Commando

Vue de l’extérieur, la librairie ressemblait davantage à une quincaillerie qu’à un temple du savoir et du divertissement : sise au carrefour de la Quatrième Avenue et de Chapel Street, la boutique était une insulte à l’urbanisation galopante qui, depuis une poignée d’années, balayait les rues autrefois couvertes de suie pour transformer le quartier en un voisinage propret, avenant et grouillant de familles à poussette.

Comme une tache de rouille s’accrochant désespérément à la carrosserie d’une voiture, le magasin tenait bon et — en dépit du bon sens selon certains — persistait à vouloir vivre au milieu des immeubles retapés, des rues pavées de neuf et des terrasses de café. La propriétaire avait éconduit tous les promoteurs, sauf un, à qui elle avait collé un livre entre les mains et qui était depuis devenu un client régulier. En somme, le commerce était un crachat à la face de la modernité et s’en accommodait. Mais les apparences étant ce qu’elles sont, mes employeurs n’allaient pas se laisser flouer par un subterfuge aussi grossier.

Mes précédentes tentatives pour percer le secret de la Librairie s’étaient toutes soldées par des échecs. À ma décharge, les commanditaires s’étaient montrés particulièrement avares d’informations, se contentant d’un sardonique “Faites ce que vous pouvez” en guise d’encouragement. Je n’étais pas le premier à relever le défi, et j’imagine que le laconisme de leurs consignes dissimulait déjà la lassitude des essais à répétition. Pourtant, j’avais décidé de m’attaquer au casse-tête, et pas tant pour eux que pour moi : ma carrière stagnante aurait bien nécessité un coup de pouce du destin.

Le premier problème auquel je me confrontai était de taille : la Librairie était ouverte jour et nuit, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Si le tout-venant pouvait accéder au magasin du lever au coucher du soleil, l’entrée de nuit était strictement réservée à un mystérieux Club de Lecture dont les membres se faisaient discrets. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que le nœud du secret se cachait derrière les deux vigiles aux allures de guerriers antiques, habillés en costume cintré pour faire bonne figure. Officiellement, ces colosses étaient là pour éviter que la boutique ne se transforme en un refuge pour clochards en manque de sommeil ou un terrain de jeu pour noctambules alcoolisés. Dans la pratique, j’avais déjà deviné qu’il faudrait faire preuve d’opiniâtreté pour démêler les fils de cette obscurité. Car le statut de membre honoraire du Club de Lecture n’était pas accessible au premier venu : il fallait accumuler plusieurs années de fidélité pour postuler, sans compter que la propriétaire, d’après mes sources, jugeait des adhésions à la tête du client, et toujours à l’issue d’un entretien digne des geôles de l’Inquisition.

Je pensais que je n’avais pas le temps. La vie file à toute allure et à peine avons-nous pris un instant pour nous retourner que le train repart à toute vitesse, pas mécontent de nous laisser à quai. Une mission de cette ampleur nécessitait une couverture à la hauteur d’un film d’espionnage, une planque courant sur plusieurs années, histoire d’endormir la méfiance du personnel qui veillait sur ses secrets avec le zèle d’un dragon souffleur de feu.

Mais mes employeurs comme moi n’avions jamais eu de goût pour la patience. Nous fûmes aveugles, je le comprends aujourd’hui : pas par absence de lumière, mais justement parce qu’elle était trop forte pour les insectes nocturnes que nous étions. Nous avons voulu nous abîmer dans sa clarté, nous offrir à elle, pour y brûler en holocauste.

Le bâtiment, comme je l’ai indiqué, était délimité par deux voies motorisées qui s’entrecroisent. Si sa vitrine, semi-opaque, butait vite du côté de la Quatrième sur le comptoir d’une boucherie, la boutique s’étendait loin sur le versant qui longeait Chapel Street, une rue calme et encore épargnée par la modernisation. J’étais entré à plusieurs reprises dans le magasin en journée. Si j’avais été émerveillé par le gigantisme des lieux et par la richesse du catalogue, je n’y avais rien découvert de probant : le commerce, quoique de proportions ubuesques, n’avait rien d’anormal.

Après un examen rapide de la situation, je jugeai que le meilleur moment pour infiltrer la Librairie était le milieu de la nuit. Je devrai trouver un trou par lequel me faufiler, comme une souris. Il était inutile d’envisager d’entrer par effraction du côté de l’avenue, puisqu’à la nuit tombée s’y postaient les vigiles. Chapel Street, en revanche, offrait davantage de possibilités pour le cambrioleur du dimanche dont je m’apprêtai à endosser — non sans honte — le costume. La ruelle était éclairée par de vieux réverbères, dont la lumière blafarde éclaboussait le bitume sale et les journaux froissés de taches de clarté verdâtres.

J’effectuai mes repérages deux nuits plus tôt, dissimulant mon visage dans une capuche et ma silhouette rondouillarde dans un survêtement informe. Posté à dix mètres du carrefour, je notai les allers et venues du personnel dans les couloirs de l’arrière-boutique et essayai mentalement d’en dresser un plan. Les murs de briques rouges s’étiraient sur une centaine de mètres, percés d’ouvertures qui n’avaient de fenêtres que le nom et qui ressemblaient davantage aux meurtrières d’un château fort médiéval. On avait appliqué un film plastique sur les vitres pour empêcher les curieux de fouiner, mais celui-ci se décollait par endroits et laissait entrevoir des ombres mouvantes au gré des plafonniers qui s’allumaient et s’éteignaient.

