Copyright singerie : comment le droit d’auteur libéra les animaux

 

Vous avez peut-être entendu parler de l’histoire de David Slater, ce photographe qui, ayant laissé son matériel sans surveillance au milieu de la forêt, a trouvé à son retour une carte-mémoire remplie de clichés très intéressants : un singe qui passait par là en avait profité pour se prendre en photo, donnant ainsi naissance à une série hilarante et, avouons-le, plutôt bien fichue. Mais la véritable affaire a commencé dans un second temps, quand la fondation Wikimedia publia le cliché… sans mention du copyright du photographe, mais estampillé « Domaine public ». L’argument de Wikimedia était aussi simple que redoutable : puisque le singe a appuyé sur le bouton, c’est donc lui l’auteur du cliché — pas le photographe. Puisque les animaux ne sont pas reconnus comme des entités juridiques pouvant bénéficier du droit d’auteur, alors le cliché s’élevait de facto dans le domaine public.

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Evidemment, le photographe ne l’entendait pas de cette oreille : il s’agissait de son matériel, de ses réglages, de son installation, et au même titre qu’un assistant presse le déclencheur lors d’une séance photo préparée par une star de la photographie, le singe n’avait fait que bénéficier d’une mise en place préétablie. De plus, comme il le soulignait justement, être photographe expose à certains risques : celui de prendre mille clichés qui ne se vendront jamais. Or celui-ci a rencontré un vif succès, aussi la perspective de voir s’envoler des revenus par ailleurs rares avait de quoi faire enrager. On peut le comprendre. Car une fois dans le domaine public, le cliché peut être réutilisé par n’importe qui et pour n’importe quel usage, comme par exemple servir d’image d’illustration sur le blog de votre serviteur ou, plus prosaïquement, pour devenir l’étendard d’une marque de cosmétiques facétieuse, la mascotte d’un consortium financier ou l’égérie d’une boucherie charcuterie.

L’US Copyright Office a rendu son verdict il y a quelques jours : personne ne peut s’arroger la paternité d’un cliché pris par un animal et Wikimedia est donc dans son bon droit quand il publie la photo dans le domaine public. Oublions un instant ce pauvre photographe qui, la prochaine fois, y réfléchira à deux fois avant de laisser son matériel sans surveillance et notons la nuance : le Copyright Office n’a pas dit que le singe était l’auteur du cliché, mais que personne n’avait le droit de s’arroger un copyright dans ce cas précis, ce qui est très différent : aucun animal d’espèce humaine n’a le droit de prétendre à cette paternité. Le singe est mis hors-jeu d’emblée.

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La vie, l’expérience et certaines lectures m’ont mis sur le chemin du végétarisme, du veganisme et de l’antispécisme : je ne tiens pas spécialement à faire de prosélytisme aujourd’hui — jamais d’ailleurs puisque cela se termine toujours par des discussions très énervantes et chacun est libre de penser ce qu’il veut à compter qu’il dispose de toutes les informations utiles pour faire son choix —, mais je fais partie de ceux qui pensent que l’extinction d’une espèce animale — qu’il s’agisse des lynx, des hérissons, des baleines ou des poux — n’a pas moins d’importance que l’extinction potentielle de l’espèce humaine. Aucune n’est véritablement souhaitable bien sûr… même si dans l’absolu, le plus simple serait que les « animaux humains » se retirent progressivement de l’écosystème — puisqu’ils sont les seuls à détruire suffisamment les autres pour menacer la survie des espèces concernées. Question de logique. Je ne mets pas les humains sur un piédestal : notre survie est précaire et nous pourrions bien faire face à une extinction de masse à notre tour un jour, ce dont, je vous rassure, la planète Terre se moquera complètement (il est même possible que ce jour-là, elle débouche une bouteille de Moët & Chandon). Mais là n’est pas (encore) la question.

Ce qui m’irrite dans cette histoire, c’est que personne n’a véritablement songé un seul instant à concéder au singe la paternité de son propre cliché. Interrogez les gens autour de vous (interrogez-vous vous-même, d’ailleurs) : beaucoup trouveront l’idée absurde. « Comment un animal pourrait-il simplement être capable de faire preuve d’originalité créative (puisque le droit d’auteur s’obtient à ce prix) ? Les (animaux-)humains ont Hollywood, la brit pop, les mangas et la french touch, mais que pourraient bien offrir à la diversité culturelle des créatures à peine capables de ne pas manger leurs propres excréments ? » Voilà où mène souvent le débat, et c’est là que je m’inscris en faux : pour ma part, je suis assez féru d’art animal (animal non-humain, s’entend).

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Gorilla Koko Love (c) - Koko

Oublions un instant l’histoire de ce singe addict aux selfies. J’ignore si vous avez déjà entendu parler de Koko, cette femelle gorille capable d’avoir une conversation parfaitement rationnelle avec ses compagnons humains en utilisant le langage des signes (qu’elle a d’ailleurs appris à ses enfants et certains de ses congénères). Il est fascinant de la voir discuter de ses goûts, de ses envies, de ses peurs, de ses rêves et de ses craintes, n’hésitez pas à aller faire un tour sur Youtube. Et bien il se trouve que Koko, comme de nombreux autres singes dans ce genre de programmes, produit des oeuvres artistiques. Oui oui. Koko peint. Et même qu’elle n’est quelquefois pas contente du résultat.

On peut acheter les oeuvres de Koko et de ses condisciples sur le site de la Gorilla Foundation : les peintures sont plutôt chères, certes, mais certaines sont plutôt jolies. Personnellement, j’aime assez quand les gorilles s’éloignent de l’impressionnisme et qu’ils s’essayent au figuratif (voir les portraits de chien, c’est bluffant). L’argent ainsi récolté revient à la fondation, qui promet de l’utiliser au mieux pour servir l’intérêt des grands singes et relayer son message de tolérance au plus grand nombre, ce qui est une bonne chose, certes, mais qui n’est peut-être pas exactement ce que Koko — ou ses congénères, ou ce singe qui fait des selfies dans la forêt — aurait voulu faire de cet argent. Par exemple, Koko adore les poupées. Peut-être qu’elle aimerait, si on le lui demandait, utiliser l’argent de sa production artistique pour s’acheter la dernière Barbie, qu’en sais-je ? Je ne crois pas que quelqu’un lui ait seulement demandé son avis.

