Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood

La servante écarlateThe Handmaid’s Tale dans son titre original – est une dystopie : un futur possible, bien que loin d’être souhaitable. Dans les dystopies, l’histoire démarre en général après qu’une catastrophe naturelle ou un conflit dévastateur ait modifié le monde tel que nous le connaissions pour le laisser à genoux. C’est alors seulement que le pire arrive.

Mais Margaret Atwood ne s’attarde pas sur les raisons du déclin : elle y plonge immédiatement le lecteur, comme en immersion, à travers le témoignage clandestin de son personnage, Defred. Celle-ci, aux prises avec des forces qui la contraignent à l’obéissance, nous livre un témoignage étouffant de la vie quotidienne dans ce monde d’après.

The Handmaid’s Tale, par Elena et Anna Balbusso (éditions The Folio Society, 2011)

Sans que l’on sache bien pourquoi – Defred elle-même l’ignore sans doute, au moins en partie, ou bien a décidé de l’oublier –, des fanatiques religieux ont fait main basse sur les États-Unis pour fonder la République de Gilead. La fertilité ayant massivement chuté – on soupçonne des retombées radioactives, des pesticides ou même des attaques chimiques –, les femmes sont désormais jugées selon leurs seules capacités reproductives. Les infertiles et les vieilles sont chassées ou assignées aux tâches ingrates, tandis que les plus fécondes sont contraintes de devenir des Servantes : en somme des femmes résumées à leur seule condition d’utérus à féconder. Ces précieuses Servantes sont donc confiées aux notables du régime, les Commandants, avec pour seule mission d’accueillir leur précieux sperme et d’assurer la lignée des plus hautes castes. Les Épouses – les femmes officielles des Commandants – accueillent les Servantes avec résignation et assistent même aux cérémonies de « fertilisation ». Car bien entendu, ce sont forcément les femmes qui sont infertiles, pas les hommes. Cela ne viendrait à l’idée de personne de contester cela, du moins pas à voix haute.

The Handmaid’s Tale, par Elena et Anna Balbusso (éditions The Folio Society, 2011)

Defred raconte son quotidien monotone. L’ennui la tue à petit feu. Plus ou moins assignée à résidence, elle joue de son esprit pour tromper l’abîme de désespoir qui grandit en elle. Dans une atmosphère de surveillance permanente où chacun peut dénoncer l’autre, elle accepte son sort avec résignation. Defred a eu une vie autrefois, une famille même, et une petite fille. Mais elle préfère ne pas remuer le couteau dans la plaie. À quoi cela servirait-il ? Defred survit : contrairement à sa mère, féministe convaincue et éternelle rebelle, elle n’a pas l’âme d’une résistante. De toute façon cela n’a plus d’importance : elle ignore où sont passés tous les gens qu’elle aimait. Un rideau noir et opaque a été tiré sur son ancienne existence. Le monde a été réinitialisé.

Une forme, rouge avec des ailes blanches autour du visage, une forme pareille à la mienne, une femme indéfinissable qui porte un panier s’avance vers moi le long du trottoir de briques rouges. Elle me rejoint et nous nous scrutons le visage, du fond des tunnels de tissu blanc qui nous enferment. C’est bien elle.

« Béni soit le fruit », me dit-elle, le salut consacré entre nous.

Je réponds : « Que le Seigneur ouvre », la réplique convenue. Nous faisons demi-tour et cheminons ensemble, le long des grandes maisons, vers le centre de la ville. Nous ne sommes pas autorisées à nous y rendre, sauf à deux. Ceci est censé assurer notre protection, quoique l’idée soit absurde : nous sommes déjà bien protégées. La vérité, c’est qu’elle est mon espionne et moi la sienne. Si l’une d’entre nous glissait à travers les mailles du filet, à cause de quelque chose qui arriverait au cours de l’une de nos promenades quotidiennes, l’autre serait tenue pour responsable.

Cette femme-ci est ma partenaire depuis deux semaines. Je ne sais pas ce qui est arrivé à la précédente.