Le cœur de l’activité paraissait se dérouler au rez-de-chaussée, sans doute là où les réserves avaient été installées, et au deuxième étage, le niveau administratif où les bureaux de la Propriétaire ne connaissaient jamais de répit. Cette configuration me laissait une fenêtre de tir : si je m’introduisais par le premier, je pourrai me faufiler dans les parties interdites du magasin.

Le lendemain, je revins sur place dans un autre costume — histoire d’endormir les vigilances — et sonnai aux interphones de l’immeuble voisin jusqu’à ce que, prétextant un colis à livrer, on daigne m’ouvrir. J’inspectai la cage d’escalier décrépie, puis gravis les marches qui me séparaient du premier palier.

Un chien aboya derrière une porte branlante, et il flottait à cet étage une odeur désagréable. Décidé à ne pas m’attarder, j’examinai la construction et frappai à l’appartement dont il me semblait que les pièces communiquaient avec la librairie. J’appuyai sur la sonnette. Le bouton laissa au bout de mon doigt une trace noire et collante, mais je n’entendis aucune cloche. Je cognai contre le battant, une première fois, puis une seconde. Une voix chevrotante m’interrompit dans mes investigations :

— Il n’est plus là.

Je me retournai. Face à moi, une vieille femme enroulée dans une robe de chambre loqueteuse portait un petit chien dans ses bras.

— Vraiment ? dis-je, feignant la déception. Quel dommage. J’étais venu lui apporter…

Lancé dans l’improvisation, je farfouillai dans mes poches et en tirai un étui de chewing-gum. Faute de mieux, je brandis le paquet au visage de la voisine. Elle plissa le front et, comme si le subterfuge était trop gros pour être vrai, décida d’oublier dans l’instant ma grossière tentative pour poursuivre la conversation.

— C’est à cause de l’odeur, expliqua-t-elle. Personne n’a jamais tenu plus d’un mois ici. Ça vient du magasin. Quelquefois, c’est tellement fort que ça me réveille au milieu de la nuit. Beauté gémit alors si fort, si fort…

Elle désigna le chien d’un mouvement du menton. L’animal engouffra sa tête sous la robe de chambre.

— J’aimerais visiter, c’est possible ?

— Le concierge a les clefs.

Je la remerciai chaleureusement. Dubitative, la vieille femme haussa les épaules et rentra chez elle sans me dire au revoir.

Je trouvai le gardien dans la cour, près du local à ordures. Malgré l’air frais du matin, je sentis l’odeur de la Librairie comme je ne l’avais jamais humée auparavant et me pinçai le nez. L’homme en salopette m’interpella :

— Nous avons dû condamner toutes les fenêtres de ce côté-ci, c’est insupportable sinon. Il n’y a guère que moi pour venir sortir les poubelles, et encore, seulement une fois par jour. Croyez-moi, je préfère leur odeur à celle qui se dégage de ces murs.

Il désigna des conduits qui perçaient les briques. Il n’y avait aucune fenêtre, juste une paroi verticale dans laquelle des fentes grillagées expulsaient une atmosphère viciée des entrailles de la boutique.

— Ils font pourrir de la viande ou quoi ? lui demandai-je.

Le gardien eut une mine résignée.

— En tout cas, le conseil municipal ne veut rien savoir.

Je lui exposai la raison de ma visite : récemment arrivé en ville et peu fortuné, je désirais louer un appartement dans ce quartier en vogue. À l’affut d’une bonne affaire, j’étais tombé sur cet immeuble oublié des promoteurs et, grâce à la vieille dame du premier, j’avais découvert qu’un logement y demeurait vacant.

Le visage du gardien se tordit d’ennui. Il n’était pas contre l’idée de me louer le studio, mais il me prévint : l’odeur y était particulièrement prégnante, car ses murs communiquaient directement avec le commerce. Loin de lui avouer le véritable but de ma visite, je lui assurai que la puanteur ne me gênerait pas si le loyer était estimé en conséquence. Une demi-heure et quelques coups de fil plus tard, l’affaire fut conclue. L’homme, ouvrit une boîte en fer clouée au mur de sa loge et me tendit les clefs de mon nouveau chez-moi.

Je vidai ma chambre d’hôtel, retenue dans un établissement miteux quelques rues plus haut, et transférai ma minuscule valise d’un bâtiment à l’autre. Le concierge n’avait pas menti : le studio avait les dimensions d’une boîte d’allumettes et l’odeur était si nauséabonde qu’elle paraissait engluer les murs. Je posai mes affaires près de la fenêtre puis, sans tarder, sortis mes outils et me mis au travail.

D’abord, je décollai le papier peint moisi qui recouvrait la paroi jouxtant la boutique, puis je cassai le plâtre à coups de marteau. J’étouffai mes travaux à l’aide d’un chiffon appliqué sur la tête de l’outil. Effrayée ou sourde comme un pot, la voisine ne m’interrompit pas.

Je finis par mettre à nu la paroi de briques rouges qui marquait la frontière entre ma pièce et le premier étage du magasin, et plaquai mon oreille contre la pierre. Je n’entendis rien. La puanteur, en revanche, avait gravi un barreau sur l’échelle de l’insupportable.

J’attendis patiemment la nuit pour poursuivre mon méfait. Une fois le soleil couché, je m’assurai d’un rapide examen qu’aucune lumière ne filtrait du premier puis, remontant dans l’appartement, m’armai d’un pic pour dégager une brique.

La manœuvre s’avéra plus compliquée que prévu. Plus je creusai, plus le mortier semblait durcir, noircir, comme si l’odeur avait fini par s’infiltrer jusque dans la pierre.

