sinon la totalité, l’arbore plus ou moins ostensiblement. Regagnant le fond de la salle, je m’installe sur une chaise en plastique. Les clients mangent en silence, les yeux rivés sur l’estrade dressée devant l’étagère des auteurs de K à M. Le petit promontoire est baigné d’une lumière crasse que deux projecteurs bon marché font pleuvoir sur lui.

Assis comme au théâtre face à la scène vide, nous suivons du regard le libraire qui finit par l’investir. « Merci à tous d’être venus, comme chaque semaine, pour la lecture du vendredi. Nous avons un nouvel invité ce soir. Comme le veut la tradition, nous lui montrerons d’abord comment nous procédons pour qu’il puisse s’exprimer la prochaine fois. » Les regards se portent encore vers moi, plus franchement cette fois. J’esquisse un sourire. Mon voisin de gauche, un bonhomme ventru aux joues mangées par des rouflaquettes, me tapote l’épaule. « Tu vas voir, c’est une communauté tout ce qu’il y a de plus sympa. T’es écrivain ? On l’est plus ou moins tous. C’est un atelier hors-norme, un truc génial pour l’inspiration, tu verras. » Poli, je hoche la tête et retourne à mon poulet coco. Le libraire tapote un micro boule qui ne renvoie aucun son. De guerre lasse, il le dépose au sol et tape dans ses mains. « Qui veut commencer ? »

Une femme se lève. Elle est si maigre que je la prends pour son ombre l’espace d’un instant. Les cheveux fous, le regard creux, elle grimpe sur scène comme pour prononcer sa propre oraison funèbre. « Voici mon rêve », dit-elle. Je dois admettre que la suite est un peu floue : les détails de l’histoire qu’elle dévoile devant l’assemblée échappent à ma mémoire. Il y est question, je crois, d’un chat qui se cache sous un lit, de grincements entendus au grenier et du cri des éperviers les soirs qui précèdent les violents orages. Lorsqu’elle achève son récit, les autres hochent la tête et le lecteur suivant prend sa place. Le conte qu’il déroule à nos oreilles m’est encore plus nébuleux. Je crois me rappeler qu’il y était question de coquillage au fond de la mer, de mains qui grattent le sable à sa recherche — ça n’a aucun sens, mais me souvenir de ces détails m’est déjà suffisamment pénible. Les orateurs se succèdent, chacun parle à son rythme. Mes jambes sont engourdies, mes oreilles bourdonnent. L’ennuyeuse litanie me happe vers le sommeil tandis que les récits s’enchaînent. On y parle d’un jardin clos par un mur de pierre. D’une jeune femme qui voit un visage dans la lune. D’une rivière qui charrie la nuit d’étranges embarcations. D’une plante rare qui ne pousse qu’une fois l’an, sur le flanc d’une montagne inaccessible à l’homme. Du bruit des insectes qui se repaissent d’un cadavre sous le bois des cercueils. D’un garde-forestier qui passe un pacte avec un très vieil arbre. Et ainsi de suite.

J’ignore combien de temps s’écoule avant que le libraire ne remonte sur l’estrade et remercie chaleureusement les intervenants d’avoir partagé leurs récits. Je cligne des yeux, et il me semble que mes paupières font un bruit de tambour. Ma respiration est lente, profonde, comme si je dormais les yeux ouverts. La langue pâteuse, j’essaie de m’humecter les lèvres, en vain. La torpeur se répand dans ma poitrine comme de l’encre sur du papier buvard. Les voix me parviennent mais elles sont étouffées, lointaines. Ma vue se trouble.

Tous les visages se sont tournés vers moi.

Le sourire du libraire relie ses deux oreilles en une ligne cruelle. « Nous savons qui vous êtes. Florian nous a tout dit. Nous l’avons vu en rêve. » Je voudrais me lever, mais mes pieds se sont coulés dans le sol en béton. Mes jambes fourmillent d’électricité. Se pourrait-il que la nourriture du buffet ait été empoisonnée ? Impossible, sinon comment les autres pourraient-ils se lever à présent ? Ils se dirigent vers moi. Je voudrais avoir peur, mais je ne parviens qu’à souhaiter m’endormir et ne plus jamais me réveiller. Une pensée, une dernière, me traverse : ce sont les histoires. Ce sont elles qui m’ont endormi, hypnotisé peut-être. Quelque chose dans leur ton, dans leur sonorité, m’a rivé à ma chaise. Je ne peux plus bouger. Les lignes se brouillent. Je ne vois plus que des yeux, noirs comme la nuit, me dévisager avec morgue. Je finis par sombrer.

Le noir, le noir complet.

Aussitôt un froid puissant, terrible. Mes jambes me font un mal de chien. Mes fesses aussi. Mon corps est endolori comme si je ne m’étais pas levé depuis un siècle. Une lumière crue filtre à travers mes paupières closes. J’hésite à ouvrir les yeux. Il fait jour.

Je suis assis sur un banc, seul au milieu du Tiergarten, le Central Park de Berlin. Une épaisse couche de neige fraîche m’ensevelit à moitié. Comment ai-je pu arriver là et rester immobile si longtemps ?

Au prix d’un effort herculéen, je me hisse sur mes pieds et jette un œil sur mon téléphone portable — qu’on ne m’a pas volé, c’est un miracle. Huit heures du matin. Où sont passées mes heures manquantes ? Hagard, je titube jusqu’à la Porte de Brandebourg pour m’engouffrer dans le métro. Une douleur aiguë me cuit le poignet, mais ce n’est qu’une fois passé le seuil de ma chambre que je trouve le courage d’examiner ma blessure.

Tatoué à l’encre noire sous le pli de mon poignet, l’œil au centre de l’étoile raconte une histoire dont je n’ai aucun souvenir.

Elder Sign Tattoo

[à suivre]

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Illustration du bandeau : Mysterymoor (CC_BY_NC_SA - via Flickr)