Combattre l’absurde [2] : pourquoi faut-il continuer de créer (autrement) ?

J’évoquais dans un précédent texte le sentiment d’absurdité qu’éprouvent beaucoup d’artistes à publier leurs œuvres dans une relative indifférence – c’est à dire sans devenir des bestsellers, recueillir les éloges de leurs pairs ou accéder à une certaine renommée. Le vertige causé par cet absurde conduit certain·e·s à abandonner, faute d’écho. Pourtant nous devons composer avec ce vertige, car il est – et sera encore longtemps – le lot d’une écrasante majorité d’entre nous. Ce sentiment d’échec est naturel, pourtant nous l’éprouvons pour de mauvaises raisons : car nos rêves de succès nous ont été soufflés par une industrie qui, à l’instar de la Française des Jeux, capitalise justement sur notre perception de l’échec et notre volonté de le dépasser. Après tout, « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». Or il me semble qu’avec ces idées contaminantes nous passons à côté d’une opportunité – et même d’un basculement de société. Mais avant de l’évoquer, nous devons d’abord nous poser une question : qu’est-ce qui nous pousse à créer et à publier nos œuvres ?

Six grandes raisons-tiroirs nous poussent à mon sens à creuser en nous-mêmes, à en extraire de la matière première et à la transformer en œuvre. Celles-ci ne s’excluent pas, bien au contraire : elles se cumulent souvent.

  1. la passion artistique / le plaisir : je ne connais aucun artiste qui ne soit pas passionné par son travail, qu’il s’agisse de peindre, de raconter des histoires, de jouer de la musique ou de filmer un dialogue. C’est la raison première, la plus évidente, celle que nous partageons toutes et tous, ou presque. Elle nous pousse à créer et à publier pour ajouter notre voix – par essence singulière et donc unique – à cette symphonie de la création humaine. Et nous y prenons pour la plupart un grand plaisir, du moins lorsque cette pratique est effectuée dans de bonnes conditions.
  2. l’ambition du statut : si l’artiste raté est l’un des statuts les plus dévalorisés de nos sociétés, celui d’artiste à succès est l’un des plus convoités. Cette position sociale de « célébrité » flatte non seulement l’ego (l’adulation d’un public est sans doute l’un des fantasmes les plus partagés), mais elle ouvre aussi de nombreuses portes closes au commun des mortels et donne accès à des opportunités. Elle est aussi une passerelle vers la troisième raison, qui est…
  3. le désir d’écho : nous sommes des créatures sociales, et nous nous construisons dans les dialogues que nous initions et dans le regard de l’autre. Quand nos créations se heurtent au silence et à l’indifférence, nous nous sentons blessés – nous n’avons pas réussi à susciter une réaction, et donc à exister par et pour. Nous recherchons la validation dans toutes nos actions ou presque, mais la création artistique est sans doute celle qui s’en nourrit le plus.
  4. la postérité : par extension au désir d’écho, il est facile de comprendre qu’en tant que créature mortelle, nous cherchions à étendre notre existence au-delà de ses limites naturelles. Certaines construisent des ponts et des gratte-ciels, certains enseignent leurs connaissances aux générations suivantes, d’autres peignent des tableaux et écrivent des romans. C’est une manière de lutter contre l’inévitable.
  5. la recherche du confort matériel : artiste est un travail où l’on a d’immenses chances de gagner très peu d’argent. Mais lorsque le succès frappe à la porte, alors les sommes peuvent vite s’envoler. À noter qu’on peut avoir l’ambition de gagner de l’argent sans accéder au statut de célébrité, notamment grâce à l’usage de pseudonymes.
  6. le soin : l’art est parfois utilisé en tant que thérapie et peut contribuer à la guérison des personnes souffrantes. À travers lui, nous exorcisons et réparons.

