Communiquer avec les extraterrestres : les tentatives farfelues et abandonnées

 

Travailler pendant plusieurs années en librairie m’a permis d’ajouter différentes cordes à mon arc, mais m’a également donné l’opportunité de discuter avec des personnes formidablement intéressantes, et notamment des confrères libraires. C’est justement l’un d’entre eux qui m’a conseillé de lire La Réalité de la réalité de Paul Watzlawick (1921-2007). Selon lui, cet ouvrage faisait partie des fameux — et néanmoins rares — mind-blowing books, littéralement des livres qui vous chamboulent le cerveau. Et il avait parfaitement raison.

« De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différents versions de la réalité, dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes l’effet de la communication et non le reflet de vérités objectives et éternelles. »

Il est difficile de résumer en quelques mots le livre de Watzlawick : le professeur (et thérapeute) a grandement influencé les théories de la communication par son approche radicale et nouvelle, et le but n’est pas d’en faire une approche globale. Sachez simplement que ce livre aborde des sujets aussi divers que des dilemmes de traduction diplomatiques, de faux chevaux parlants, des rumeurs d’enlèvements, des crises de folie collective, des hallucinations presque réelles, la communication chez les chimpanzés et les dauphins, le mode d’emploi pour mettre une menace à exécution, des guerres d’agents doubles et la communication avec les extraterrestres. En somme, c’est un livre-monde dans lequel tout écrivain de science-fiction, de thrillers, de fiction historique ou d’intrigue politique se doit d’aller puiser un peu d’inspiration. Le voyage ne sera pas décevant.

Le Voyager Golden Record, un disque plaqué or contenant des informations sur l'espèce humaine et sur la Terre, censé permettre à une intelligence extraterrestre de nous retrouver (embarqué à border des sondes Voyager 1 et 2 en 1977)
Le Voyager Golden Record, un disque plaqué or contenant des informations sur l’espèce humaine et sur la Terre, censé permettre à une intelligence extraterrestre de nous retrouver (embarqué à bord des sondes Voyager 1 et 2 en 1977)

 

Un chapitre en particulier m’a marqué, et décrit en détail la manière dont par le passé, les hommes ont essayé d’entrer en contact avec les extraterrestres. Bien sûr, nous connaissons tous les histoires de la station d’écoute d’Arecibo, du projet Seti (vous pouvez d’ailleurs activement participer à ce projet en mettant votre propre ordinateur à contribution), du Voyager Golden Record et de la sonde Pioneer. Mais certaines tentatives (avortées ou non) n’ont gardé que peu de traces dans l’Histoire et méritent pourtant que l’on s’y attarde.

L’idée de communiquer avec les extraterrestres passa de la science-fiction à la science en 1959, avec la publication par Giuseppe Cocconi et Philip Morrison, tous deux de l’université Cornell, d’un court article intitulé « Searching for Interstellar Communication ». Vers quelle fréquence devons-nous nous tourner ? Telle était la question et voici leur réponse :

 

“Une longue recherche spectrale d’un signal faible de fréquence inconnue est difficile. Mais il y a, dans la région la plus favorisée de radio-émission,  une fréquence type unique et objective qui doit être connue de tout observateur de l’univers : c’est la raie saillante de radio-émission à 1420 Mc./sec de l’hydrogène neutre.”

Effectivement, pour nous pauvres béotiens, l’axiome est mystérieux. Mais comme le souligne Watzlawick un peu plus loin, les deux scientifiques se basent sur un postulat très malin, et sur un principe de communication vieux comme le monde.

Leur raisonnement se fonde sur le vieux principe de : “Que sait-il que je sais qu’il sait… ?”

En prenant pour acquis que les extraterrestres connaissent les mêmes lois de la physique que nous, certaines corrélations doivent être évidentes indépendamment de la race à laquelle nous appartenons, de notre niveau technologique ou de la planète sur laquelle nous habitons. Si vous disposez d’un poste de radio-émission à la maison, vous pouvez tenter votre chance. Mais il ne s’agit pas du moyen de communication le plus farfelu imaginé.

