Comment notre éducation a détruit notre créativité

Je regardais hier un documentaire absolument passionnant d’Erwin Wagenhofer intitulé Alphabet, qui revenait en détail sur l’éducation standardisée dont l’école et plus généralement la société nous bourre le crâne et qui, au final, conduit à faire de nous des individus obéissants et qui se posent le moins de questions possible. Ce visionnage m’a secoué, il faut le dire, car même si Valeska et moi sommes très sensibles à ces questions au moment où deux petits êtres vont faire irruption dans nos vies dans les prochaines semaines, je n’avais pas encore véritablement conscientisé les dégâts occasionnés par un tel formatage.

Je sais, dès qu’on touche à l’école « formatrice du citoyen de demain », la foule gronde et la colère grandit. Pas touche à l’école, pas question non plus de la remettre en question. Paradoxalement, s’il est bien une institution qui vit une perpétuelle réforme depuis des dizaines d’années, c’est bien l’école, ce qui tend à prouver que quelque chose cloche sans qu’on puisse réellement parvenir à mettre le doigt dessus. Dans ce documentaire, deux intervenants m’ont particulièrement marqué : d’un côté Arno Stern, chercheur et pédagogue créateur du Closlieu, de l’autre Ken Robinson, spécialiste britannique de l’éducation et habitué des conférences TED Talks (dont je vous conseille absolument le visionnage, par exemple ici).

Tant pour l’un que pour l’autre, le constat est alarmant : nous naissons tous avec un potentiel de créativité immense que nous nous employons à gâcher, à saper, à saboter d’année en année pour finir par produire des individus standardisés, prêts à mettre en boîte (« de boîte en boîte », comme dit Pierre Rabhi) et à exécuter les ordres d’un système auto-reproducteur qui ne fonctionne vraiment que pour une certaine élite (qui forcément, puisqu’elle est aux manettes, ne voit pas le problème avec le système, puisqu’il lui a profité). En conséquence, et puisque ce système n’a fait que se renforcer jusqu’à aujourd’hui, le pire est devant nous.

Pour Ken Robinson, c’est d’une véritable révolution dont nous avons besoin en matière d’éducation : nous devons arrêter de vouloir standardiser les individus, mais miser sur leurs talents, leurs capacités innées et surtout leur enthousiasme, et cesser la course aux diplômes qui ne valent plus rien. Dans l’une de ses conférences, il donne l’exemple d’un garçon brillant qui voulait être pompier depuis tout petit. Un professeur, conscient de son « potentiel », le harcelait presque pour qu’il aille à l’université, allant jusqu’à l’embarrasser devant toute la classe pour qu’il prenne conscience qu’il allait « gâcher son potentiel » en voulant ne devenir qu’un simple pompier. Dès l’école terminée, le garçon est allé se faire embaucher chez les pompiers. Quelques années plus tard, le professeur et sa femme ont eu un grave accident de voiture. Et c’est l’élève en question qui est venu leur sauver la vie en les désincarcérant de la carcasse. Un exemple parmi mille autres, mais comme dit Ken Robinson, imaginez le jeune Shakespeare en classe, face à un professeur lui assurant qu’il va gâcher sa vie en faisant du théâtre…

De la même manière, Arno Stern a étudié la manière dont l’éducation influence la créativité des jeunes enfants, notamment à travers les représentations picturales. Le constat est édifiant : la société normalise, normatise, détruit toute originalité et transforme les enfants en copies conformes là où un potentiel immense git inexploité, pire, combattu et réprimé. Je pourrais vous en parler longtemps, mais le mieux est peut-être de laisser l’intéressé s’exprimer en personne. Il explique ici son travail dans une lecture à la librairie Mollat, suivie en deuxième partie de vidéo par une interview sur sa vie et son parcours.

Notre responsabilité est immense face à ces questions capitales. Nous avons le choix de mettre au monde des enfants qui perpétueront un système ou qui le modifieront en profondeur, et la réponse ne peut venir que de nous, des adultes qui leur présenteront le monde d’une manière ou d’une autre, et qui les mettront ou non sur le chemin d’un accomplissement personnel.