En rendant son verdict, le gouvernement savait où il mettait les pieds. Car s’il avait donné au singe la pleine propriété — le copyright — de son selfie, alors l’engrenage (que personnellement j’ai osé à un moment espérer sans me faire d’illusion) se serait mis en marche, et une fois le doigt dedans, impossible de l’en retirer.

Imaginons un instant que notre aimable singe — appelons-le Pablo — détienne le copyright de son propre cliché (ce qui d’un point de vue antispéciste n’est pas spécialement du tout absurde)  et que Pablo soit en pleine possession de ses moyens comme Koko et donc capable d’avoir une conversation claire avec un être humain. Il faudrait donc, pour exploiter le cliché, obtenir au préalable le consentement de Pablo, qu’il l’exprime oralement ou par le biais d’un contrat signé. Il s’agirait donc de donner une personnalité juridique à l’animal, en plus d’un droit à l’image. Pourquoi pas, après tout ?  Depuis cette année seulement, les animaux ne sont plus considérés en France comme des biens meubles mais comme des « êtres vivants doués de sensibilité », ce qui est un pas en avant certes, mais il est toujours possible d’aller plus loin. Selon Peter Singer — philosophe australien chantre de l’antispécisme et auteur d’un ouvrage dont je vous recommande chaudement la lecture : La Libération animale —, il n’est pas plus idiot de considérer le bien-être d’un animal doué de conscience que ceux d’un être humain gravement handicapé ou d’un nourrisson. Imaginons donc un instant que Pablo, au nom de l’égalité inter-espèces, obtienne son droit d’auteur. Que va faire notre macaque préféré ?

Eh bien d’abord, il va gagner de l’argent : en vendant son image aux magazines qui ne manqueront de faire leurs gros titres d’une pareille affaire, il obtiendra des royalties dont il fera bien ce qu’il veut. Comme on aura demandé son avis à Pablo quant à la manière dont il veut toucher ses droits d’auteur (par le langage des signes ou par toute autre méthode qu’on estimera valide), Pablo aura signifié qu’il ne souhaite pas toucher son argent en pousses de bambous, en bananes ou en brochettes de fourmis, mais en dollars sonnants et trébuchants. Mais son avocat (car Pablo a un avocat) aura conseillé au singe de ne pas disposer de ses émoluments en liquide, trop compliqué (et puis ses congénères pourraient lui chiper). Pablo décide donc d’ouvrir un compte en banque, puisqu’en tant que détenteur de droits d’auteur, il estime en avoir le droit. Toutes les banques refusent, bien entendu, ce qui se solde par un nouveau procès que Pablo et son avocat gagnent à nouveau : puisqu’un singe est capable d’entendement, d’originalité et qu’il est en mesure de toucher un salaire pour ses créations, alors il doit pouvoir disposer de ses traitements et salaires comme bon lui semble, y compris par l’épargne. L’Amérique ronge son frein, mais Pablo possède désormais une carte de crédit dont il usera avec sûrement beaucoup plus d’intelligence que la plupart de ses confrères humains capables de souscrire à des dizaines de crédits à la consommation sans sourciller.

[139/365] Business Monkey

Mais voilà : Koko, depuis son atelier de peinture, entend parler à la télévision de l’histoire de Pablo (Koko regarde vraiment la télévision) et exige de bénéficier des mêmes droits. Qui l’en empêche ? D’ailleurs, le bénéfice de ses oeuvres ira désormais dans l’achat de maisons de poupées et de paquets de Frosties, c’est son droit et elle entend bien le faire respecter. À court d’argument, la Gorilla Foundation accepte et consent à laisser Koko prendre un taxi pour aller ouvrir un compte en banque avec son interprète. Des années plus tard, la femelle gorille fera la une de Forbes en tant qu’animal non-humain le plus influent de la planète (grâce à des investissements malins, elle aura racheté la société Time-Warner entre temps).

Mais si les singes ont le droit d’ouvrir les comptes en banque, pourquoi pas les chiens, les chats, les éléphants et les rhinocéros ? Après tout, on utilise bien leur image à eux aussi dans toutes sortes de publicités, dans la presse, dans l’industrie, etc. et ce serait fait preuve de spécisme (une forme de racisme appliquée aux animaux)  que de réserver des traitements différents en fonction des espèces. Des avocats respirent le bon filon et s’emparent de l’affaire. Certes, les éléphants ne disposent pas d’un langage à travers lequel ils peuvent nous exprimer — à nous, humains — leurs désidératas, mais c’est de notre faute, pas de la leur : de la même manière qu’on ne pourrait pas retirer tous ses droits à quelqu’un qui aurait perdu la faculté d’écrire ou de parler, on doit trouver un moyen d’obtenir le consentement de l’animal dont on utilise l’image. Les scientifiques s’emparent du défi, développent des trésors d’ingéniosité pour fabriquer des dispositifs qui permettent d’entrer en communication avec les animaux. Les cochons et les corbeaux se montrent les plus réceptifs au phénomène (les cochons sont plus intelligents que bon nombre de leurs congénères, et notamment les chiens, et les corbeaux capables de rites funéraires, mais ce n’est qu’un détail). Les lois évoluent à mesure que les découvertes scientifiques sur la conscience des animaux progressent. Grâce à ces nouveaux dispositifs, créés à la base pour justifier ou non de l’utilisation du copyright et du droit à l’image, on découvre que les cochons ne sont globalement pas du tout contents de finir en sandwich au jambon. C’est une demi-surprise.

Mmm... ham, pastrami, and corned beef on an onion roll

Un peu partout dans le monde, les débats éclatent : si l’on peut salarier un cochon pour utiliser son image dans une publicité, est-il alors éthique de le manger ? Si un cochon est capable d’exprimer son avis, doit-on l’entendre ou faire comme s’il n’existait pas ? Cela rappellera peut-être à certains des passages de La Controverse de Valladolid, dont on a tiré livres, pièces et films : il s’agissait pour Bartolomé de Las Casas de démontrer que les indigènes du Nouveau Monde possédaient les mêmes droits à vivre et  exister que les colons espagnols et qu’ils étaient, par-dessus tout, des êtres humains et des créatures de Dieu au même titre que les conquistadores. Oui, il n’y a pas si longtemps que cela, quelques siècles tout au plus, on considérait que les populations natives d’Amérique n’avaient pas d’âme et étaient plus proches des animaux que des hommes. Même chose pour les Noirs il n’y a pas si longtemps, me direz-vous (et vous aurez raison). On peut rajouter à la liste les Juifs, les homosexuels, les infidèles et les Roms, je m’arrête tout de suite avant d’atteindre le point Godwin. Tout cela pour dire que dans la grande histoire de l’intolérance et de la bêtise, rien n’est figé, au contraire.

