Comment convaincre les libraires de s’intéresser aux écrivains indépendants ?

J’ai été libraire pendant un certain nombre d’années. Pendant cette période, j’ai été parfois confronté à des auteurs indépendants. Prenant leur courage à deux mains, ils m’accostaient au comptoir et me présentaient leur livre d’une respiration, comme s’ils avaient eu peur que je les interrompe en plein exercice. J’ai souvent écouté plus par sollicitude que par intérêt véritable, et je n’ai de toute façon jamais accepté de prendre un livre en rayon : la politique de la maison était claire à ce sujet.

À cette époque – c’était avant que ne débarquent KDP, Createspace, Lightning Source, Bookelis, Iggybook et les autres – je ne me posais pas vraiment de question éditoriale à leur sujet : s’ils s’autoéditaient, c’était forcément que le livre avait été rejeté par toutes les maisons d’édition. Je n’avais donc aucun scrupule à refuser, d’autant plus que je passais mes journées à déballer des cartons, à vider des caisses entières de nouveautés, et à m’arracher les cheveux pour tenter de leur trouver une place ailleurs qu’en réserve. Les tables des libraires ne sont pas extensibles, pas plus hier qu’aujourd’hui. Et la (sur)production étant ce qu’elle est, la concurrence est d’autant plus rude pour les écrivains autoédités.

Mais les choses ont changé, et le visage de l’autoédition s’est radicalement transformé, au point qu’aujourd’hui la plupart des livres autoédités le sont d’une volonté première de leurs auteurs et de leurs autrices, qui choisissent délibérément ce chemin au détriment de la voie classique. Les raisons ? Pas de sélection à l’entrée, une publication plus rapide, et aussi une main gardée sur le rythme de publication, une liberté totale de création et l’absence de cession des droits relatifs à l’œuvre. Sans compter qu’au regard de l’édition traditionnelle, chaque vente rapporte beaucoup plus au créateur ou à la créatrice. Un argument massue.

Mais les libraires, empêtrés dans leurs cartons de nouveautés, n’ont pas vraiment eu vent de cette révolution. Certains la craignent même, car c’est d’autant plus de travail s’il faut s’occuper de deux marchés parallèles. Et c’est dommage bien sûr, car c’est désormais passer à côté d’une part essentielle de la création littéraire (et documentaire, dans une moindre mesure). Malgré cela, les libraires ont leurs raisons. Et ce sont de bonnes raisons :

  1. un livre autoédité ne bénéficie pas du support d’un distributeur : cela signifie qu’on ne peut pas le « retourner ». En langage de libraire, le retour est une facilité logistique et comptable qui permet au libraire de renvoyer l’ouvrage à l’éditeur, sans frais et au bout d’un certain temps (en général 3 à 6 mois, et jusqu’à 2 ans après parution), et d’en être remboursé. Très pratique quand on n’arrive pas à écouler ses stocks et qu’on veut faire de la place pour les nouveautés. L’autoédité n’est pas distribué. Il n’a donc que deux choix : proposer une vente ferme (sans possibilité de retour) ou le dépôt-vente (le libraire ne paiera que ce qu’il aura effectivement vendu).
  2. un livre autoédité ne bénéficie d’aucune couverture médiatique, en tout cas pas par les canaux classiques : peu de chances qu’on parle du livre dans Télématin, Le Figaro littéraire ou La grande librairie. C’est autant de chances de moins qu’il soit vendu.
  3. même si la tendance change, un livre auto-édité est perçu par le libraire (et souvent aussi le lecteur, une fois qu’il l’apprend) comme un livre mal foutu. Il suffit souvent de jeter un simple regard à la couverture, pourtant à l’origine dans bien des cas de l’acte d’achat, ou à la quatrième de couverture. Certaines mises en page sont illisibles. Quand un roman ressemble à un rapport de gestion tapé sur Word, l’envie de le dévorer se fait moins pressante.
  4. un livre qui ne se vend pas est un poids mort et un obstacle : les libraires recherchent de la place en permanence pour les nouveaux arrivages. Pour la pérennité du commerce, les stocks doivent tourner très rapidement.
  5. pourquoi simplement s’encombrer avec des autoédités quand il existe une industrie du livre dont le but est justement de répondre à tous ces inconvénients en offrant des produits finis, supposément de qualité, dans des conditions d’achat négociées ?