Le projet sans doute le plus important historiquement fut avancé en 1820 par le célèbre mathématicien Carl Friedrich Gauss. […] (il) avança qu’en disposant un gigantesque triangle rectangle dans les forêts de Sibérie, on pourrait informer les habitants d’autres planètes de l’existence d’une vie intelligente sur Terre. Des bandes de forêt larges de 18 kilomètres en auraient constitué le tracé; quant à l’intérieur du triangle et aux trois carrés dressés sur les côtés, on y aurait mis des champs de blé. En été, la couleur du blé aurait contrasté avec celle de la forêt; en hiver, c’est entre les champs enneigés et l’obscurité des arbres qu’il y aurait eu contraste. Gauss prétendait que le triangle serait assez grand pour être visible des plus lointaines planètes de notre système solaire par des télescopes de même puissance que ceux existant sur Terre, et que la signification de la figure serait aussi évidente aux astronomes et mathématiciens extraterrestres qu’à nous-mêmes.

Car en effet, pour démontrer l’existence d’une intelligence, rien ne vaut les bonnes vieilles mathématiques : une vérité fondamentale telle que la géométrie doit être l’une des premières passerelles entre civilisations. Malgré son enthousiasmant projet, Gauss ne planta pas ses 17,261 km2 de forêt et ses 51.800 km2 de blé. Mais il ne fut pas le seul homme de science à produire des idées farfelues. Charles Cros, par exemple, suggéra au XIXème siècle de construire un gigantesque miroir qui capterait les rayons du soleil, les concentrerait et ferait fondre le sable de Mars pour y graver de gigantesques inscriptions. Bien que les scientifiques de l’époque se soient tous moqués de lui — la lumière solaire ainsi captée aurait forcément été moins intense que la lumière directe du Soleil — sa plume donna lieu à de belles envolées lyriques dont Watzlawick se propose de nous donner un aperçu :

Les observateurs, armés des plus puissants instruments, ne quittent pas du regard l’astre interrogé. Voilà que sur la portion obscure de son disque, un petit point lumineux apparaît. C’est la réponse ! Ce point lumineux, par ses intermittences, calquées sur celles du signal terrestre, semble dire : « Nous vous avons vus ; nous vous avons compris. »

Il faut également souligner l’idée extraordinaire de Joseph Johann Van Littrow, directeur de l’observatoire de Vienne, qui en 1840 suggéra une autre proposition.

Il suggérait de creuser au Sahara un trou circulaire de quelque 40 kilomètres de diamètre qu’on remplirait d’eau, avant d’y verser du kérosène qu’on allumerait la nuit pendant plusieurs heures. La modification du cercle en carré, triangle et autres figures au fil des nuits aurait constitué la preuve indubitable, visible depuis les confins du système solaire, d’une activité intelligente. Von Littrow ne semblait guère troublé du fait que l’eau n’est pas dans le désert marchandise courante, et que la quantité de kérosène requise serait à n’en pas douter astronomique.

De fait, toutes ses propositions convergent vers une idée. Là où la cryptographie est l’art de dissimuler un message, l’anti-cryptographie est l’art de trouver le message le plus clair possible.

[…] c’est-à-dire l’art d’encoder un message avec tant de clarté et de transparence que son décodage présente le moins possible de difficultés, la marge d’erreur et l’ambiguité étant réduite au minimum — à la recherche du code interstellaire le plus efficace.

Le thème de la compréhension mutuelle est au centre du livre de Watzlawick. Et si le sujet des extraterrestres ne couvre qu’une dizaine de pages sur 220, ce livre reste à ce jour l’une des sources les plus riches de friandises intellectuelles sur la communication qu’il m’ait été données de lire, et dispose donc d’une place toute spéciale dans ma bibliothèque idéale.