Certains pays décident finalement d’instaurer un végétarisme d’État. Si les animaux peuvent posséder des comptes en banque, travailler, produire des oeuvres de l’esprit, il est hors de question de les massacrer comme on le fait dans les abattoirs : c’est une question d’éthique. Il s’agit maintenant de remettre les êtres humains au potager et au verger, de développer des substituts proétéinés qui ne dévastent pas les forêts de l’autre côté de la planète, comme par exemple les plantations extensives de soja, et de redéfinir notre place dans le monde. Là où nous pensions être sur la première marche du podium, il convient de revoir l’organisation et de la réarranger d’une façon plus horizontale. D’ailleurs, on pourrait définir certains districts (des forêts ?) sur lesquels les animaux auraient un droit décisionnel. La Suède s’engage d’ailleurs dans cette voie en 2036 et confie la gestion d’un parc naturel à sa propre faune : humains et animaux, sur la base d’un vote = une voix, coopèrent pour la pérennité des habitats naturels.  Les scientifiques sont chargés maintenant de définir quels animaux sont capables d’exprimer leur avis et leur sentiment. C’est un travail qui durera des années, peut-être des siècles, car s’il est facile d’obtenir l’avis d’un singe, celui d’une fourmi est plus difficile à collecter, mais des casques expérimentaux à ondes cérébrales laissent envisager une issue heureuse à ce problème. Partout, des voix s’élèvent pour s’indigner. Des populations indigènes, notamment, qui réclament le droit de pouvoir continuer à chasser les animaux dont ils se nourrissent. Après concertation, on les autorise à poursuivre leur activité au motif qu’ils n’ont pas été « séparés » de leur territoire naturel et historique et qu’à ce titre, leur droit de chasser est au moins aussi recevable que le droit des animaux à vivre sur ces mêmes terres.

The Great Wall (万里长城)

Car c’est bien de ça dont il est question : de la séparation avec la Nature, de ce mur que nous avons érigé entre notre milieu et nous. L’être humain, en développant une conscience — ou, tout du moins, en mettant cette conscience en exergue et en en faisant le terreau de sa domination (les animaux aussi ont une conscience) —, s’est séparé du milieu dans lequel il évolue. Il marche dessus, il s’y promène, mais il n’y est pas intégré : il l’exploite sans demander son avis aux principaux concernés, ce qui aboutit à des paradoxes, à des destructions, des extinctions qui, si les animaux humains ne s’étaient pas extraits de leur condition originelle, n’auraient pas eu lieu. Et réintroduisant un peu d’égalité dans le vivant, l’humain gagnerait en humanité — justement — ce qu’il perdrait en paradoxe. Ce serait peut-être l’occasion de remettre certaines choses à plat, et notamment — nous qui sommes si angoissés à l’idée de disparaître — notre propre survie dans un écosystème déséquilibré par notre faute.

Et tout ça à cause du selfie d’un macaque.

11 réflexions sur « Copyright singerie : comment le droit d’auteur libéra les animaux »

  1. Pour revenir sur l’antispécisme, il y a deux manières de concevoir les choses. Soit, on ne fait aucune différence entre les êtres vivants et alors, il faut peut-être souhaiter la disparition de l’espèce humaine, qui est la plus malfaisante, soit on en fait et, dans ce cas, les exemples du corbeau ou du gorille montrent que cette différence n’est que de degré.

    Pour ma part, je préfère la deuxième hypothèse car sinon, pourquoi différencier les plantes des animaux ? Après tout, les plantes sont aussi des être vivants. On pourrait aussi se poser la question pour les bactéries, les champignons…

    Cette opinion est notamment celle développée par Luc Strenna dans son livre « L’homme et la nature, la nature et l’homme ». C’est un très bon bouquin qui aborde les thèmes de ton article. Sais-tu qu’il existe, depuis 1978, une déclaration universelle des droits des animaux ?

    100% d’accord avec ton dernier paragraphe. L’homme gagnerait à faire preuve de davantage d’humilité.

  2. Singer utilise la souffrance comme point de limite de sa démonstration (utilitarisme). Il faut bien trouver un seuil. Sinon, oui pour l’éradication complète, c’est notamment le point de vue de Thomas Ligotti qui préconise que nous arrêtions purement et simplement de nous reproduire. De toute façon, ce genre de bouleversement ne se ferait pas du jour au lendemain et se ferait par degrés, d’abord les plus gros animaux, les plus « sentients », puis les autres…

  3. « En réintroduisant un peu d’égalité devant le vivant… »

    Pardon mais : l’égalité est-elle un principe pur, c’est à dire ne dépendant pas de l’humanité ? L’égalité est-elle une sorte de principe premier régissant la nature ? Qui a inventé l’égalité ? Les loups et leur organisation hiérarchique stricte ? Les fourmis, dont on prétend que l’entité est « la fourmilière » et que la fourmi seule n’est qu’un membre, comme un doigt par rapport au corps humain ? La « Nature », qui tue et fait souffrir indifféremment des milliers d’espèces à un endroit, et offre une vie abondante aux mêmes espèces à un autre endroit ?

    Ca n’existe pas en soi, l’égalité, pas plus que la morale (« il n’y a pas de phénomènes moraux ; seulement une interprétation morale de certains phénomènes »). C’est un concept créé par l’humanité, et qui, pour prendre la forme que nous lui connaissons aujourd’hui en Occident, a nécessité des milliers d’années d’évolution. C’est un concept interne à l’humanité, et donc un concept qu’on ne peut pas appliquer sur le monde. Il n’a de valeur que dans le cadre de la civilisation humaine.

