Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4)

Deux jours s’écoulent sans nouvelles de Florian. À vrai dire, je n’en ai pas cherché. Mon téléphone pro est resté sur répondeur et j’ai volontairement délaissé ma messagerie électronique de peur d’y voir s’afficher un courrier déplaisant (si vous n’avez pas encore lu la première partie du reportage, rendez-vous ici).

Il faut reconnaître que j’ai planté le garçon au beau milieu d’une situation pour le moins étrange — dans cette salle souterraine dédiée au culte onirique de Cthulhu, située juste sous la Philharmonie de Berlin —et que je me vois mal justifier la raison pour laquelle je me suis enfui alors que les choses commençaient à devenir intéressantes. Appelez cela l’instinct de la proie face au prédateur : un instant paralysé par l’effroi, puis une course à bride abattue pour échapper au pire. Je n’ai pas pu contrôler mes jambes : elles ont agi de leur propre chef. La trouille ? Oui, sans aucun doute. C’est peut-être aussi ça qui m’empêche de demander une seconde chance au jeune homme : un semblant de fierté. Le pire étant que je n’arrive pas à expliquer les raisons de ma fuite. L’instinct, oui. Ça ne peut être que ça.

Je prends mon courage à deux mains et j’appelle Florian. Le numéro n’est plus attribué. Et si le garçon s’était volatilisé en mon absence ? J’ouvre mes mails. Au milieu des sollicitations professionnelles et des spams porno, je ne trouve aucun message de sa part. Je remonte jusqu’à notre dernier échange et j’appuie sur « répondre ».

« Salut Florian. Je suis désolé pour l’autre soir, je ne sais pas ce qui m’a pris. Est-ce qu’on peut repartir sur de bonnes bases ? J’ai encore des questions. »

J’envoie. Deux secondes plus tard, une réponse : ce foutu Mailer-Daemon m’informe que l’adresse mail a été supprimée elle aussi. Cette fois, c’est sûr : Florian a voulu disparaître, et si possible sans laisser de trace. Pour confirmer mes soupçons, je me connecte au forum où je l’avais rencontré. Son pseudo n’est plus répertorié dans la base de données des utilisateurs et les conversations — nombreuses — auxquelles il avait participé ont elles aussi été supprimées. Merde. Quel abruti je fais…

Une ombre se glisse dans mes pensées et l’effroi me fige : j’espère que Florian est bien à l’origine de cette déconnexion, comprenez : j’espère qu’on ne l’a pas déconnecté de force. J’ignore encore tout des implications de ce culte, et peut-être qu’ils pratiquent des sacrifices humains, qui sait ? Des milliers de personnes disparaissent chaque année des écrans radar. Parmi elles pourraient se cacher les victimes de religions secrètes et impies. Je ne peux pas m’empêcher de me soucier de son sort. Après tout, c’est lui qui m’a fait confiance en premier lieu. Par ma fuite, je l’ai peut-être placé dans une situation délicate, voire dangereuse. Néanmoins, je ne vois pas comment je pourrais y remédier. Tous les fils qui me rattachaient à mon contact ont été coupés. Il ne me reste plus que la bonne vieille enquête de terrain, ambiance Tintin reporter. Mais par où commencer ?

Warschauer Straße, par Andrea (CC-BY via Flickr)
Warschauer Straße, par Andrea (CC-BY via Flickr)