D’une manière plus prosaïque et revenant sur les sujets qui m’intéressent, il n’y a pas de raison pour que la créativité des scénaristes et des écrivains ne soient pas impactée de la même manière par la standardisation. Je lutte, et encore plus maintenant que je réalise le mal que cela m’a fait, contre les stéréotypes, les idées préconçues, les poncifs de narration, parce qu’ils proviennent d’une idée préfabriquée de ce que « doit » être une narration, une histoire. C’est un travail épuisant, mais il le sera fatalement encore davantage au moment de rendre publiques ces créations, puisqu’elles se heurteront fatalement aux idées préconçues des éditeurs, des producteurs, mais aussi des lecteurs et des spectateurs. La standardisation touche mêmes les rêves, les idéaux, les fantaisies de l’esprit, et il n’est pas besoin de se plonger longtemps en soi-même pour le comprendre : la création artistique n’est pas épargnée par ces problématiques.

Je ne nie pas que notre système éducatif ait pu, à un moment, être une véritable avancée sociologique. Il l’est encore par certains aspects, mais il n’est plus adapté à notre époque, notamment par la reproduction des castes universitaires qui n’a plus grand intérêt. Autrefois, il y avait d’un côté « les gens éduqués » et de l’autre « les gens bêtes ». Les gens éduqués réussissaient dans la vie parce qu’ils avaient un diplôme, les gens bêtes quittaient vite l’école pour apprendre un métier bête. Ce monde est mort, il a disparu, nous en sommes tous conscients. Pourtant, nous continuons d’éduquer nos enfants en ce sens, comme forcés par notre cerveau reptilien à perpétuer un système qui prouve chaque jour son inefficacité grandissante.

En Californie, on consacre 3 fois plus d’argent aux prisons qu’à l’éducation des futurs adultes. Rien que cela devrait nous mettre la puce à l’oreille.

9 pensées sur “Comment notre éducation a détruit notre créativité”

  1. Ce genre de sujet me parle vraiment beaucoup.
    D’une part parce que mes parents (surtout un) étaient un peu des obsédés du diplôme. Et là je me suis cassé le nez en faisant de grosses études mais sans trouver d’adéquation personnelle avec le monde du travail ensuite, aboutissant à 4 ans de chômage et une confiance en moi qui n’a pas été consolidée et même détruite.
    D’autre part parce que j’étais une gamine très créative, ce qui n’a jamais été encouragé (ni étouffé, soyons clair, pour mes parents je pouvais faire ce que je voulais… sauf qu’on n’associait jamais ça au travail, c’était du pur loisir et il fallait que je dise « je veux faire ça, de telle manière » haut et fort et clair, ce qui n’est pas simple pour un enfant, surtout timide et doutant de lui, et je ne parle pas des « non » francs que j’ai reçus de certains côtés aussi), mais a aussi été totalement étouffé à l’âge adulte lorsqu’il a fallu assumer les responsabilités financières liées à l’indépendance. Impossible de tenter de créer, d’y passer du temps, alors qu’il fallait chercher « un vrai travail » et rapporter de l’argent, c’était trop culpabilisant (auto culpabilisant, socialement culpabilisant). Depuis ce temps-là, j’ai perdu une espèce d’étincelle qui me faisait voir le monde autrement, tout est devenu terne et sans magie. Cette flamme me manque mais je n’arrive pas à la faire renaître. Et chaque fois que je mentionnais l’envie d’aller vers de l’artistique professionnel, j’ai entendu comme tout le monde des termes du genre « arrête de rêver » « impossible » « *éclats de rire* » « fais autre chose tu verras après ». Et aujourd’hui je n’ai plus ni flamme ni courage. Même si abandonner n’est pas possible ; je tente de trouver une manière différente d’être créative au quotidien (quand j’étais gamine/ado c’était l’écriture, aujourd’hui j’essaye la cuisine, j’ai l’impression d’avoir trois ans et de faire du gribouillage mais j’aime ça et comme il faut de toute façon la faire, j’ai moins ce côté coupable ^^).