    Et le mieux c’est que cette conception morale, l’égalité, n’a pu apparaître que parce que nous avons cru pendant très longtemps que nous étions supérieurs, ou en tout cas différents de la nature. C’est ce qui nous a portés si loin, c’est ce qui a permis de fonder Rome, ce qui a donné naissance aux Lumières, et qui sur la durée, a développé suffisamment nos capacités cérébrales pour inventer la méthode scientifique. Même dans les cas où une philosophie poussait à se conformer à son « état naturel » (le stoïcisime), nous étions toujours guidés par l’idée que nous valions mieux que nos instincts, et tous nos efforts allaient dans ce sens.

    Aujourd’hui nous savons trop bien que nous sommes identiques à tout le reste, et nous faisons des efforts pour renverser la vapeur. Nous ne voulons plus nous différencier. Nous ne voulons plus faire de mal à la nature, nous ne voulons plus manger nos frères animaux… Mais sans nous rendre compte que si nous allons trop loin dans cette direction, si nous choisissons la tentation fusionnelle (qui nous apparaît de plus en plus comme une conséquence logique des découvertes scientifiques du XXème siècle), nous faisons aussi machine arrière sur tout ce qui nous a permis d’arriver à ces conclusions.

    Tu parles sans arrêt de droit, de droit pour les gorilles et les cochons. Mais quel droit ont les gorilles et les cochons si l’humanité n’existe pas ? Que signifie « droit » ? Nous parlons de notre conception humaine du droit, conception moderne et occidentale, qui plus est. Pourquoi serait-il logique d’accorder aux gorilles les mêmes droits que nous nous sommes accordé à nous-mêmes, à l’intérieur d’une organisation que nous avons nous mêmes inventée, pour nous, et que nous avons fait évoluer pendant des milliers d’années ? Avons-nous des droits vis-à-vis des clans de grands singes ? Avons-nous des droits dans les meutes de loups ? Si on prend « droit » et « égalité » dans un sens absolu, c’est à dire comme des concepts qui nous préexistaient, on tombe sur des absurdités.

    Nous avons inventé le droit, et maintenant nous sommes en train de l’extérioriser et l’envoyer dans l’absolu, comme si nous devions nous y plier en tout, comme si les préférences morales humaines (qu’on peut résumer grossièrement sous la seule expression d’ »égalité pour tous ») concernaient l’univers.

    Maintenant nous disons : nous nous sommes construits contre (dans le sens « adossé à ») les animaux et la nature, et notre morale leur a quand même fait une place près de nous ; mais ça ne suffit plus. Comme si elle se suicidait, reniant ses racines, la morale nous commande maintenant de les faire entrer de plain-pied dans notre communauté, c’est à dire de considérer qu’ils ont exactement autant de valeur que nous, c’est à dire, en un joli mouvement paradoxal, de saper le fondement de l’édifice.

    Nous ne sommes pas différents en essence des animaux, ni même des plantes. Du point de vue de l’univers (mais un tel point de vue n’existe pas en soi), il n’y a aucune hiérarchie entre les humains et les oies. Mais la vision du monde qui a créé les civilisations n’est pas cette vision froide et distante, que la morale humaine a inventée au XXème siècle. C’est une vision de meute, une vision de préférences. Nous avons commencé par être des troupeaux, et considérer notre existence comme préférable à l’existence des autres. Après des milliers d’années d’évolution, nous ne sommes pas en train de devenir plus clairvoyants et de rejoindre une vision claire et éternelle de ce qui est Bien ; nous avons inventé le Bien, nous sommes en train d’en faire un dieu à la place du Dieu unique des religions, et nous croyons que ce dieu a autorité sur l’univers entier alors qu’il n’a jamais concerné que les hommes.

    Il ne s’agit donc pas de maintenir une croyance essentialiste artificielle sous prétexte que ça sert de fondement historique à l’humanité. Mais bien de comprendre que l’égalité et la morale avec lesquels nous nous flagellons ne concernent que l’humanité, les hommes, le cercle fermé de l’espèce humaine, et que nous n’avons pas, avec les animaux, à être plus égalitaires et plus justes que la nature ne l’est. Nous pouvons les aimer et nous les aimons, nous leur avons fait une place à nos côtés, et notre droit les protège. Mais nous n’avons pas à les élever à notre rang, c’est à dire à considérer qu’entre un chien et un autre être humain, l’existence du chien est aussi importante que celle de l’homme. C’est une vision divine, une vision impersonnelle et froide, le délire d’une morale entortillée sur elle-même. Et nous ne sommes ni dieu ni l’univers (nous les avons inventés).

  4. Ça aurait fait une bonne #PB54 😉 Blague à part, le sujet est tellement vaste… Même avec « l’accélération exponentielle du progrès », il va falloir du temps pour modifier dans un bon sens 1 à 5 millions d’années (suivant les auteurs) d’évolution.

  5. @Halv : Très intéressant, ton point de vue. Bien sûr, le droit est un concept humain qui n’a pas à être appliqué aux animaux, et j’espère que mon article est assez clair pour que l’on comprenne que c’est une parodie de ce qui pourrait arriver si l’on appliquait ce droit humain aux animaux. Quand je dis que « j’aurais aimé que cela se produise », c’est davantage pour m’en amuser et apprécier le spectacle qu’en assumer les conséquences.

    La conscience est à la fois notre spécificité et notre malédiction : en nous extrayant du cycle de la nature, nous avons ouvert la brèche à la souffrance permanente (Ligotti l’exprime bien mieux que moi) sur la base de laquelle nous avons fondé notre morale et, par extension, notre civilisation. En somme, notre spiritualité n’a de sens que s’il y a souffrance et conscience de la souffrance. Tout ce que nous faisons est d’éloigner au maximum cette souffrance, qu’il s’agisse de médecine ou de religion, de la congédier, d’inventer des artifices pour nous la dissimuler (le fameux paradoxe du pessimiste). C’est aussi pour ça que Peter Singer en fait la base de son concept (et avec lui tous les utilitaristes) : réduire la souffrance, c’est faire « le bien ». Le bien de qui ? Des êtres conscients. Donc ça s’étend aux animaux.