Finalement, je réussis à faire remuer une première brique. Je la retirai de son emplacement avec précaution et la déposai sans bruit sur les grosses lattes du plancher. Le trou donnait sur une flaque de ténèbres. Je m’armai d’une lampe frontale rangée dans ma trousse à outils et en braquai le faisceau sur l’obscurité. Une paroi de métal me renvoya le reflet de ma propre lumière. Ils avaient pensé à tout, y compris à blinder les murs communicants.

Saisi d’une rage incontrôlée, je replaçai la brique dans sa cavité, bouchai les interstices avec un enduit à prise rapide et, tout en maudissant la propriétaire de la Librairie, refermai ma trousse en outils en me soulageant d’un chapelet de jurons. L’odeur était devenue insupportable.

Incapable de rester enfermé dans le studio, j’enfilai mon manteau et me précipitai dehors. La nuit était calme, mais froide, et elle tempéra mes ardeurs. Bientôt, la colère retomba comme un soufflé. J’errai dans les rues avant de trouver un diner, au comptoir duquel je bus quelques verres. Lorsque je fus rasséréné, je rassemblai mes esprits et repris le chemin de l’appartement.

Au moment de passer devant les deux gorilles à l’entrée de la Librairie, je jetai un coup d’œil entre leurs épaules massives. Les allées du magasin étaient vides. Pourquoi restreindre l’accès au commerce si, de toute façon, personne d’autre que moi et quelques illuminés ne songeait à s’y rendre à une heure si indue ?

Une affichette attira mon attention. Emmitouflé dans mon manteau, je me penchai sur elle. “Nous embauchons un libraire.”

J’exultai. J’avais la suite de mon plan.

 

La propriétaire de la Librairie me demanda mon nom, mais omit de me donner le sien. Je devais apprendre un peu plus tard que pour des raisons de confidentialité, aucun employé ne connaissait la façon dont ses parents — si tant est qu’une telle créature ait été engendrée par des voies naturelles — l’avaient prénommée. On l’appelait la Patronne, la Chef ou la Libraire en fonction de l’humeur, et s’il fallait s’adresser directement à elle, l’usage de “Madame” était absolument obligatoire, sous peine de renvoi.

— Je suis enchantée, dit-elle en broyant ma main dans la sienne.

Malgré sa taille — elle m’arrivait à peine au niveau du torse — et l’aspect fatigué de sa peau ratatinée, un feu étrange brûlait derrière les yeux de la Libraire. L’intégrité de ma couverture exigeait un certain sang-froid, mais si je m’étais attendu à rencontrer un adversaire de haute valeur, jamais je n’aurais imaginé qu’il puisse se parer d’atours si fragiles.

Nous échangeâmes quelques banalités au sujet de mon parcours, de mes envies et de mes rêves professionnels. Elle finit par balayer ces considérations d’un revers de la main et s’engouffra dans le sujet qui nous intéressait.

— Avez-vous déjà vendu des livres, mon cher ? me demanda-t-elle, puis rebondissant sur ma réponse négative, elle reprit : Je m’en doutais, voyez-vous, j’ai un flair pour les gens de votre trempe. Les personnes qui aiment les livres dégagent une certaine énergie. Pas vraiment une odeur, ni une couleur, plutôt quelque chose d’impalpable que les véritables amateurs peuvent ressentir eux aussi. La plupart des bibliophiles n’ont pas conscience d’une telle émanation : c’est ce que j’appelle l’ectoplasme, mais d’autres le nomment le cœur, la flamme, le zest ou le gusto. Lorsque vous êtes entré dans mon bureau, mes murs ont vibré si fort que j’ai cru que le bâtiment tout entier allait s’écrouler.

Je jetai un œil autour de moi. Même si l’endroit n’était pas destiné à la vente, la pièce croulait littéralement sous les étagères. Des livres s’y entassaient par centaines, peut-être par milliers, et dormaient tranquillement au son monotone d’un ventilateur de plafond duquel émanait une lumière pâle. La Libraire fit mine de ne pas remarquer mon haussement de sourcil et frappa dans ses mains.

— Je vous ai percé à jour, dit-elle.

Un frisson glacial me parcourut. Je regardai le soupirail du deuxième étage et, l’ombre d’un instant, l’idée de me défenestrer m’effleura. Si elle découvrait ma véritable identité, j’étais perdu.

— Pas la peine de faire le timide, reprit-elle. J’ai tout de suite vu que vous écriviez. Attendez, ne me dites rien. Je vais deviner. Vous n’êtes pas un chercheur, vous n’avez pas l’âme d’un scientifique. Vous faites dans la fiction, dans le romanesque, peut-être même dans l’épique. De la poésie ? Non, vous n’êtes pas encore rendu là. Mais il y a de la fougue dans votre plume, à n’en pas douter, et je ne demande qu’une chose à mes employés : qu’ils aient du panache. Notre métier est en voie de disparition, pourtant je ne me fais pas d’illusion sur la qualification de ceux qui travaillent pour moi. Remuer des cartons, les ouvrir, arranger leur contenu sur les tables ou les classer par ordre alphabétique, cela n’a rien de sorcier, n’est-ce pas, tout le monde peut le faire. Ce n’est pas une question piège. Je vous l’affirme : tout le monde peut le faire. Mais pour travailler dans mon magasin, c’est une autre paire de manches. Il faut briller, voyez-vous, comme une étoile au firmament, et donner un peu de votre lumière aux âmes égarées. Vous sentez-vous de taille ?

