Quand les créateurs deviennent une simple matière première à exploiter

 

Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu peur. Je suis d’un naturel plutôt optimiste. Dans les conversations, je suis toujours celui qui, baignant jusqu’à la taille dans les eaux stagnantes du cynisme ordinaire et du pessimisme ambiant, prêche la confiance et l’enthousiasme-moteur. Je ne suis pas prêt de renoncer à ce mode de fonctionnement, mais j’ai mes moments. Tenez, comme celui-ci, par exemple.

Dans le film Soleil Vert, tiré du roman éponyme d’Harry Harrison, la révélation finale, malgré une certaine kitschitude, tire des bouffées d’angoisse au spectateur : le fameux Soleil Vert, un aliment soi-disant de synthèse devenu la nourriture essentielle de l’espèce humaine, est en réalité fabriqué à partir de cadavres humains. (Quoi, vous ne l’avez pas vu ? Dans ce cas, vous avez mérité ce spoiler et n’avez plus qu’à blâmer votre inculture crasse. Passons pour cette fois et ne m’interrompez plus.)

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Depuis quelques mois, mon enthousiasme a des hauts et des bas sur un sujet en particulier : la condition des auteurs dans notre beau pays de France et, plus généralement, sur leur condition dans le monde entier. Hier, j’ai appris que Youscribe, un service de mise à disposition de documents (type Youtube, mais pour le texte) allait embrasser un nouveau modèle économique en plus de celui qui a fait son succès : celui de l’abonnement payant en illimité, à l’instar de Youboox, le soi-disant Youtube du livre. Cette décision, loin d’être isolée, procède à mon sens, au milieu d’une foule d’autres décisions — et notamment ReLire — d’une Soleil-Verisation des créateurs. Et que pour des services qui commencent tous par « You », peu d’entre eux se préoccupent réellement de ceux par et pour qui ils existent : les créateurs.

Les créateurs deviennent une maître première, au même titre que le fer ou le blé. Prenez un petit bout de métal, disons, un trombone, ou alors un épi de blé : à l’unité ou en quantités infimes, cette matière première ne vaut rien. Ce n’est qu’à compter du moment où elle se compte en quantités astronomiques qu’elle commence à être intéressante pour celui qui l’exploite. Or, avec le modèle du streaming en illimité, c’est exactement ce qui est en train de se passer.

Le streaming en matière de musique a prouvé deux choses. D’une part, que les gens étaient prêts à payer une petite somme pour pouvoir accéder à de la musique qu’ils pouvaient jusqu’alors obtenir gratuitement via le piratage, ce qui était plutôt une bonne nouvelle, mais pas tant que ça, j’expliquerai juste après. Car la deuxième chose que Deezer et Spotify nous ont appris, c’est qu’il pouvait bien y avoir des milliers d’écoutes que ça ne rapportait pas beaucoup plus à l’artiste. En réalité, le streaming illimité ne rapporte rien au créateur, ou si peu. Ce n’est pas compliqué de calculer : prenez le montant des abonnements (en général, 10€ maximum) et multipliez par le nombre d’abonnés. Ensuite, divisez ce gros gâteau par les millions d’écoute enregistrées chaque jour sur ces services. Vous obtiendrez quelques pico-centimes d’euros (il n’existe même pas de pièce suffisamment petite pour le quantifier, ou alors les pièces seraient si petites que vous n’arrêteriez pas de les paumer, ce serait très pénible, bref, vous voyez le tableau), en vérité pas de quoi se vanter. Deezer et Spotify n’ont pas d’autres buts que de engranger un maximum d’abonnés : leur modèle économique est un modèle d’assèchement de la concurrence et de la ressource que je surnomme le système Attila. Là où il passe, l’herbe ne repousse jamais. On fonde des modèles économiques sur des schémas de foule, où le contenu est un fleuve censé ne jamais se tarir.

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Imaginez maintenant ce modèle transposé au livre.

Non seulement les lecteurs — même les plus voraces — lisent moins qu’ils peuvent écouter de musique, mais ils ne paieront pas plus cher que ce qu’ils paient déjà pour la musique (par un curieux effet de mimétisme d’exploitation des contenus dématérialisés en vogue sur le net). Soyons honnêtes : même en illimité, je ne vais pas soudain passer ma vie à lire (j’ai du boulot) et je ne profiterai, au maximum que de trois ou quatre livres par mois. Lire est une activité qui nécessite un engagement maximal. Autant je peux écouter de la musique en marchant ou en faisant la cuisine, lire en marchant, c’est déjà moins évident. Si vous lisez en faisant la cuisine, j’espère pour le repas de vos convives qu’il s’agit de recettes et pas d’un roman.