J’enfile mon manteau et claque la porte derrière moi, direction Warschauer Strasse et le quartier de Friedrichshain, du côté est. Je n’ai aucune idée de l’endroit où je dois me rendre pour grappiller un début d’information, mais il me semble que ce kiez (quartier) riche en bars de nuit, squats et galeries d’art pourrait typiquement abriter certains membres du culte, d’après l’idée que je me suis faite de ceux que j’ai croisés sous terre il y a deux jours : plutôt jeunes, du genre branchés, un peu nerd, sans doute amateurs de jeux vidéo et de bandes dessinées. Là-bas, j’écume tous les endroits qui m’évoquent un lien — même vague — avec l’univers de Lovecraft et plus général des cultes démoniaques : squats plus ou moins salubres, salons de tatouage, toilettes publiques, salles de concert rock, terrains vagues et autres bâtiments en ruine. J’inspecte méthodiquement les toilettes à chacune de mes visites — on sait que s’il doit rester des traces de quelque chose qu’on n’a pas envie de voir s’ébruiter, on les trouvera aux toilettes, sous la forme d’un gribouillis au Bic sur un mur ou d’un autocollant à moitié déchiré derrière une porte — en vain. Je passe également au peigne fin les lieux de culture alternative, disquaires, magasins de fringues punk, en quête d’un prospectus, d’une carte de visite laissée négligemment sur un comptoir. Je fais chou blanc. Je pousse le vice jusqu’à m’arrêter devant chaque mur, chaque façade, chaque bâtiment tagué à la recherche de ce signe que j’avais vu tatoué sur l’avant-bras de Florian — l’étoile dotée d’un œil en son centre. Mais mes recherches restent infructueuses. J’ai eu beau interroger tous les tatoueurs des environs, aucun ne m’avoue avoir tracé ce signe sur qui que ce soit. La plupart, je les crois sincères. Certains ont l’air défoncés, je ne m’attarde pas — et me demande qui pourrait bien confier la moindre partie de son corps à ces bouchers. Toujours est-il qu’au bout de trois jours de déambulations berlinoises, je ne suis pas plus avancé et je commence à me faire du mouron pour Florian.

Je renoue le fil de ma traque une semaine plus tard, alors que je ne m’y attendais pas le moins du monde. Assis à la table d’un des plus vieux établissements de Berlin — l’honorable Einstein Café de la Kurfürstenstrasse, tout en nappes repassées, théières patinées et parquets grinçants — j’espère l’arrivée imminente d’un collègue éditeur pour deviser d’un projet qui me tient à cœur — et qui n’a strictement rien à voir avec notre affaire, quand le chocolat chaud que j’ai commandé arrive. Je lève à peine les yeux sur la serveuse et continue de pianoter sur mon ordinateur. Mais un détail à la périphérie de mon champ de vision m’accroche l’œil : juste au niveau du coude, à demi masqué par la manche repliée d’un chemisier blanc, je distingue le motif en forme d’étoile que j’ai si longtemps recherché sans jamais le trouver. Et voilà que le hasard — appelons ça ainsi — remet mon enquête sur les rails.

Cafe Einstein, intérieur — Nathan Williams (CC-By via Flickr)
Cafe Einstein, intérieur — Nathan Williams (CC-By via Flickr)

J’interpelle la serveuse, qui n’a jusqu’ici vu que le haut de mon crâne. Sitôt qu’elle se retourne, je distingue une ombre dans son regard. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais il me semble que d’une façon ou d’une autre, elle m’a reconnu.

De la manière la plus polie et détachée qui soit, je lui demande d’où elle tient son tatouage. « Je sais plus », bougonne-t-elle avant de marmonner un juron inintelligible. Je ne risque pas de me contenter de cela. Comble de malchance, mon éditeur arrive au même moment et c’est un autre serveur qui vient prendre sa commande. Il semblerait que ma question ait déplu à ma nouvelle amie et qu’elle se soit faite excuser.

Nous échangeons pendant une trentaine de minutes sans que je puisse un seul instant penser à autre chose. Lorsque finalement nous concluons l’affaire, mon soulagement transpire tellement que je me demande si je ne vexe pas mon interlocuteur à vouloir quitter si vite la table. Mais je ne tiens pas à ce que mon unique témoin me file entre les doigts.