Dérouté par l’entretien, je hochai la tête d’un air passablement hébété.

— Je crois, dis-je.

La propriétaire darda sur moi un regard perçant. Ses cheveux d’argent, que le ventilateur faisait danser au sommet de son crâne, tintèrent à mes oreilles comme du cristal.

— Oui, j’en suis sûr ! me repris-je, reprenant soudain conscience des enjeux qui m’avaient amené à pousser cette porte.

La Libraire se frotta les mains et ouvrit un tiroir en gloussant. Elle sortit un jeu de cartes qu’elle disposa devant moi en éventail.

— Choisissez.

Pas certain de comprendre, je jetai mon dévolu sur celle qui me faisait face et la ramenai à moi avant de la retourner. Sur le verso, je découvris une tache d’encre du test de Rorschach.

— Que vous évoque ce motif ?

Prenant le temps de la réflexion, je croisai les jambes, puis appuyai mon menton sur ma main et mon coude sur mon genou.

— Un corbeau, dis-je. Un corbeau… avec une couronne.

La bouche de la Libraire parut aspirer les couleurs de la pièce. Elle se fendit d’un large sourire et me tendit la main.

— Vous êtes engagé.

Nous descendîmes les marches qui menaient au rez-de-chaussée. Le premier étage n’était accessible que par une porte en fer à double battant, verrouillée d’un cadenas, et que la Libraire me présenta comme une réserve dévolue aux équipes de nuit.

— Vous verrez, dit-elle en écartant le rideau qui séparait l’arrière-boutique du magasin, que notre organisation est réglée comme du papier à musique. Les équipes de jour — dont vous faites partie — travaillent du lever au coucher du soleil, par tranches de sept heures. L’équipe de nuit prend le relai, et vous n’avez à vous préoccuper de rien de ce qui se passe ensuite. Vos réserves sont strictement délimitées. N’essayez pas d’aller vous servir dans le stock des noctambules, à aucun prix : vous risqueriez non seulement votre place, mais aussi votre vie.

Elle planta ses yeux dans les miens, observa un silence menaçant, puis finit par éclater de rire.

— Je vous fais marcher, dit-elle.

Nous fîmes le tour du magasin et je fus introduit auprès des employés. Chacun me souhaita poliment la bienvenue. On me confia un badge personnalisé, un veston aux couleurs de l’enseigne et l’on m’expliqua la manière dont il fallait renseigner les clients, si tant est qu’il existât une manière. Ainsi que le disait la Libraire :

— Il y a autant de lecteurs que de façons de les conseiller. Écoutez-les bien et trouvez leur point faible. Ensuite seulement, frappez droit au cœur ! Choisissez le livre qui les fera chavirer.

Je jetai un œil sur les immenses rayonnages, dont les ramifications s’étendaient à perte de vue dans un maëlstrom de papier et de colle à reliure. Les clients se faisaient rares ces temps-ci, et la Librairie n’échappait pas à la règle. Mais comme mes employeurs et moi le savions depuis longtemps, l’essentiel des ventes se faisait par correspondance.

— Qui gère votre catalogue ? demandai-je d’un air aussi innocent que possible.

— Notre catalogue ? Vous voulez dire nos livres, n’est-ce pas ? Nous ne vendons par d’articles de bricolage : juste des livres. Nous n’avons pas de “catalogue”.

Je reformulai ma question d’une manière moins propice à froisser la Libraire.

— L’édition vous intéresse ? Je savais que vous étiez un drôle d’oiseau. Notre comité éditorial se réunit toutes les semaines. Il est constitué de clients fidèles, et c’est pour cela qu’il est important de nourrir leurs cervelles comme il se doit. Nous sommes des neuroculteurs, mon cher, et c’est ainsi que nous devons nous voir : nous faisons pousser la matière grise. Les manuscrits retenus sont alors corrigés, peaufinés, puis imprimés par nos soins.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Je connaissais déjà toutes ces salades. Personne n’ignorait l’existence des ouvrages de la Librairie, dont chaque nouveauté s’écoulait par centaines de milliers d’exemplaires, en boutique certes, mais surtout par correspondance, et raflait prix littéraires et distinctions honorifiques. Si leur qualité était indéniable, leur mode de production était plus mystérieux : pour la plupart signés de noms de plume inédits qui ne correspondaient à aucun état civil, les livres naissaient du néant pour s’élever sur les cimes de la gloire. Et puisque la Librairie vendait ses ouvrages en se gardant bien de fournir les autres magasins, l’argent coulait à flots.

— Nous consacrons un espace à nos propres productions, juste ici. C’est qu’elles méritent un traitement de faveur, ne trouvez-vous pas ?

La Libraire me conduisit jusqu’à la section où s’étaient présentées leurs exclusivités. S’y pressait une foule d’anonymes venus chercher leur bonheur.

— N’hésitez pas à piocher dans cette manne, dit la Libraire. Il y a très peu de chance de faire fausse route en conseillant l’un de nos romans.

Gonflé de l’enthousiasme du débutant, je remarquai une pile presque épuisée et la désignai à la vieille femme. Elle posa sa main sur mon épaule et dit :

— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit à propos de l’équipe de nuit ? Seuls ses membres ont le droit de rehausser ces piles. Leur réserve vous est inaccessible. Je ne vous demande pas de comprendre, juste d’exécuter. Demain matin, cette pile sera haute comme les blés avant la moisson. C’est entendu ?