The Handmaid’s Tale, par Elena et Anna Balbusso (éditions The Folio Society, 2011)

Pour mieux asseoir sa domination, la République de Gilead obéit aveuglément aux préceptes de l’Ancien Testament. Du moins c’est ce qu’elle prétend, car les femmes n’ont plus le droit de lire. Qui sait vraiment si les textes cités lors des Cérémonies, des Rencontres, des Célébrations, des Exécutions, sont bien ceux contenus dans la Bible ? Si les dirigeants l’affirment, cela doit être vrai. Il faut que ça le soit. A-t-on vraiment le choix de croire ? Dans tous les cas, mieux vaut faire comme si.

À côté de la porte principale, il y a six corps de plus, pendus par le cou, les mains liées devant eux, la tête fourrée dans un sac blanc et inclinée de côté sur l’épaule. Il a dû y avoir une Rédemption d’hommes tôt ce matin. Je n’ai pas entendu les cloches. Peut-être en ai-je pris l’habitude.

Nous nous immobilisons, ensemble comme à un signal, restons à regarder les corps. Cela ne fait rien que nous regardions. Nous sommes censées les voir ; c’est pour cela qu’ils sont là à pendre sur le Mur. Parfois ils y restent plusieurs jours, jusqu’à ce qu’arrive une nouvelle fournée, pour qu’autant de gens que possible aient l’occasion de les voir.

Dans La servante écarlate, la violence est rarement montrée : on constate seulement son résultat. On sent sa menace sourdre. Elle vibre entre les lignes. Ainsi, les personnages des Tantes, ces matrones impitoyables armées d’aiguillons à bestiaux et en charge de rééduquer les jeunes femmes futures Servantes, avant qu’elles soient placées dans des familles d’accueil :

C’est Janine, qui raconte comment elle a été violée à quatorze ans par une bande de voyous, et a dû se faire avorter. Elle a raconté la même histoire la semaine dernière ; elle en semblait presque fière, en la racontant. Ce n’est peut-être même pas vrai. Aux séances de Témoignage, il est plus sûr d’inventer des choses que de dire que l’on n’a rien à révéler. Mais puisqu’il s’agit de Janine, c’est probablement plus ou moins vrai.

Mais qui était fautif ? demande Tante Héléna, en levant un doigt grassouillet.

Elle, Elle, Elle, psalmodions-nous à l’unisson.

Qui les a encouragés ? Tante Héléna rayonne, satisfaite de nous.

C’est elle, c’est elle, c’est elle !

Pourquoi Dieu a-t-il permis qu’une chose aussi terrible arrive ?

Pour lui donner une leçon. Lui donner une leçon. Lui donner une leçon.

À mon sens, le roman offre deux véritables « leçons ». D’abord, une leçon stylistique. Le sens littéraire de Margaret Atwood est extraordinaire – et il faut saluer ici la traduction française de Sylviane Rué. La sonorité de la prose renforce la sensation d’étouffement permanent, de contrainte et d’oppression, tandis que l’absence presque complète de ponctuation de dialogues accentue l’urgence de la narration, en fait un objet brut, forcément incomplet – un témoignage glissé dans un souffle, au hasard d’une rencontre interdite. Et le dernier chapitre, en forme d’ajout bibliographique, ne fait que confirmer cette sensation.

Mais, comme toutes les bonnes dystopies (et La Servante écarlate a sans aucun doute sa place au panthéon du genre, aux côtés de 1984 et de Fahrenheit 451), il offre aussi une leçon de politique. Et cette leçon, c’est que rien n’arrive du jour au lendemain. Les pires évènements ne tombent pas du ciel : ils ont des causes profondes, qui remontent parfois à des dizaines, des centaines d’années, et que tout n’est que lente transformation. Et cette transformation n’est possible que grâce à la passivité des observateurs que nous sommes.

C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamiques, à l’époque.

Restez calmes, disait la télévision. La situation est entièrement maîtrisée.

J’étais abasourdie. Tout le monde l’était. Je le sais. C’était difficile à croire. Le gouvernement tout entier, disparu comme dans une trappe. Comment sont-ils entrés, comment cela s’est-il passé ? C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue. Les gens restaient chez eux le soir, à regarder la télévision, à chercher à s’orienter. Il n’y avait même pas un ennemi sur lequel mettre le doigt.

