Combattre l’absurde [3] : la fabrique des désirs et la création comme outil

Nous ne changerons pas le monde en une nuit – ni même seulement l’industrie de l’art. Le changement social est rarement un processus brutal, (même si certaines de ses manifestations peuvent l’être) : c’est une lente architecture dont les plans se tracent d’abord dans les esprits avant d’animer les corps.

Mais nous sommes toujours en mouvement. Notre « puissance d’agir » – le fameux conatus de Spinoza – nous projette vers l’avant. Il se traduit sous la forme d’une faim perpétuelle – de confort, de connaissances, de joie, etc. et c’est cette même faim qui nous pousse à la création artistique : celle-ci devient dès lors une manière de satisfaire nos désirs, quels qu’ils soient. En dramaturgie, on parlerait de motivation ou d’enjeu. Et comme le souligne Frédéric Lordon, notamment dans son livre Capitalisme, désir et servitude, on ne change pas les choses simplement en le décrétant, ou parce qu’on estime qu’il est plus juste, intéressant, utile de faire telle ou telle chose : c’est en modifiant les structures qui suscitent les désirs qu’on change lesdits désirs.

Prenons un exemple : j’ai très envie d’avoir un nouvel iPhone. J’ai vu une publicité qui m’en a convaincu. C’est un bel appareil, il est aussi le symbole d’une certaine réussite, d’un statut social. Mes amis en ont un. Et puis il me connecte à tout un tas de services qui me font également envie, pour lesquels j’éprouve du désir. D’accord, j’ai lu quelque part qu’il était assemblé en Chine dans des conditions de travail suspectes. Mais cette information n’a pas vraiment de valeur : elle ne suscite aucun désir en moi, et n’affaiblit pas mes autres désirs de posséder cet appareil. Je vais donc tout mettre en œuvre pour satisfaire ce désir – bien que ce sentiment m’ait largement été soufflé depuis l’extérieur et qu’il ne résulte pas de mon « libre-arbitre », si tant est que ce dernier existe. Je suis l’esclave de mes désirs et je peux difficilement aller contre.

Modifier nos désirs est peut-être ce qu’il y a de plus difficile – parce qu’y renoncer revient consentir à un sacrifice sous la forme d’une privation de confort, et que c’est très pénible. Pour que l’économie fonctionne et que ses agents soient heureux, il faut que tous les désirs s’alignent. Et c’est pour cela que le capitalisme cherche à aligner les conatus de ses agents – vous, moi, tout le monde : un salarié convaincu que les intérêts de son patron sont les mêmes que les siens, et qui tire même de la fierté à le satisfaire, est un travailleur dont on n’a pas à s’inquiéter. Une fois ses désirs colonisés, il ne résiste plus. Il devient un agent obéissant.

Nos désirs ont été colonisés par l’économie : nous avons été convaincus – parfois par la manière forte, mais surtout à travers la dissémination du grand récit fondateur de l’économie moderne distillé dans tous les pans de notre vie quotidienne – que les intérêts du marché étaient aussi les nôtres. Nous nous en sommes nous-mêmes persuadés, à grand renfort de communication d’entreprise, d’émulation managériale, de publicité, de coaching – de peur de perdre quelque quelque aussi. Les artistes ne font pas exception à la règle : ils ne gravitent pas hors de la société, ils en font pleinement partie. Dès lors nous devons réfléchir à ce que ces désirs induits par l’industrie – célébrité, richesse, influence, pouvoir de séduction, etc – disent de notre relation à notre propre création, et possiblement de quelle manière ils l’influencent.

Une manière de nous réapproprier notre création et de lui rendre du sens consisterait donc à cesser d’aligner nos désirs sur ceux de l’industrie. Celle-ci tend à vouloir favoriser les bénéfices individuels des œuvres – rétribution, statut social, récompense symbolique, etc – et à dévaloriser les bénéfices collectifs – partage, diffusion libre, lectures publiques, message politique, création de lien social, contribution à la vie de la cité, pédagogie, etc. Plus facile à dire qu’à faire, car l’industrie s’assure qu’à travers ses contrats, sa législation, ses structures, ses modes de diffusion, les désirs induits de ses créateurs et créatrices – sous-entendu les siens, puisqu’elle est parvenue à les modifier seront contentés. Il s’agira dès lors de chercher à modifier les structures qui génèrent ces désirs, de les empêcher de nuire. Il existe des moyens, par la loi notamment, mais aussi par le militantisme et l’éducation. Et puis on peut aussi essayer de se passer de ces structures, et d’en créer de nouvelles.

La force qui nous pousse à créer est aujourd’hui presque tout entière mise au service de l’individu – et des sociétés à qui l’individu en question cède ses droits, notamment patrimoniaux. Colonisés jusque dans nos désirs, nous reléguons au second plan les services que pourraient rendre au collectif ce formidable outil de lien : nous les cantonnons au mieux au rang d’externalités positives – conséquences imprévues mais bienvenues.

Donner la priorité aux implications collectives de la création suppose de réécrire complètement le logiciel, à commencer par le nôtre. Réaliser à quel point nous sommes conditionnés dans nos désirs par l’industrie est un premier pas : comprendre l’étendue des manipulations que nous subissons est un processus effrayant, mais salutaire. Et c’est à mon sens la condition nécessaire pour retrouver notre place dans la communauté et lui redonner du sens.

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Illustration : Charles Deluvio, via Unsplash

Une réflexion sur « Combattre l’absurde [3] : la fabrique des désirs et la création comme outil »

  1. « Mais c’est à mon sens la condition nécessaire pour retrouver notre place dans la communauté et lui redonner du sens. »

    C’est aussi, à mon avis, la condition nécessaire de la survie de la dite communauté à moyen terme. Le cul-de-sac n’est plus très loin.

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