De peur d’avoir éveillé sa méfiance, je changeai de sujet pour m’intéresser aux caisses et au système informatique. Plus tard, en partant, je croisai l’un des membres de l’équipe de nuit, et sa mine patibulaire me fit froid dans le dos.

 

Une fois rentré à l’appartement, je composai sur mon téléphone portable un numéro que j’avais appris par cœur pour ne pas avoir à le stocker dans la mémoire de l’appareil. Les petits détails font les grands espions. Au bout de quelques sonneries, et sans prendre la peine de me saluer, une voix grave me demanda si ma mission avançait comme prévu.

— Tout va bien. J’ai réussi à me faire embaucher dans l’équipe de jour, expliquai-je.

Imbécile, cracha mon interlocuteur. Nous avons besoin de savoir ce qui se passe la nuit ! Nous nous contrefichons du reste.

— J’ai bon espoir, répondis-je en essayant de masquer mon trouble.

Faites au mieux.

Sur ces mots, mon employeur raccrocha. J’exhalai, m’étendis sur ma couche improvisée et plaquai mon oreille contre le mur de briques. Il me sembla entendre le murmure des mécanismes d’aération, ou peut-être les lamentations d’un fantôme. L’esprit tourmenté et le corps fatigué, je me laissai gagner par le sommeil sans prendre la peine de manger. Le chien de la voisine jappa au loin et, sans que je puisse rien y changer, les cauchemars me happèrent et me tinrent jusqu’au matin.

Le jour se leva sur de nouveaux espoirs. Je n’avais pas fait tout ce chemin pour rien, et une motivation inédite m’habitait. Après une rapide douche suivie d’un rasage méticuleux, j’enfilai une chemise et un pantalon.

Le boulot en lui-même n’avait rien de sorcier. Comme l’avait expliqué la Libraire, — dont les rares apparitions faisaient figure d’exceptions, même pour le personnel — aucun diplôme n’était nécessaire pour ranger des cartons, aligner des piles et renseigner des clients. De temps à autre, le téléphone sonnait, souvent pour connaître les horaires d’ouverture, quelquefois pour passer commande. Les consignes étaient strictes : les achats par correspondance s’effectuaient par voie électronique, éventuellement par courrier postal, et les employés n’étaient pas habilités à noter des ordres d’expédition. Les clients étaient invités à se rendre en magasin ou à réitérer leur demande par écrit. Dans tous les cas, l’équipe de nuit gérait la logistique.

Les journées de travail s’enchaînèrent les unes après les autres, se changèrent en semaines, et passée l’excitation initiale, je perdis assez vite tout intérêt pour mon emploi. Je n’avais jamais été libraire, mais j’avais pendant mes études occupé plusieurs postes de vendeur : je ne connaissais que trop bien la lassitude du commerçant qui finit par détester ses clients, quoique dans le cas présent, les visiteurs n’étaient pas assez nombreux pour susciter la haine. La majeure partie de l’activité s’effectuait de nuit, m’avait expliqué un collègue employé à mi-temps et pour qui ce boulot n’était qu’un moyen de payer les factures. Cela ne fit qu’aggraver mon ennui. Non seulement mon enquête piétinait, mais il ne se passait rien qui puisse me tirer de la torpeur dans laquelle je m’engluais. J’avais passé l’âge des métiers miteux, des occupations à temps partiel et des reculades professionnelles.

Un après-midi calme, je prétextai une demande à faire à la Patronne pour m’éclipser de la surface de vente. Je gravis les escaliers et, plutôt que de grimper jusqu’au second, m’arrêtai au premier, devant la porte en fer. Je jetai un œil inquiet derrière moi pour m’assurer de quelques instants de tranquillité, puis collai mon oreille contre le battant. Le cadenas cliqueta contre la chaîne. Mon pouls s’accéléra. Je ne m’étais pas trompé. Malgré les systèmes de ventilation qui masquaient les affreuses fragrances, la pestilence émanait bien d’ici. Quoi que ces portes dissimulent, elles gardaient un odorant secret qui n’était pas sans rapport avec l’affaire qui m’avait conduit en ville.

— Que vous ai-je demandé ? tonna une voix solennelle dans mon dos.

Je sursautai. La Libraire se tenait debout dans l’escalier. Prévenue à coup sûr de mon arrivée par un coup de fil inopportun, elle m’observait sans cligner des paupières. Je bredouillai une explication, qui visiblement ne la convainquit pas.

— Cet endroit est privé, dit-elle sans s’énerver, mais une colère sourde couvait en elle. Seule l’équipe de nuit y a accès, et vous ne faites pas partie de l’équipe de nuit. Alors, du balai.

Sous le coup de l’émotion, les mots s’échappèrent de ma bouche.

— Transférez-moi : je ne suis pas venu ici pour être libraire, vous le savez, vous l’avez vu dans vos cartes, j’en suis persuadé. Je veux apprendre davantage, être utile, et pas seulement en faisant le piquet devant une pile de best-sellers. Je m’ennuie tellement… Ce ne sont pas les livres en général qui m’intéressent, ce sont les vôtres. Confiez-moi vos secrets. Je veux savoir comment vous fabriquez de pareilles merveilles…

Le temps se suspendit. Je crus que tout était terminé et que la Libraire allait me flanquer à la porte. Mais la petite femme, ridée comme une vieille pomme, esquissa un sourire.

— Retournez travailler, ordonna-t-elle d’une voix glaciale.

Je m’inclinai en la remerciant de sa mansuétude et la laissai à ses sombres pensées. Pourtant, j’avais deviné l’étincelle — que dis-je, l’incendie ! — qui, un bref instant, s’était allumé dans ses prunelles.