Ces six objectifs, cumulables à l’envi, matérialisent à mon sens les raisons qui nous poussent à « fabriquer de l’art » à partir de nous-mêmes et des autres. Mais ces six raisons font naturellement de l’ombre à une septième, qui m’apparaît pourtant comme la plus importante : il s’agit de créer du lien – et donc du sens. La raison pour laquelle cet objectif demeure dans l’ombre des six premiers est simple : elle impose à l’artiste de basculer le centre de son processus créatif et de ne plus en être l’alpha et l’omega. Les six raisons sont toutes tournées vers « l’intérêt personnel » de l’artiste (je place des guillemets car il est difficile de parler « d’intérêts » dans un gagne-pain si précaire, ou même dans le cas du soin), là où la septième, dirigée vers l’autre, tend vers la communauté.

Dans cette optique, l’œuvre et l’artiste doivent redevenir de simples outils au service d’un but plus grand, qui redonne ainsi du sens au travail. L’enjeu n’est plus le plaisir, la validation, la sauvegarde, le confort ou la pérennité de l’ego, mais la cimentation du lien social, sans hiérarchie de statut – l’artiste se place au même niveau que la vendeuse de légumes sur le marché, l’éboueur, le cordonnier ou la programmeuse informatique, dans le sens où il contribue par son action à maintenir la cohésion d’une société de plus en plus vouée à l’entropie et à la fragmentation, ainsi que le néo-capitalisme l’a souhaité. L’artiste ne se place plus au-dessus ou en dehors : il prend part à la vie de la communauté – en lisant devant les enfants de l’école, en jouant au concert de la fête du village, en animant des ateliers, en distrayant des personnages âgées, etc.

Même si elles permettent souvent aux artistes précaires de mieux vivre de leur travail, quand il ne s’agit pas d’en vivre tout court, on considère traditionnellement – à tort – ces activités comme annexes au travail de création. Elles sont vécues comme un mal nécessaire – ce même mal qui nous coupe du processus créatif et nous « impose » de sortir de nous-mêmes. Il me semble pourtant qu’il ne faudrait plus les considérer comme accessoires, mais comme essentielles : ces « ligatures » où fusionnent art et société devraient être considérées par les artistes comme le but ultime à atteindre. En somme, la création artistique se placerait au même niveau d’importance – et de services rendus (et payables en retour) – que la fabrication de fromages ou le ramassage des ordures. Elle devient une manière non seulement de trouver sa place dans la communauté – qu’il s’agisse d’une famille, d’un village ou d’un réseau sur internet –, d’y insuffler du sens et de la cohésion, de combattre l’entropie en cimentant les liens et en en créant de nouveaux, mais aussi de trouver une forme de légitimité où l’absurde et le syndrome de l’imposteur n’ont plus leur place. Le pire, c’est qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour y parvenir : il suffit de changer de focale et de basculer de point de vue – tôt ou tard, les engrenages s’enclencheront. Et il sera très intéressant d’observer si nos œuvres se modifient lorsque nous les destinons à donner du sens et de la cohésion à une communauté – nous pourrions nous intéresser d’un peu plus près à ce qui se passe aussi du côté du street art, où l’art sert parfois un propos politique. Ce propos politique – dénoncer, rendre compte, prévenir – apparaît à mon sens comme une autre manière de faire lien.

On m’opposera que je passe sous silence les réalités sociales les plus élémentaires, qui au quotidien s’imposent naturellement aux travailleurs et aux travailleuses de l’art et les empêchent de s’extraire d’eux-mêmes et de leur lutte pour la survie. Mais prenons un instant, avant de penser « comment », pour nous demander « pourquoi ». En considérant la création artistique non plus comme un moyen pour soi mais pour l’ensemble de la communauté, en la traitant comme un outil, une action, un mouvement, et non plus comme un patrimoine, une tâche à accomplir ou le fruit de cette action per se, nous pourrions par mégarde donner naissance à de nouvelles formes de liens et de solidarités.

C’est le pire qu’on pourrait nous souhaiter.


Lisez la suite de ce billet dans un troisième volet intitulé : La fabrique du désir et la création comme outil

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Illustration de couverture : Astrid Westvang (CC BY-NC-ND)

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