Attention, m’a dit Moira, au téléphone. Ça y est.

Ça y est, quoi ?

Attends un peu. Ça fait un moment qu’ils sont en train de monter ça. Toi et moi on a le dos au mur, ma belle. Elle citait une expression de ma mère, mais elle n’avait pas l’intention d’être drôle.

Publié en 1985, le roman se montre parfois visionnaire. Anticipant les transactions en réseau, Atwood relève ainsi la simplicité avec lequel notre monde hyper-connecté pourrait, du jour au lendemain, basculer dans la plus sordide des dictatures.

The Handmaid’s Tale, par Elena et Anna Balbusso (éditions The Folio Society, 2011)

Elle s’est levée, est allée à la cuisine et nous a versé deux scotches, est revenue, s’est assise, et j’ai essayé de lui raconter ce qui m’était arrivé. Quand j’ai eu terminé ; elle a demandé : As-tu essayé d’acheter quelque chose avec ton Ordinacarte aujourd’hui ?

Oui. Je lui ai raconté aussi cela.

Ils les ont gelées, a-t-elle dit. La mienne aussi. Celles du collectif aussi. Tous les comptes qui portent un F au lieu d’un M. Il leur suffit d’appuyer sur quelques boutons. Nous sommes coupées.

J’ai objecté : Mais j’ai plus de deux mille dollars à la banque ! comme si mon compte à moi était ce qui importait.

Les femmes n’ont plus droit à la propriété. C’est une nouvelle loi. As-tu regardé la télé aujourd’hui ?

Non.

On en parle. On ne parle que de ça. Elle n’était pas stupéfaite comme je l’étais. Elle était bizarrement triomphante, comme si elle s’attendait à tout ceci depuis un certain temps et que maintenant la preuve était faite qu’elle avait raison.

Il faut se souvenir du peu de cas que les Français ont accordé à la prolongation de l’état d’urgence suite aux attaques terroristes de Charlie Hebdo et du Bataclan. Il faut se souvenir du peu d’émotion suscité par son entérinement définitif dans la loi, plongeant la 5ème République dans un « état d’urgence permanent ». Il faut aussi se rappeler que nous avons regardé ailleurs quand les autorités et les grandes sociétés se sont accaparé le droit d’espionner nos comportements sur internet. Tout cela n’est pas une dystopie : c’est arrivé dans le courant des deux dernières années. Le monde peut glisser très vite – surtout à une époque où les droits des femmes sont de nouveau remis en question et où le religieux regagne le terrain qu’il avait cédé au cours des quarante dernières années.

Dans une postface inédite, Atwood décrit :

On a souvent qualifié La servante écarlate de « dystopie féministe », mais ce terme n’est pas strictement approprié. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. Elle comporterait une structure à deux couches ; la supérieure pour les hommes, l’inférieure pour les femmes. Mais Gilead est une dictature de type classique : construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes –, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes, jusqu’au bas de l’échelle où les hommes célibataires doivent servir dans les rangs de l’armée avant de se voir attribuer une Éconofemme. »

De tels modèles de société ne relèvent pas de la science-fiction : ils sont plus que jamais à nos portes. Des romans comme celui-ci nous rappellent combien nos libertés sont fragiles – et à quel point nous ne devrions pas les brader aussi facilement.

Ainsi, impossible de terminer cet article sans citer Benjamin Franklin :

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

À ce titre La Servante écarlate est un aide-mémoire utile, une mise en garde intemporelle et un roman indispensable.

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Citations : La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), par Margaret Atwood (1985) – publié aux éditions Robert Laffont (collection Pavillons Poche) et traduit de l’anglais par Sylviane Rué.

Couverture : d’après la série télévisée The Handmaid’s Tale, créée par Bruce Miller pour Hulu (2017) – tous droits réservés. Illustrations intérieures : The Handmaid’s Tale, par les sœurs Elena et Anna Balbusso (éditions The Folio Society, 2011) [site officiel]

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