Cet après-midi-là, je m’appliquai à exécuter mes tâches avec un zèle confinant à l’obsession. J’ignorais comment, mais je savais qu’elle m’observait. Je sentais sa présence lourde derrière ma nuque, comme un fantôme de plomb.

Deux jours s’écoulèrent sans que quiconque ne croise la Libraire. Le soir venu, et alors que l’équipe de nuit allait bientôt entrer en scène, une silhouette gracile se glissa derrière moi.

— J’ai réfléchi, dit la Libraire. Je suis prête à vous accorder une chance.

Mon cœur sauta dans ma poitrine et manqua de s’enfuir. Sans savoir quoi dire, j’ouvris la bouche et débitai un flot ininterrompu de remerciements, qui parut l’amuser.

— Ne venez qu’à la nuit tombée, dit-elle. Je préviendrai vos collègues. Nous verrons ce que vous valez.

Incapable de canaliser mes sentiments, je sortis dans la rue et laissai exploser ma joie. Plus tard, je téléphonai à mon employeur et lui détaillai mes exploits. Il parut s’en émouvoir et manifesta même une certaine reconnaissance.

— Très bien, dit-il, ne faites aucun faux pas. Nous avons besoin de savoir ce que cache cette vieille bique. Personne n’est jamais allé aussi loin que vous. Ne nous décevez pas.

Je peinai à contenir mon enthousiasme. Je l’assurai de mon intégrité et raccrochai. Mon cœur n’avait pas décéléré. En vérité, mon emballement n’était pas feint : j’étais réellement excité.

Je sortis tard ce soir-là, et récompensai mes efforts d’un copieux repas et d’une séance de cinéma.

 

La journée suivante déroula le fil de ses heures si lentement que je crus devoir en mourir. Finalement, le soleil regagna sa tanière et j’enfilai mon manteau. Les vigiles, telles deux stèles immuables plantées dans la chaussée, me toisèrent d’un œil mauvais lorsque je me présentai aux portes.

— Je travaille ici, dis-je.

L’un des molosses se pencha sur moi. Même si la nuit était déjà tombée, je sentis son ombre peser sur mon visage, comme si une main noire avait tiré un rideau de ténèbres sur le monde.

— Jamais vu, grogna-t-il.

Les poings serrés, je relevai le menton. Je n’en menais pas large, mais uriner dans mon pantalon n’aiderait sûrement pas à restaurer ma crédibilité.

— Je travaillais dans l’autre équipe et maintenant, j’ai été déplacé. Promus, rectifiai-je avec une pointe de fierté.

Les cerbères échangèrent un regard et l’homme de droite tira de sa poche un téléphone portable. L’autre avança d’un pas et posa une main colossale sur ma poitrine. Vu la taille de ses doigts, il aurait tout aussi bien pu les plonger dans ma cage thoracique et en extraire mon cœur encore palpitant.

— C’est bon, maugréa son comparse.

Les gardiens s’écartèrent pour me laisser pénétrer dans la boutique. L’atmosphère joyeuse qui régnait en journée avait cédé la place à une apathie lancinante où je ne reconnus pas l’endroit dans lequel j’avais travaillé ces dernières semaines.

Je levai la tête. Les lampes au-dessus des travées diffusaient une ambiance gibbeuse qui donnait au magasin des airs de photographie du siècle passé. Les ampoules, en cannibales, mangeaient toutes les couleurs. Elles grésillaient dans leur culot, prêtes à exploser. Pire, aucun client n’était là pour partager mon trouble : la boutique était vide et, outre les livres, j’étais le seul être vivant à en fouler le sol. C’était une autre Librairie.

— Bonsoir, mon cher.

Le cœur au bord des lèvres, je tournai la tête. La Libraire me lança un regard amusé et désigna une pile de livres presque épuisée.

— Plutôt que de bayer aux corneilles, vous ne pensez pas qu’il serait temps d’aller en réserve pour me réapprovisionner tout ça ?

J’acquiesçai sans piper mot et visualisai les portes que la vieille femme s’apprêtait à m’ouvrir. Elle me confia une clef minuscule qu’elle tira de son corsage, puis, tournant les talons, disparut vers les caisses. J’exultai. D’un pas léger, je gravis prestement l’escalier. Ce cadenas m’appelait depuis des semaines. J’introduisis la clef et déverrouillai le loquet. Les chaînes s’abattirent sur le sol dans un fracas épouvantable. Je poussai le battant.

Une odeur méphitique me frappa, et un haut-le-cœur me souleva l’estomac : c’était comme si on avait laissé pourrir des centaines de charognes dans une pièce fermée. D’une main tremblante, je cherchai l’interrupteur. La réserve était plongée dans le noir complet, et sa puanteur masquait le jour. À tâtons, je finis par trouver le bouton. Les tubes des néons crépitèrent plusieurs fois avant de se figer, et révélèrent un paysage de désolation.

Disposés sur des rayonnages exposés au souffle de puissants ventilateurs, des livres reposaient sur le dos, comme des fromages laissés à sécher. Sur le mur du fond, situé à une cinquantaine de mètres de l’entrée, je repérai les ouvertures qui exhalaient les relents méphitiques dont mon concierge s’était plaint. Outre la taille du local de stockage, qui dépassait de loin mes rêves les plus insensés, je restai stupéfait : comment des livres pouvaient-ils dégager une telle odeur, au point de nécessiter une ventilation constante avant d’être vendus ?