Appliquer le principe de l’illimité au livre est une manière de réifier le créateur, de le réduire à une quantité négligeable : dans ce modèle, c’est la masse qui prime. Le créateur n’est qu’une entité au milieu d’un « pack », qui ne vaut rien en tant que tel, mais seulement au sein d’une offre globale. C’est son « élevage industriel » qui permet aux sociétés qui vendent l’accès de gagner de l’argent. Un argent qui finira par se tarir : car en plus de rabaisser le créateur au rang de grain de sable sur une plage privée louée à l’heure, ces offres contribuent à diminuer la valeur de l’écrit. Au final, nous verrons naître une génération de lecteurs qui refuseront de payer davantage qu’un misérable abonnement pour lire tout ce qu’ils veulent. Moins d’argent pour les créateurs = moins de créateurs qui peuvent vivre de leur art = plus d’amateurisme = une best-sellerisation accrue des ventes (les plus célèbres auteurs tirent toute la couverture à eux en terme de vente, les autres se disputent les miettes), aujourd’hui déjà critique. Bref. Je n’y vois que des inconvénients.

Pourtant, je ne suis pas contre l’abonnement. Regardez le Projet Bradbury, par exemple : c’est un abonnement, oui, mais un abonnement centré sur un auteur en particulier, que les lecteurs peuvent choisir délibérément de soutenir dans une démarche qui procède d’une volonté d’amélioration de sa condition, et pas de sa dégradation. Je compte d’ailleurs pérenniser le principe de l’abonnement annuel : dès le mois de septembre, pour une somme donnée, vous pourrez accéder pour un an à l’ensemble de mes écrits de l’année, sur le principe du projet Bradbury. Les ebooks seront sans DRM, pour vous permettre de les partager avec vos proches et vos amis. Et chaque année, il suffira de renouveler son abonnement de soutien pour télécharger mes livres sans limitation. J’invite d’ailleurs tous les auteurs, et plus généralement tous les créateurs qui le souhaitent, à me piquer l’idée et à proposer de pareils systèmes sur leurs sites personnels.

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J’entends bien le besoin des entreprises de gagner de l’argent. Pire, je trouve que c’est une demande tout à fait légitime en soi. Mais je me sens obligé d’opposer mon veto lorsque cet enrichissement doit se faire en dépit de l’appauvrissement moral et financier d’une catégorie de gens que je chéris tout particulièrement, à savoir celle de ceux qui créent les œuvres destinées à vous instruire ou vous divertir.

J’invite les lecteurs, les auditeurs, les spectateurs, s’ils le peuvent, à ne pas encourager de pareils modèles, et à privilégier des modèles plus respectueux de ceux qui font la culture d’aujourd’hui et qui, croyez-le ou non, continueront à faire celle de demain. C’est un problème crucial. Et tant que nous continuerons d’encourager l’industrie à considérer la création comme une matière première dans laquelle on peut puiser à l’envie, nous glisserons sur une pente dangereuse.

3 réflexions sur « Quand les créateurs deviennent une simple matière première à exploiter »

  1. « Lecteurs, pensez-vous que l’abonnement à l’œuvre d’un auteur soit une bonne solution ? »

    Oui et non.
    Oui si on lit beaucoup et d’un même auteur. Ou pour un projet particulier (mais dans ce cas, comme bradbury c’est un peu plus une précommande/ « kikstarter » qu’un abonnement, vu que le nombre de nouvelles est défini).

    Sinon le risque et de rajouter un abonnement supplémentaire parmi tant d’autre (c’est à la mode les abonnements, pour un peu trop tout)… C’est sur que c’est une forme de soutient (quand on peut), mais si beaucoup d’auteurs font la même chose, les lecteurs devront faire le choix de qui soutenir.

    Perso je préfère acheter à la pièce ou en recueils ou voir pour découvrir (ou rattraper) j’aime bien le principe des « bundles » http://blog.humblebundle.com/post/79983663893/books-are-back-in-the-humble-ebook-bundle-3

    Mais je ne suis pas un gros lecteur en ce moment, donc ça joue sur mon avis ici.

  2. Je suis heureux d’être l’un des abonnés du projet Bradbury. Mais intuitivement, je suis assez d’accord avec Jo : si j’aime ce que fait Neil en ce moment, cela ne veut pas dire que je vais aimer ce qu’il va faire toute l’année. L’idée du soutien est bonne, mais j’ai peur que cela ne fonctionne que si je sais (en tant « qu’acheteur »), en gros, ce que je vais recevoir, le lecteur pouvant se poser la question de ce qu’il arriverait si l’auteur décide subitement de cesser d’écrire.

    L’idée du bundle, en revanche, me parait vraiment très intéressante : coup très intéressant pour le lecteur qui peut s’offrir des oeuvres à prix réduit ; idée sympa pour faire découvrir des auteurs que, sinon, le lecteur n’aurait pas été enclin à découvrir.

    Enfin, celle du soutien « libre », à l’article, à l’appréciation comme par le système Flattr mérite d’être étudiée sérieusement.

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