    Comme tu le dis justement, tout cela est une invention humaine, une mascarade qui n’a aucun sens à l’échelle cosmique. Si demain une comète détruit la terre, elle se fichera de notre morale ou de nos tribunaux, ou de la manière dont nous traitions nos chinchillas. Mais puisque notre conscience nous a sortis de la nature, c’est peut-être là que se niche le Diable : nous n’obéissons plus aux mêmes règles. Nous construisons des règles qui ne s’appliquent qu’à nous, mais nous en apprenons aussi chaque jour davantage sur le monde et ses réalités (les îlots de placide ignorance de Lovecraft).

    Alors oui, si on se place d’un point de vue utilitariste, créer de la souffrance est une mauvaise chose. Doit-on étendre ça aux animaux ? Je prétends que oui. La philosophie, c’est bien joli, mais ça ne t’empêche pas de passer à l’abattoir et de finir en pâté de foie. J’imagine souvent si une race d’extraterrestres venait sur Terre et nous trouvait à son goût : elle nous mangerait en se fichant de notre morale et ce ne serait pas plus mal, sans doute… sauf de notre point de vue. Tout est question de point de vue.

    Mais quand tu dis « nous n’avons pas à les élever à notre rang », tu quittes la raison pure pour t’aventurer sur le terrain glissant des convictions personnelles. Si rien ne te dit de les élever à notre rang, y a-t-il quelque chose qui te dit de ne pas le faire ? En quoi l’un serait plus juste que l’autre ? Quelle loi, sinon humaine, dit qu’un chat est moins important qu’un être humain ? Pas la loi des chats, en tout cas. Point de vue, point de vue… Peut-être que le fardeau de notre conscience, c’est justement l’empathie. Et c’est un fardeau qu’on doit porter, à moins de devenir des machines.

    Et au final, c’est une question d’appréciation personnelle que de dire que la civilisation est une bonne chose, surtout si elle amène davantage de souffrance.

  6. J’attends avec impatience le casque à ondes pour la fourmi (et surtout le scientifique chargé d’aller équiper toute une fourmilière avec sa pince à épiler et sa loupe XD)

    Dommage pour ce photographe, je pense sérieusement qu’il avait un droit sur ces photos (même s’il n’a pas appuyé lui-même, même si ce n’est qu’un droit « partagé » avec le singe) parce qu’il y a un travail intellectuel derrière. Il suffit de tenter de régler un appareil photo professionnel pour savoir que ce n’est pas autre chose que des choix et donc une démarche intellectuelle de création : les photos auraient été différentes si ça avait été un autre matériel,un autre réglage, un autre photographe, même s’il n’a pas été celui qui a appuyé, ni cadré… Malheureusement, j’ai l’impression que ça résume l’art photographique à un cadrage et celui qui tient l’appareil.
    L’attitude de Wikimedia m’a particulièrement choquée sur cette histoire : mettre en domaine public une image baignant dans un flou juridique tient du mépris et du chantage (mais la « loi » du Web semble de plus en plus souvent prendre le dessus sur la loi des états…)

    Quant à donner l’autre partie du copyright au singe, c’est évidemment impossible pour les raisons évoquées. La porte s’ouvrira peut-être un jour…
    En attendant, puisqu’on ne peut plus être ni raciste, ni homophobe, ni misogyne ou ni même pour la séparation des classes, il faut bien garder un certain sentiment de supériorité et donc avoir des inférieurs ! (ceci est évidemment ironique 😉 )

  7. « Si rien ne te dit de les élever à notre rang, y a-t-il quelque chose qui te dit de ne pas le faire ? »

    Oui, si « élever à notre rang » signifie qu’il n’est plus possible d’établir une échelle de valeur entre notre espèce et une autre espèce animale. Ca rejoint cet arrière-fond moral contemporain, qui voudrait que l’espèce humaine soit « mauvaise », ou en tout cas plus mauvaise que toutes les autres, et qu’il soit dans le rôle des rares esprits positifs de tenter de revenir à un état global plus naturel, comme si l’homme ne faisait pas partie de la nature (alors que l’inverse est justement utilisé comme prémisse).

    La science nous dit que nous sommes cousins avec les porcs, les chats, les fourmis et les chênes. Certes. Mais tel quel, il n’y a aucune considération morale là-dedans. C’est la modernité qui, se fondant sur ces conclusions, en déduit qu’elles entraînent automatiquement que nous devons élever toutes les autres créatures à notre niveau (ou nous rabaisser au leur). Et on commence à tracer des frontières de plus en plus arbitraires, comme la sensibilité à la douleur, parce qu’aujourd’hui il nous apparaît encore absurde de traiter un arbre en égal ; mais combien de temps trouvera-t-on la comparaison avec les arbres absurde ? Combien de temps avant que l’on mette en avant le fait que les arbres communiquent entre eux, et ont des stratégies de groupe pour résister à des agressions ? Les frontières que nous traçons aujourd’hui sont condamnées à être infinment repoussées par la science, puisque c’est sur la science que nous avons décidé de fonder la morale.

    Pourtant il ne faut pas croire que nous sommes plus lucides qu’auparavant, et que ces problèmes se posent à nous car c’est la première fois que nous comprenons que nous ne sommes pas différents des animaux. Lucrèce le disait déjà très clairement dans son De rerum natura, un siècle avant Jésus Christ. Seulement la morale épicurienne, comme le stoïcisme, était aristocratique et disait « chacun à sa place ». Les hommes font leur travail d’homme, les animaux leur travail d’animaux. Il n’était pas question de tous se mélanger.

    Morale et science, morale et observation du monde n’ont rien à voir. La morale est une interprétation de ce que nous observons. C’est toujours une interprétation, et rien d’autre (et surtout pas un point de vue pur, dégagé de toute influence sous prétexte qu’il est basé sur des résultats scientifiques).