J’avançai un pied après l’autre, lentement, comme sous le joug d’une menace qui rôdait dans l’ombre. L’organisation des livres paraissait répondre à certains critères odoriférants que je finis par décrypter : les ouvrages les plus proches de l’entrée étaient ceux dont l’odeur était la moins marquée. Ils étaient donc mûrs pour la vente. Plus on s’enfonçait dans la réserve, plus la puanteur gagnait en intensité : j’en déduisis que les livres du fond sortaient des presses.

Oubliant le réapprovisionnement des piles, je m’enfonçai plus avant dans l’entrepôt et longeai les rayonnages qui s’offraient à mes yeux éberlués. J’examinai plusieurs livres. Leur couverture n’était pas encore collée, mais ils contenaient bien les textes des succès de la maison. S’il n’y avait plus aucun doute sur le lieu de production, le processus de fabrication me demeurait inconnu. Plus j’avançai, plus je constatai que le papier était gonflé d’une humidité anormale, presque maladive. Cette moiteur donnait aux livres leur fragrance nauséabonde, et j’étais certain que cette anomalie était la clef du mystère qui avait poussé mon employeur à m’engager.

Je finis par trouver, derrière la dernière allée, une ouverture dans le sol en béton. Une volée de marches s’enfonçait dans les ténèbres, éclairées par de petites lampes. Les degrés de pierre paraissaient plus vieux que le reste du bâtiment. Ma gorge se serra. L’imprimerie était sans doute en bas.

Les degrés, humides et glissants, étaient couverts d’une substance collante que j’assimilai à une moisissure. Je repoussai le sentiment d’urgence qui me criait de prendre mes jambes à mon cou et descendis comme un damné condamné à l’Enfer. Bientôt, les loupiotes se raréfièrent. Comprimé par une atroce impression d’enfermement, je terminai mon voyage au centre de la Terre dans le noir. Mes pieds rencontrèrent alors une surface plane.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répondit, pas même un écho : mes paroles avaient été mangées par la nuit. À deux doigts de l’essoufflement, je cherchai à tâtons un interrupteur, mais l’humidité des murs était telle qu’elle ne permettait sans doute pas l’installation d’un réseau électrique. La ville était bâtie sur un marais, et plus on s’enfonçait sous la terre, plus la nature réclamait ses territoires spoliés.

Les secondes s’étirèrent en minutes, jusqu’à ce que mes doigts rencontrent une petite table sur laquelle étaient disposés des cylindres en métal. Des lampes, songeai-je, priant pour que quelqu’un ait pensé à remplacer les piles. J’étreignis l’une des torches et en actionnai le bouton. Un faisceau ridicule peignit le mur opposé d’une lumière terne, mais mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité et s’en aveuglèrent presque. J’empochai deux lampes supplémentaires et poursuivis mon périple dans les entrailles de la Librairie.

Le couloir, aussi haut que large, creusait dans la terre un carré parfait que je remontai lentement. Plus j’avançai, plus les murs suintaient, et plus l’odeur devenait insupportable. Je plaçai mon col par-dessus mon nez et respirai autant que possible par la bouche.

Je finis par arriver devant une porte masquée de deux rideaux. L’épais tissu suppurait de moisissure et de pestilence. Prenant mon courage à deux mains, j’écartai l’un des pans à l’aide de ma lampe-torche et laissai échapper un cri de surprise. J’avais aperçu un visage immobile dans l’ombre. Mais plutôt que de me mettre à courir en sens inverse, je regagnai mes esprits et pénétrai dans la pièce.

Alignés par dizaines sur de longues banquettes, placées devant des étagères croulant sous les livres, des hommes et des femmes de tous âges fixaient l’obscurité, aveugles et apathiques. Chacun tenait dans les mains un livre ouvert ; et de leurs bouches, leurs narines, leurs yeux et leurs oreilles se déversait une substance poisseuse qui, comme par une volonté propre, se répandait sur le papier qu’ils étreignaient. Je poussai une exclamation de dégoût. Certains visages se tournèrent dans ma direction avant de se replonger dans leur sinistre besogne, indifférents au monde. Une voix familière claqua dans le noir et brisa le fil tendu de mon sang-froid :

— Comment trouvez-vous nos écrivains ? demanda la Libraire, entrée dans la pièce par une porte dérobée.

Un hoquet d’épouvante me fit lâcher ma lampe. Le faisceau dansa sur les bibliothèques. La propriétaire du magasin alluma une lanterne. Son visage serein me rasséréna, avant de m’inquiéter.

— Je sais pour qui vous travaillez, pérora-t-elle. Vous n’êtes pas le premier à franchir ce seuil, ainsi que je vous l’ai déjà dit.

Mon sang se glaça. Pourquoi m’avoir laissé aller aussi loin si mes plans lui étaient connus ? Je hoquetai, pris en étau entre le désir d’avouer et celui de m’enfuir.

— Vos employeurs ne sont pas des gens honnêtes, poursuivit-elle en clopinant vers moi, tout juste des éditeurs de bas étage. Les livres ne sont pas des produits de grande consommation destinés à encombrer des rayons poussiéreux : ils doivent être l’essence brute du cerveau de leur créateur. Vous ne trouverez pas de recette miracle ici, en tout cas rien qu’une grande entreprise puisse reproduire à l’échelle industrielle. Nous sommes des artisans.