    Et pour laisser un peu ma vie de côté et parler de l’école, je trouve en effet qu’elle étouffe.
    Aucune place n’est laissée à l’initiative, à la personnalité, à l’écoute, au développement de la confiance en soi, de l’esprit critique ou social et de l’art (et dans un sens plus global : aucune place n’est laissé au travail manuel dans l’enseignement général et c’est bien dommage). Tout le monde n’est pas fait pour finir dans un bureau, mais tout le monde peut apporter quelque chose et tout le monde peut retirer quelque chose d’une activité manuelle ou artistique, même le futur bureaucrate. Alors pourquoi proposer uniquement de l’enseignement « intellectuel », abstrait ?
    Je suis aussi assez pessimiste sur l’évolution de l’école et même si j’ai été une excellente élève je regarde mon passé scolaire avec pas mal d’amertume et si j’ai des enfants plus tard j’aimerais être assez forte pour réussir à faire en sorte qu’ils trouvent leur voie et la suivent avec confiance, en sachant dire « merde » aux conventions sociales (c’est bien de rêver, c’est nécessaire ^^).

  2. Comme je suis d’accord ! Pour différentes raisons nous avons fait le choix de l’instruction en famille pour nos enfants et quelles richesses nous découvrons nous aussi adultes avec eux !

  3. Et niveau standardisation, j’te dis pas les dégâts de Twitter. C’est un peu mon cheval de bataille en ce moment, mais je crois que passer toutes ses journées branché à ce truc (c’est mon cas, je l’ai toujours ouvert dans un coin au boulot) a des effets catastrophiques sur l’esprit, la façon de penser, de concevoir des phrases, d’écrire… C’est une sorte de grand bain bouillonnant où tu trempouilles en permanence avec les mêmes idées, formulées et répétées à l’infini de la même façon…

    Je suis sûr que, de même que ne fréquenter des sommets de littérature ou de philosophie modifie ton esprit (il y a eu des études là-dessus) et, en tant qu’auteur, imprègne ta façon d’écrire, ou bien de même qu’écouter des mp3 rend tes oreilles moins sensibles aux aigus (car ils sont compressés), rester scotché à Twitter te prive petit à petit de toutes les nuances que Twitter n’autorise pas, te fait penser étriqué (j’ai des contacts qui ne peuvent plus s’exprimer sans blinder leur prose de hashtags pour résumer ce qu’ils ne savent plus dire).

    Bon. Sur le reste, il faudra que je regarde les vidéos.

  4. Je pense que l’essentiel a été dit…
    Je suis aussi un très bon élève (merci à ma mère de m’avoir insuflé beaucoup de sens critique), mais ça ne m’a pas empêché de quitter l’école cette année à cause d’un ras-le-bol de plus en plus prenant.

    Une piste à creuser est, je pense, pour le niveau lycée, celle du lycée expérimental (comme celui de Saint-Nazaire).

  5. Je partage tellement l’avis de Lelf. Je suis désespérée d’avoir aussi perdu cette étincelle de créativité… Je pense que mes études y sont pour beaucoup, surtout ma dernière année de master de traduction. On nous répète à l’envi que nous sommes aussi des auteurs, que l’on doit savoir écrire, savoir être inventifs, que ça doit finalement être inné chez nous… Pour moi les ateliers d’écriture étaient une torture car je n’avais tout simplement pas la même culture littéraire que les autres et on me faisait bien comprendre que je n’étais pas assez bien, pas assez cultivée… Alors que j’étais simplement différente. Sous couvert d’encourager la créativité, on l’écrase souvent au profit de la pensée dominante et c’est bien triste.

