Contre la précarité, un seul moyen de pression : l’autopublication

Je soutiens les organisations d’autrices et d’auteurs qui défileront au Salon du livre jeunesse de Montreuil sous la bannière « Plume pas mon auteur », parce qu’il y a beaucoup à revendiquer et que la situation ne fait qu’empirer. Mais je ne les soutiens pas sans réserve. Si je considère que les revendications sont légitimes, le modus operandi me laisse perplexe :

« Signe distinctif : les plumes ! Nous vous proposons de vous distinguer comme nous à votre convenance avec des accessoires aptes à exprimer votre statut d’artistes-auteurs déplumés ou votre soutien aux déplumés : boas, coiffes d’Indiens, ailes… liste non exhaustive. Nous vous recommandons d’apporter des plumes, signe de ralliement. Vous seront fournis des Stickers « Plume pas mon auteur ! » sur le stand de La Charte. »

Une énième manifestation sur un salon du livre. Un énième rassemblement joyeux – parce qu’il ne faudrait pas faire peur aux lecteurs – avec froufrous et déguisements, punchlines comiques et chansons détournées. Une énième manière de signifier l’épuisement des troupes, qui n’a plus que le rire pour ne pas céder au désespoir. Ce n’est pas une manifestation : c’est un appel à l’aide. C’est une main tendue devant l’abîme. Et les appels à l’aide sont entendus ou ignorés – le plus souvent, ils sont ignorés. Et il n’y a pas de raison que ça ne se passe pas comme ça cette fois encore.

Spoiler alert : après cette manifestation d’emplumés, rien ne bougera. Rien ne changera. Rien ne s’améliorera. Nous sommes seulement des morts qui marchent encore, des cadavres en sursis. « Attirer l’attention du public » a ses limites – on le voit dans quantité d’autres secteurs. Certains lecteurs seront peut-être plus attentifs aux questions, bien sûr – qui aime que son autrice préférée gagne « les pépins de la pomme », pour reprendre une expression chère à la Charte ? Reste qu’on demeure face à un paradoxe immense : si on n’achète pas ses livres – seul moyen de pression des lecteurs envers les éditeurs, parce que t’as pas lire ton livre avec une plume en guise de marque-page, ça ne remue pas ciel et terre question revendications sociales –, l’autrice en question ne gagne rien.  Alors voilà, on en est là, et la chaîne du livre gagne contre sa matière première.

Quand les routiers manifestent, ils barrent des routes. Quand des ouvriers manifestent, ils arrêtent les chaînes de production. Quand les professeurs manifestent, les cours n’ont pas lieu. Quand les auteurs manifestent, il ne se passe rien. Pas de blocage de librairie. Pas d’occupation de bibliothèque. Et surtout, les manuscrits continuent d’être envoyés aux maisons d’édition. Comment cette aberration est-elle possible ?

Le seul moyen de pression efficace et rapide à notre portée, c’est l’autopublication. Pour la première fois de l’histoire, les outils techniques, de diffusion, de distribution sont à notre disposition – et surtout à notre portée. Défiler en salons ne changera rien à notre situation – en tout cas rien de capital. Oui, le gouvernement reviendra peut-être sur la hausse de la CSG non-compensée, parce que c’est une manière de montrer qu’on défend la culture à peu de frais, mais au fond nous serons toujours aussi misérables qu’il y a six mois. Nous aurons seulement évité que la situation se dégrade davantage.

Il est temps de rompre de nos relations abusives et toxiques – très très temps. Faire des vidéos rigolotes et défiler avec des plumes nous empêche peut-être de nous dire que nous ne faisons rien face à la maladie qui nous ronge, nous épargnera peut-être la peine de nous sentir coupables de notre inaction, mais cela ne nous dédouanera pas de notre responsabilité intrinsèque : celle qui dessine les contours de notre soumission sans condition.

Quand celles et ceux qui écrivent les livres comprendront que le vrai pouvoir est entre leurs mains – le pouvoir du contrôle, du blocage, du droit (oui, du droit, celui du droit d’auteur – devenu au fil du temps droit des éditeurs) – alors peut-être que les choses changeront. Et elles changeront rapidement, en l’espace de quelques semaines, de quelques mois. Radicalement. Massivement.

Quand celles et ceux qui écrivent les livres prendront en main leur propre travail et se chargeront de le diffuser, sans se cacher derrière l’excuse fallacieuse de dire « c’est pas mon boulot, je sais pas faire, j’suis trop timide, je suis nul », alors la chaîne du livre – ce géant aux pieds d’argile – prendra peur. Vraiment peur. Et je vous garantis que ce dossier prendra une autre tournure.

En attendant, les « déplumés » défileront et cacheront derrière leurs masques des rictus de dépit.

❤️

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6 réflexions sur « Contre la précarité, un seul moyen de pression : l’autopublication »

  1. JE SOUSCRIS A 100% !

    (Oui, je sais c’est un message ennuyeux au possible et un bon troll permet d’amorcer une belle discussion où chacun pourra tirer la quintessence de ses arguments personnels. Mais pas cette fois-ci !)

  2. D’accord avec toi. L’autopublication n’est pas un miracle, mais un chemin de liberté que beaucoup d’auteurs (ou qui en ont la posture) ne prendront jamais. Voilà pourquoi les éditeurs auront toujours de la matière première à bas coût. Je suis pessimiste quant à une possibilité de liberté générale, mais très optimiste pour ceux qui choisissent l’autoedition avec toute la conscience de ce que ce choix implique.

  3. 100 % ici aussi 🙂 Il n’y a qu’à voir comment les relations entre auteurs et éditeurs peuvent différer entre le cas où l’auteur a envoyé son manuscrit par la poste et celui où c’est l’éditeur qui est venu démarcher l’auteur parce qu’il a trouvé un lectorat tout seul via les plateformes de publication !
    S’autoéditer, c’est beaucoup de travail, des tas de casquettes à enfiler, mais c’est aussi beaucoup de liberté et de satisfaction. Et c’est une vraie prise en main de sa vie 🙂

  4. Moins pessimiste que les commentateurs précédents.
    Le dépôt légal a reçu 20% d’autopublications en 2016 et 80% des éditeurs ayant pignon sur rue. Qui oserait écarter 20% de la production littéraire ?
    Vous peut-être mais pas tout le monde, pour preuve : 3 de ces livres sont classés parmi les 10 meilleures ventes !
    Dans un raccourci apprécié des journaux, on pourrait dire que l’autopublication représente 20% des titres édités et 30% de ceux qui plaisent au public. Pas mal, non ?

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