La lanterne projetait sur les murs des ombres mouvantes. Ivre, de peur, je m’approchai d’un écrivain. La Libraire ne plaisantait pas lorsqu’elle parlait d’essence : c’était comme si du jus de cervelle s’écoulait du pauvre hère par tous les orifices de son crâne. Mais il ne s’agissait pas de sang : de différente couleur en fonction des personnes, — et, j’imaginai, des personnalités — il ondulait dans l’air sans jamais salir autre chose que le papier, sur lequel il formait des caractères imprimés. La Librairie ne disposait d’aucune presse : par un procédé qui m’échappait encore, les auteurs projetaient mentalement leurs histoires sur la page vierge.

— Les occultistes des siècles passés appelaient cela l’ectoplasme, m’expliqua la vieillarde. C’est une émanation spirite, d’une fumée liquide dont l’âme est à la fois le moteur et le carburant. L’ectoplasme sert à beaucoup de choses, pour peu qu’on sache l’extraire : on pourrait bâtir des palais avec un doigt de cette substance. Mais nos ambitions sont modestes : nous écrivons des histoires. Il faut avouer que l’utilisation de l’ectoplasme dans le domaine littéraire n’est pas exempte de défauts.

Elle se pinça le nez pour illustrer sa pensée. Ainsi, c’était ce fameux ectoplasme qui dégageait la puanteur qui empoisonnait l’immeuble. L’encre était le siège du mal qui rongeait ces ouvrages maudits.

— Pourquoi me raconter tout ça ? demandai-je alors d’une voix tremblante. Vous allez… me tuer ?

La vieille femme me toisa d’un regard dur, puis éclata de rire.

— Vous tuer ? Vous plaisantez, j’espère. Pourquoi désirerais-je votre mort, alors que vous avez rendu de fiers services à cet établissement ? Non, bien entendu. J’ai confiance en vos facultés d’analyse pour peser le pour et le contre.

— Je peux continuer de travailler pour vous ?

— Bien sûr. Vous allez même avoir une promotion.

— Une… promotion ?

Mes cheveux se dressèrent. Je voulus reculer, mais rencontrai dans ma fuite les torses durs des deux implacables cerbères qui me barraient toute retraite.

— Vous avez l’âme d’un écrivain, je l’ai senti tout de suite. Pourquoi auriez-vous accepté une mission aussi stupide ? Ne vous excusez pas : l’erreur est humaine. Allons, relevez-vous, pleurer ne vous mènera à rien, sinon à vous rendre un peu plus ridicule que vous ne l’êtes déjà. Gardez vos précieux sentiments : vous en aurez besoin.

Quatre mains gigantesques me soulevèrent de terre. Je hurlai, mais mes cris ne parurent pas déranger le moins du monde les écrivains du sous-sol, qui continuaient de baver leur poix sur les feuillets vierges dans une indifférence manifeste.

Malgré mes protestations, les gorilles m’emportèrent dans une pièce voisine où se découpaient plusieurs portes. J’avais beau me débattre comme un beau diable, ils étaient plus forts que moi et m’empoignaient fermement.

— Je vous offre une occasion de réaliser votre rêve, dit la Libraire. Vous allez avoir le temps d’écrire ce livre dont vous repoussez la rédaction depuis tant d’années.

Je suppliai, pleurai, mais rien ne semblait devoir faire changer d’avis la harpie, qui se frottait les mains.

— Enfermez-le, ordonna-t-elle.

Les hommes de la Patronne ouvrirent une porte qui donnait sur une cellule minuscule, pas plus grande qu’un placard, certainement pas assez large pour s’y allonger, et tout juste assez haute pour y tenir debout. Une fois la porte fermée, je serais emmuré vivant dans ce cercueil de pierre. Dans un rire gras, les vigiles me collèrent un objet dans la main. Je baissai les yeux. Il s’agissait d’un carnet vierge.

— À toi de jouer, l’artiste ! ironisa le plus massif.

Les cerbères verrouillèrent le battant dans un claquement terrifiant et m’abandonnèrent à mes cris, mes pleurs et mes suppliques.

 

J’ai échoué.

Le livre que j’ai — littéralement — sué n’a pas l’envergure d’un prix Nobel, même s’il fera un best-seller honorable. La Libraire a été aimable, et m’a rassuré aussi longtemps que j’en ai eu besoin. Sa voix me paraissait s’éloigner à mesure qu’elle égrenait les politesses. Dans le noir, les distances s’effacent.

Elle a affirmé que mon roman était lisible, et qu’il intègrerait le wagon des nouveautés d’octobre. Pourtant, je ne deviendrai jamais un écrivain de légende : la substantifique mœlle de mon art est passée à la moulinette de mon ectoplasme, sans aucun autre résultat qu’une fiction passable. Je lui ai promis que je pourrai faire mieux. Elle m’a tapoté sur l’épaule, comme une mère.

— Je ne doute pas, mon cher, que vous vous dépasserez la prochaine fois.

Elle m’a trouvé une place au milieu des autres, puis m’a confié un nouveau bloc de papier relié. La solitude peut produire des résultats incroyables, ai-je songé en laissant à mon ectoplasme le soin de reprendre le fil de la narration.

Elle m’a caressé les cheveux, puis m’a abandonné dans les ténèbres. Je n’ai pas envie de regagner la surface, il y a trop de lumière, et puis je me suis fait à l’odeur. Mes camarades ne parlent pas, mais ma langue est lourde et je ne ressens pas le besoin de m’exprimer autrement que par les livres. Je crois que j’ai oublié l’identité de celui qui m’avait confié ma première mission. Mon cerveau expulse petit à petit les informations inutiles. Bientôt, j’oublierai jusqu’à mon propre nom. Mais cela n’est pas important. Ma tâche est ailleurs.

J’ai un roman à écrire.

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©