Les autoédités partent de loin, donc. Mais au regard de ma modeste expérience entre les deux mondes, je crois que le vrai travail pour les  autoédité·e·s aujourd’hui consiste à convaincre les libraires qu’ils ont tort. Et le leur prouver. Comment faire ? En répondant point par point à leurs doutes et à leurs réticences.

Un·e autoédité·e doit s’engager auprès du libraire à :

  • dans le cas où le libraire accepterait l’achat direct, proposer un paiement à 30 ou 60 jours ;
  • toujours dans ce cas, reprendre le livre si celui-ci ne se vendait pas (en proposant une formule de retour donc, et il faudra pour cela être en mesure de fournir une facture, et donc de disposer d’une structure type micro-entreprise permettant la facturation) ;
  • favoriser le dépôt-vente, qui est au final le moins contraignant pour le libraire…

Le problème, c’est qu’il ne faut pas seulement faciliter la vente et le renvoi : il faut aussi donner de bonnes raisons aux libraires de les mettre en avant, et de ne pas les renvoyer en réserve deux jours après leur mise sur table. Et ça, croyez-moi, c’est une autre paire de manches.

L’autoédité·e devra donc :

  • respecter une charte de mise en page, de correction et d’illustration, dont les modalités devraient être définies collégialement par la communauté des autoédité·e·s, expliquées clairement et accessibles en ligne, avec si besoin des tutoriels pour répondre aux demandes ;
  • proposer des modes de diffusion/promotion alternatifs, par exemple en organisant rencontres ou ateliers, ou en mobilisant sa communauté sur internet ;
  • proposer au libraire une remise plus attractive que ce que leur proposent les groupes d’édition classiques – celle-ci tourne en général autour de 30%. Si les autoédité·e·s proposent des remises de 40, 50%, ou peut-être plus en fonction d’un contrat passé avec le commerce (en échange d’une mise en avant sur tête de gondole par exemple), alors peut-être arriverons-nous à attirer leur attention.

Dans tous les cas, il me semble qu’une telle œuvre de pédagogie demande de mobiliser des ressources collectives, et que seule une association d’auteurs et d’autrices autoédité·e·s serait en position de faire campagne auprès des libraires pour leur expliquer les avantages à mettre en avant des indépendants. Une telle association serait également en mesure de proposer des systèmes collectifs de répartition des tâches – type coopérative – et d’autocertification, à travers ce que certains sur le net appellent « label ». Mais il me semble finalement que c’est un mauvais mot : il y a déjà suffisamment de labels comme ça et ils ne veulent plus rien dire. En revanche, si la communauté entière des autoédité·e·s décide de s’impliquer, alors nous pourrons réfléchir à des mécanismes de mise en avant et de progression collective. Mais c’est déjà une autre histoire.

❤️

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Photo by Yiqun Tang on Unsplash
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2 réflexions sur « Comment convaincre les libraires de s’intéresser aux écrivains indépendants ? »

  1. Voilà une piste intéressante. Créer une sorte de cahier des charges du bon livre autoédité, avec brochure à l’appui, pourquoi pas. Ce qui permettrait de dire au libraire : « Mon livre respecte la norme définie par la communauté des auteurs indépendants. » Pas de label, pas de jugement, pas de sélection, seulement une charte professionnelle et présentable, susceptible d’améliorer notre crédibilité.

  2. Dans mon travail avec les libraires, je privilégie la vente ferme (paiement à 30 jours FDM) sur commande (je pratique alors les frais de port offert + 30% de remise, difficile de proposer davantage compte tenu des frais de poste), ainsi que les séances de dédicace : je gère le stock, le libraire n’a plus qu’à me recevoir, je repars avec les invendus et laisse 30% au passage. Les librairies « de chaîne » trouvent la formule très intéressante, mais cela reste beaucoup plus difficile de convaincre les librairies indépendantes.
    Dommage !
    Côté dépôt, j’en fais très peu : ça prend de la place pour les libraires, ça demande une grande logistique de mon côté, tout ça pour peu de ventes et beaucoup de livres retrouvés abîmés.
    J’aime l’idée d’une charte autant que l’idée d’un label me repousse.

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