    Je crois que l’antispécisme est une pensée nihiliste parce qu’il conduit à coller sur l’observation du monde des conclusions très différentes de celles de toutes les autres époques de l’humanité : désormais nous ne disons plus que l’homme est un animal comme les autres mais ayant sa propre tâche à mener, nous ne disons même pas que l’homme est mauvais par rapport à l’homme, ou même qu’il doit se défendre comme la nature hostile, nous disons que l’homme est le grand agresseur et qu’il est mauvais en lui-même. Qu’il doit se réduire. Qu’il est plus mauvais que toutes les autres espèces, et plus mauvais que la nature elle-même, dont on le sépare (comme si nous n’en faisions pas intégralement partie). L’antispécisme conduit à relativiser l’importance de notre survie par rapport à celle d’une nature complètement idéalisée, déifiée (d’ailleurs le retour d’une sorte de panthéisme new-age dans nos sociétés n’est pas un hasard), une nature qui n’existe pas mais que nous projetons dans le futur, quand tout sera résolu, comme les chrétiens projetaient le Paradis.

    Imaginer la torture des grands singes pour les tests de médicaments me fait frémir d’horreur (et ne parlons pas des tests de cosmétiques), mais je ne pense pas (loin s’en faut) que nous ayons besoin d’élever juridiquement les singes à notre niveau pour les aider. Nos lois peuvent les aider, et les initiatives d’associations et d’individus peuvent les aider. D’ailleurs nos comportements changent. Mais les considérer comme égaux en valeurs aux humains, c’est le début d’un chaos conceptuel dont on ne se sortira pas.

  8. En réponse à @Halv sur Twitter qui disait :

    « Toute projection extérieure est une illusion. Le « pt de vue de l’univers » est le pt de vue d’un humain qui se représente ce que devrait penser l’univers. C’est comme dire « le point de vue de Dieu ». On reste des humains, on ne sort pas de nous. La morale moderne se base sur ce que dit la science, mais c’est un amalgame nocif. La science n’a rien à dire en morale. Après bien sûr, je reste convaincu que les animaux doivent être protégés. Mais jms on ne me fera avaler qu’entre un animal et un homme, la civilisation dise « on ne peut pas choisir ». Qu’une personne le pense, ok. Mais si la société l’inculque… Mais quels points de vue as-tu ? Tu ne peux pas sortir du pt de vue humain, càd du pt de vue moral / XXIème siècle / Occident. »

    J’ai un réflexe. c’est absurde, hein, mais quand on me dit « Tu ne peux pas dire que… », je réponds « et pourquoi donc ? ». Si, bien sûr, je peux dire tout ce que je dis et c’est pour ça que je le dis. Les arguments d’autorité, ça ne fonctionne pas sur moi.

    La morale moderne se base sur ce que dit la science, mais c’est un amalgame nocif. La science n’a rien à dire en morale.

    Tu dis que la morale se basant sur la science est un amalgame nocif et qu’il s’agit de morale moderne : notre « morale » se base à mon sens beaucoup plus sur l’idéal chrétien que sur des bases scientifiques. L’utilitarisme, lui, se place d’un point de vue beaucoup plus objectif (de notre point de vue d’humain) en conditionnant le bien à l’absence de souffrance. Là, nous serions dans une morale purement scientifique, et force est de constater que nous ne vivons pas dans un monde exempt de souffrance, au contraire. Beaucoup de nos industries sont essentiellement axées autour de la souffrance et de notre tolérance à celle-ci (textile, high-tech, élevage, etc). Nous entretenons le paradoxe de souhaiter jouir d’une situation tout en acceptant que notre jouissance se paye de la souffrance de quelqu’un ou de quelque chose d’autre. « La science n’a rien à dire en morale » : au nom de quoi ? De l’idéal religieux ? D’une parole divine ? D’une intuition ? D’une solidarité inter-espèce qui, jusqu’ici, n’a réussi qu’à pourrir notre écosystème, peut-être ? De très belles choses sont sorties de cette civilisation, bien sûr, ne serait-ce que l’art, mais le reste… D’ailleurs, l’art est peut-être notre manière d’oublier à quel point nous avons été une espèce médiocre jusqu’ici. Nous sommes la seule espèce animale capable d’anéantir son écosystème jusqu’à menacer son propre habitat.

    Après bien sûr, je reste convaincu que les animaux doivent être protégés.

    Je retourne la question, cette fois à mon désavantage : pour quelle raison les animaux devraient-ils être impérativement protégés ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Quelle intuition as-tu pour dire une chose pareille ? Ce n’est pas une évidence. Pourtant, tu le ressens comme tel. Il doit y avoir une raison. Est-ce la culpabilité ? S’il y a culpabilité, alors il y a faute, effective ou ressentie comme telle. Ou alors est-ce de la compassion ? Dans ce cas là, ça n’a rien de rationnel. Ou peut-être, au plus profond de toi, considères-tu que la souffrance causée à un être vivant n’est pas moral et qu’à ce titre, il convient de la limiter au maximum. Mais encore une fois, pourquoi ?

    Mais jms on ne me fera avaler qu’entre un animal et un homme, la civilisation dise « on ne peut pas choisir ». Qu’une personne le pense, ok. Mais si la société l’inculque…

    Peter Singer a été beaucoup attaqué là-dessus (c’est d’ailleurs sur cet argument que la plupart de ses détracteurs se fondent). Il prétend qu’à considérer les êtres vivants de façon égalitaire et en prenant pour base la souffrance, alors un être humain handicapé lourdement ou dans un coma irréversible a moins de raison de rester en vie qu’un chimpanzé. C’est un point de vue qui se défend si tu pars du principe que toutes les souffrances des êtres sensibles se valent, mais c’est difficile à avaler bien sûr pour nous, qui sommes anthropo-centrés. Dans son cas, la civilisation (ou plutôt la philosophie) ne dit pas « on ne peut pas choisir » mais « on a choisi, mais le résultat ne va pas vous plaire ».

    Mais quels points de vue as-tu ? Tu ne peux pas sortir du pt de vue humain, càd du pt de vue moral / XXIème siècle / Occident.

    Encore une fois, si, je peux. ^^ La preuve, je le fais tous les jours. Tu devrais être sensible à cet argument, toi qui écris aussi : le métier d’écrivain n’a pas de raison d’être en dehors de l’empathie. C’est notre travail de nous mettre à la place des gens, des choses, d’imaginer penser dans un autre corps, de s’extérioriser. Il n’y a pas d’écrivain sans empathie, ça n’existe pas. Et par empathie, je ne dis pas compassion, mais bel et bien la translation d’un esprit vers un autre. Quant à cette vision de la morale XXIème siècle/occident/blanche/capitaliste, je prétends qu’on peut et qu’on doit en sortir, et pas seulement pour les animaux.