  6. Je rebondis sur une partie du commentaire de Lelf qui m’a particulièrement touchée : il me semble très vrai qu’il est aujourd’hui difficile d’exprimer sa créativité à l’âge adulte et de trouver le temps et les moyens pour le faire. Moi aussi ancienne élève brillante, totalement à l’aise dans le système scolaire et bardée de diplômes (deux masters et une grande école), j’arrive à la fin de mes études et je dois m’insérer dans le monde professionnel. Et là, deux grands problèmes m’apparaissent : d’une part, le fait que le monde du travail, notamment dans le domaine culturel, n’a pas grand chose à faire des diplômes puisque, globalement, il n’y a aucune place pour aucun jeune, quel qu’il soit. La seule façon de faire son trou est de rencontrer des gens qui connaissent des gens qui au final vont nous donner une petite chance d’accomplir une mission ponctuelle, qui débouchera peut-être sur une autre, et qui sait, peut-être un jour sur un CDD, et encore… Cela dit, sans diplôme, ce serait encore pire. C’est juste que ceux-ci ne sont qu’une condition de base et ne garantissent aucunement l’embauche.
    D’autre part, le monde du travail étant si difficile à intégrer, on se retrouve obligé de travailler beaucoup pour des clopinettes, et donc énormément si on veut avoir de quoi manger (et payer son loyer parisien, ha ha). Si en plus le travail est intellectuel, la conséquence est simple : fini le temps libre pour penser, réfléchir, créer, élaborer, etc. Lorsqu’on arrête de travailler, on a juste envie de mettre son cerveau sur pause. Je ne sais pas comment font les gens qui arrivent aujourd’hui à avoir à la fois une activité artistique, un métier autre et une famille, je les admire ! Personnellement j’ai besoin d’avoir l’esprit assez libre pour écrire, dessiner, ou tout autre activité créative. Mais avec toutes les contraintes professionnelles et surtout l’angoisse « de quoi vais-je vivre demain », il est bien compliqué de se lancer. J’en viens à espérer un retour du système du mécénat qui a permis à tant de chefs-d’oeuvre du passé d’aboutir.
    Quant au système scolaire, je trouve que chaque réforme est un pas de plus dans la mauvaise direction, celle qui tient à tout prix à ce qu’aucune tête ne dépasse (pour des raisons budgétaires, mais pas seulement à mon avis). Autrefois, on sortait du lycée en sachant reconnaître des plantes, dessiner, en connaissant les rudiments du solfège… Il me semble qu’on apprenait davantage aux élèves à observer le monde, à le comprendre et à le représenter, et que ce sont de bonnes bases à la création, qui se perdent aujourd’hui.

  7. Une chose peut-être… sans anathème… qqch à faire à chaque niveau : ne plus adhérer aux images constituées. Une image constituée est un statut, un titre, une valeur institutionnelle ou une référence médiatique… elle n’existe que par l’adhésion du grand nombre pour cette image. L’image constituée est la résultante d’une fabrique des impostures. Elle est tout entière convoquée par les standards qui la relaient sans cesse.
    Il est possible de créditer les marginaux, les exclus, les rêveurs, les atypiques, les différents, les singuliers, les courageux… d’autres choses que de manquer de réalisme. Être réaliste c’est voir avant tout le monde.

  8. Comme ces préoccupations me touchent, ayant pour ma part fait le choix délibéré de diminuer mes heures de travail pour consacrer mon temps à mes enfants dès leur sortie de l’école.
    Eh oui l’école standardise l’éducation. Mais c’est mon rôle de leur apporter ce que j’estime important (et qui se résume chez moi en deux axes majeurs: estime de soi et sens critique). Et c’est d’ailleurs en essayant d’ouvrir au maximum l’esprit de mes enfants que je peux moi même garder l’esprit ouvert. C’est en détricotant les stéréotypes dont ils sont toujours abreuvés que je les combats (y compris et surtout ceux auxquels je cédais moi-même).
    Pour moi la scolarisation est importante car nous vivons dans un monde social et que l’école est le premier moyen de socialisation. Comment apprendre à nos enfant à sortir du cadre, à remettre les normes en question si on fait en sorte de les en préserver? Comment les amener à bouleverser certaines règles établies s’ils n’y sont pas confrontés? A nous de leur montrer une voie différente….

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