Prétextant un besoin urgent de descendre aux toilettes, je laisse mon ami partir seul tandis que je me faufile vers les cuisines. J’accroche le premier serveur que je croise devant les portes battantes et le supplie de prévenir sa collègue. « Elle vient de partir », me répond-il. « Elle a dû prendre froid, elle ne se sentait pas bien. » Ha non, pas deux fois ! Le remerciant, je quitte la salle au pas de course et bondis sur le trottoir juste à temps pour rattraper mon oiseau au vol. « Fichez-moi la paix », grince-t-elle entre ses dents. « Je sais qui vous êtes. Nous le savons tous. » Interloqué, je lui explique néanmoins mon histoire et la raison de mon empressement en quelques mots, mais elle balaye mes paroles d’un geste irrité et recule d’un pas. « Je sais déjà tout. Ils m’ont ordonné de ne pas vous parler. Je ne devrais même pas avoir cette conversation. » Qui ça, « ils » ? Ça vire à l’épisode inédit de la série X-Files. « Florian a déjà suffisamment fait de mal comme ça, foutez-lui la paix. Ou alors vous irez le rejoindre. » La serveuse perd les pédales, bafouille et rougit. Je tente d’en apprendre davantage sur ce qu’il est advenu du jeune homme. Elle affirme qu’il ne lui est rien arrivé de grave, mais qu’il doit rester hors du circuit un temps. Elle m’avoue également qu’il m’a donné quelque chose qu’il n’aurait pas dû me donner — je pense aussitôt à la pilule d’algues censée me faire dormir et que je me suis bien gardé d’avaler. Selon elle personne ne m’aidera, car le message — et mon visage — ont déjà fait le tour du monde. Fébrile, je demande de quelle manière la nouvelle a bien pu se répandre aussi rapidement, d’autant que je suis très avare de mon image pour d’évidentes raisons de discrétion et qu’il y a peu de chance qu’une photo récente ait pu circuler en si peu de temps. Elle pose un index tremblant sur son front. « Pas besoin de photo, nous sommes un seul œil. Croyez-moi : les nouvelles vont vite chez les rêveurs. » Comme si elle en avait déjà trop dit, elle disparaît derrière la porte électrique qui mène au parking du personnel, me laissant, haletant, sur le perron du café.

Je regagne ma chambre dans un état second. La dernière phrase de la serveuse tourne en boucle dans ma mémoire comme un disque rayé. Que signifie cette tirade sibylline, presque trop écrite pour être improvisée ? Comme animé d’un réflexe journalistique primaire, j’ouvre mon ordinateur et tape sans trop y croire ma requête sur Google.

Les nouvelles vont vite chez les rêveurs.

Les premiers résultats ne donnent rien de probant, mais contrairement au commun des mortels qui se contente des premières occurrences, j’insiste jusqu’à la troisième page. Bingo. Aussi dingue que cela puisse paraître, cette phrase est le slogan de « Another Dimension », un bouquiniste de science-fiction près de l’ancien aéroport de Tempelhof. Une librairie… Comment ai-je pu ne pas y penser plus tôt ? Les livres tiennent une place capitale dans la cosmologie lovecraftienne.

L’écran de mon portable et le site web plus que primitif du magasin m’informent qu’il me reste une bonne heure avant que la boutique ferme ses portes aujourd’hui. Cela me laisse le temps de sauter dans le premier métro et d’arriver avant la tombée du rideau.

Dehors, la nuit a glissé sur la ville et il fait un froid de canard. Mais la perspective d’en apprendre un peu plus me redonne du courage. Dans la poche de ma parka, la pilule de Florian et une bombe de spray au poivre — on ne sait jamais sur qui ou quoi on peut tomber. Surtout dans une histoire à la Lovecraft.

[à suivre…]

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Illustration du bandeau : Wendelin Jacober (CC-BY via Flickr)

2 réflexions sur « Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4) »

  1. Un être vulgairement pointilleux ferait remarquer que le « À vrai dire » suivit du « Il faut dire » (phrases 2 et 4) sonnent bizarrement mais bon… L’intrigue est toujours aussi prenante et plaisante à lire, bravo! D’ailleurs j’enchaîne de ce pas avec la suite ^^

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