    Par exemple, des peuples indigènes vivent dans les forêts d’Amérique du Sud et sont expropriés par des propriétaires terriens pour y faire de l’agriculture intensive ou tués par les trafiquants de drogue. Du point de vue capitaliste, on a le droit de le faire : on a un titre de propriété et donc tous les droits sur la terre que l’on « possède ». Mais pour les peuples indigènes qui, eux, se placent en dehors de ces règles du jeu et qui n’ont pas de titre de propriété sinon celui que leur donne l’histoire de leur civilisation, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on doit se placer du côté de l’indigène ou du propriétaire terrien ? Même chose pour Christophe Colomb et ses « Indiens », d’ailleurs. Le manque d’empathie — c’est à dire le manque de capacité à se projeter dans l’autre — a fait des ravages que nous nous efforçons chaque jour un peu plus de réparer.

    En refusant de se projeter, on devient un conquistador.

  9. « La science n’a rien à dire en morale » : au nom de quoi ? De l’idéal religieux ? D’une parole divine ? D’une intuition ? « 

    Au nom du fait que ce sont deux domaines qui ne se recoupent pas. La science se borne à examiner des relations entre les choses, de façon neutre, elle ne dit pas ce qui est bien et mal. Le bien et le mal proviennent de l’interprétation qu’une époque de l’humanité donne aux observations fournies par la science.

    La science démontre que l’homme et le singe ont un ancêtre commun. Elle ne dit pas que c’est bien ou mal, ni quel comportement il faut en tirer. C’est le rôle de la morale. La morale typique de l’Antiquité disait : « très bien ; mais ils ont des tâches différentes, et on ne peut pas les confondre ». La morale contemporaine prend le même constat et l’interprète différemment : « très bien ; alors il faut considérer un singe comme un être humain ».

    Tu as raison quand tu dis que notre morale doit plus à l’idéal chrétien qu’à la science. On pourrait même la considérer comme une interprétation chrétienne des résultats de la science (chrétienne au sens du rejet du monde tel qu’il est, pour tourner la vie vers la recherche d’un monde parfait, où toutes les problématiques seront résolues, un monde où il ne reste que le bien).

    D’ailleurs, l’art est peut-être notre manière d’oublier à quel point nous avons été une espèce médiocre jusqu’ici.

    Pourquoi médiocre ? Par rapport à quel critère, sinon les critères modernes, qui sont tellement incrustés dans notre façon de penser que nous ne les remarquons même pas ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une espèce médiocre. Par rapport aux autres espèces, nous nous en sommes plutôt pas mal sortis : nous n’avons ni griffes, ni aptitude particulière à la course, nous n’avons pas de poils pour nous protéger du froid, nous sommes plutôt faibles physiquement (je pense que même une baffe de chimpanzé me met KO), mais nous avons pourtant bâti des cathédrales, et réussi à repousser si loin la fatalité naturelle que nous vivrons bientôt facilement jusqu’à cent ans.

    Evidemment, ça ne va pas sans contreparties. Mais là on est sur un terrain d’opinions, et je suis le dernier à mépriser l’humanité. J’adore l’humanité, d’un amour béat (les gens un à un par contre, un peu moins). Et je pense que nous irons de plus en plus en maîtrisant nos déchets et les dégâts portés en l’environnement.

    Il prétend qu’à considérer les êtres vivants de façon égalitaire et en prenant pour base la souffrance, alors un être humain handicapé lourdement ou dans un coma irréversible a moins de raison de rester en vie qu’un chimpanzé. C’est un point de vue qui se défend si tu pars du principe que toutes les souffrances des êtres sensibles se valent, mais c’est difficile à avaler bien sûr pour nous, qui sommes anthropo-centrés.

    C’est un point de vue qui se reçoit, au niveau personnel. Je le comprends tout à fait. L’ennui c’est que Singer voudrait que la société inculque cette façon de penser à chaque individu (avec les changements drastiques que ça impose). Comme s’il ne s’agissait pas d’un point de vue, mais d’une pensée logique, presque mathématique ; incontournable (et qui fait croire qu’on ne l’a pas encore comprise parce qu’on est dans le faux, c’est à dire dans l’anthropocentrisme).

    Je crois que finalement ce qui me gêne aux entournures, c’est que tout ceci est un point de vue très moral, qui essaie pourtant de se faire passer pour une conséquence pure et inévitable de conclusions scientifiques.

    Quand je dis que tu ne peux pas sortir du point de vue humain, c’est véritablement parce que c’est impossible. Tout comme on ne peut pas imaginer le monde après sa propre mort (puisque quoiqu’il arrive, nous nous représentons le monde d’un point de vue localisé, sous un certain angle, donc du point de vue d’une conscience qui est censée avoir disparu), on ne peut pas penser « de façon pure » (hormis pour les mathématiques). On a l’impression de le faire, parce qu’on utilise comme prémisses des observations scientifiques, mais les conclusions que l’on trouve ont été tissées à partir de raisonnements humains qui tiennent pour acquis que le bien est ceci, et le mal cela (la souffrance, la survie, la puissance, etc.) Et qui ne se demandent jamais POURQUOI au juste, ceci est bien et ceci est mal (et pourquoi pas plutôt ce que l’on considérait bien et mal dans d’autres époques, à d’autres endroits).

    C’est notre travail de nous mettre à la place des gens, des choses, d’imaginer penser dans un autre corps, de s’extérioriser. Il n’y a pas d’écrivain sans empathie, ça n’existe pas.

    Oui, mais c’est différent du problème des animaux. Je peux me mettre à la place d’un singe qui souffre et ne comprend pas ce qui lui arrive, ou de ces dauphins massacrés par des pêcheurs japonais qui les vendent comme des filets de baleine pour contourner les interdictions (au passage, il faut voir ce film ahurissant, The cove), et je le fais d’ailleurs, et c’est très bien que la société prenne le relais et agisse pour faire cesser ces souffrances (et je le dis parce qu’il y a quelque chose en moi de moral, influencé aussi par mon éducation et ma culture, qui voit les choses sous cet angle - je ne prétends pas que ce soit une conclusion universelle).

    Mais on ne parle pas au même degré. Sauver les dauphins n’entraîne pas que les dauphins doivent être aussi importants que les hommes (et ce que je dis là n’implique pas une sorte de désintéressement du sort des dauphins par rapport aux humains : si je pouvais, je sauverais les deux). On peut le penser personnellement, et je le comprends, je comprends la haine envers les pêcheurs sanguinaires. Mais que la société se mette à inculquer à ses enfants qu’une vie humaine ne vaut pas plus qu’une vie de dauphin, qu’on ne me dise pas ce que ce n’est pas une position nihiliste de détestation de soi (d’autant que cette position d’égalité cède souvent devant la position de « l’homme est mauvais », c’est à dire pire que tous les autres).

    Il faudrait inculquer un très grand respect pour les animaux, un respect pour leur vie et leurs souffrances, et ne jamais tolérer qu’on soit sadique ou violent avec un animal. Mais si un animal est comme un être humain, alors on ne peut plus tuer un animal (et les animaux ne sont pas que les dauphins et les vaches, ils sont aussi les crocodiles et les serpents). Ni avoir un animal de compagnie (et en me souvenant du bonheur de mes chiens lorsque j’étais petit, bonheur qui transparaissait dans l’hilarité de leur expression quand nous jouions avec eux, je voudrais bien lire ton plaidoyer pour la fin de ce comportement).

    (PS : globalement, je ne me rends pas bien compte du ton que j’emploie pour répondre. Que ce soit dit, en cas de doute : en aucun cas je ne souhaite être pédant, méprisant ou agressif)

  10. Personnellement, je ne suis pas contre le fait de ne plus avoir à tuer un seul animal (ni un seul humain d’ailleurs, mais c’est plus dur… ou pas). Nous avons aujourd’hui les moyens techniques de le faire de façon satisfaisante (faux cuir, gélatine végétale, « viande » pour végétariens, etc). Ça ne me dérangerait pas plus que ça. D’une façon générale, je ne suis pas contre tuer des animaux (la nature le fait chaque jour) mais les tuer de façon industrielle, comme si les tranches de jambon poussaient dans les arbres. Si tout le monde tuait sa propre viande, honnêtement, je crois que je n’y verrais pas grand-chose à redire : se confronter à la mort d’un être sensible, réaliser ce que l’on fait en achetant un steak Charal sous vide. Pour les animaux de compagnie, ce qui me gêne le plus n’est pas tant le fait de les héberger (nous habitons davantage chez les chats qu’ils n’habitent chez nous) mais, encore une fois, cette manie de les faire se reproduire à des fins mercantiles. Je n’aimerais pas naître pour être vendu à un abruti. D’ailleurs, je n’aimerais pas naître pour « servir » à quelque chose, sinon à la survie de l’espèce. Je n’ai aucune haine envers les pêcheurs, les abattoirs et consort. Je ne ressens pas ce sentiment du tout. Mon point de vue pourrait, s’il devait se rapprocher de quelque chose, peut-être du shintoïsme… vaguement. En fait, contrairement à beaucoup de défenseurs de la « cause animale », j’essaye de mettre assez peu d’affect dans ma réflexion. Je garde la tête froide. Je ne trouve pas les animaux mignons, par exemple. C’est plus une question de respect. imagine une fête à laquelle tu es invité et à laquelle tu arrives en dernier avec tes potes. Est-ce que le fait d’arriver en dernier te donne le droit de foutre tout le monde dehors et de réduire en esclavage les autres invités ?

    Bon, la médiocrité de l’humanité, le mot est peut-être un peu fort mais désigne assez bien ce que je pense : si l’on part du principe que le but d’une espèce est de prospérer en se reproduisant sans mettre en péril l’écosystème (les fourmis n’existent pas pour faire des tableaux ou du hula-hoop, mais pour exister simplement et prospérer dans le temps, ce qu’elles arrivent plutôt bien à faire). Nous sommes une espèce récente, à peine 1 million d’années, et nous avions à peu près réussi à ne pas tout gâcher jusqu’ici, mais faut avouer que les deux derniers siècles ont rattrapé le retard niveau dézinguage du milieu. Jusqu’ici, tout allait bien, en gros. Donc oui, on s’en sortait bien (l’intelligence est nos crocs et nos griffes), mais une des prochaines priorités de l’humanité, si elle veut continuer de prospérer en tant qu’espèce, va à mon avis être l’exploration extra-planétaire et les processus de terraformation.

    il y aurait tant à dire encore, mais ça finit toujours par tourner en rond. Honnêtement, je pense que ma position est ultra minoritaire et que peu de gens imaginent qu’un animal est le strict égal d’un être humain. Dans le tableau que tu décris, j’ai l’impression que ma pensée est dominante et qu’elle oppresse les pauvres petits mangeurs de jambon qui veulent juste manger leur sandwich tranquille. Faut quand même pas exagérer… parce que c’est un argument que j’entends souvent, c’est pour ça, c’est un peu éculé et personne n’y croit vraiment. Peu de gens seraient prêts à laisser du jour au lendemain tomber tout produit de l’oppression d’un être sensible.

  11. Article émouvant, et commentaires passionnants. Après des années passées à culpabiliser, je suis devenu végétarien, et j’avoue être étonné par la rapidité à laquelle on s’habitue à ne plus manger de viande. Philosophiquement, je ne pense pas que ta pensée soit ultra-minoritaire, car le respect de chaque être vivant est au coeur du bouddhisme (et bien sûr, du shintoïsme que tu cites). Des centaines de millions de personnes partagent ces valeurs dans le monde. Je suis peut-être naïf, mais raisonnablement optimiste en ce qui concerne le futur : nous arriverons à mieux respecter la Nature parce que nous n’avons tout simplement pas le choix ! L’immense succès d’un film comme « Avatar » montre le profond désenchantement de notre civilisation, ainsi que son aspiration à retrouver ses racines. On parle de plus en plus de décroissance, d’écologie, de développement durable, mais au-delà de ce constat, je pense que beaucoup de gens souhaitent un nouvel humanisme qui nous réconcilie avec la Nature. Pendant des siècles l’esclavage a été considéré comme un mal impossible à abolir, pour ne pas dire nécessaire, et pourtant les abolitionnistes ont fini par gagner. Les mentalités changent, j’en suis certain.

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