Clowns maléfiques et archétypes dramaturgiques

Le phénomène des « clowns maléfiques » vire à la psychose : ce n’est pas moi qui le dit, mais le Nouvel Obs. Un peu partout en France, des adolescents se griment en clown, passent faire un peu de shopping chez Leroy Merlin et vont terroriser leurs petits camarades avec leur hache toute neuve et leur barre à mine en promotion. Et la police et les médias d’agiter le chiffon rouge de la viralité de l’Internet tout-puissant : nos forains amateurs de chair fraîche se seraient inspirés de vidéos américaines dénichées sur YouTube. Heureusement qu’il n’y a pas de costumes de clown dans GTA. Le phénomène reste néanmoins assez nébuleux et demeure, de l’avis même des spécialistes, « sans véritable explication ».

Sans vouloir jouer mon Richard Castle des chapiteaux de cirque, je propose une explication toute bête et à laquelle tout le monde a déjà pensé : c’est la faute de Stephen King.

En 1986, Stephen King publie Ça, l’histoire de sept gamins pris en grippe par une entité maléfique et protéiforme, mais qui a tout de même une certaine prédilection pour le costume de clown et les dents pointues. Le roman a très vite été popularisé par une adaptation télévisée qui a fait le tour du monde et des chambres d’enfants et très vite, plus personne n’a pu voir un clown en peinture (et dieu sait qu’il y en avait autrefois). Il existait peut-être des représentations maléfiques de clowns avant Stephen King, mais on peut dire sans risquer de se tromper que c’est lui qui a définitivement ancré cette image dans l’imaginaire collectif en le transformant en archétype.

Un archétype, selon Jung, est une forme de représentation donnée a priori, une sorte de modèle, un formulaire pré-rempli. Dans le cas présent, l’archétype du clown tueur s’est vite imposé à nous pour plusieurs raisons :

  • Le clown avance masqué : sa véritable identité nous est dissimulée. Le masque est partie intégrante de son identité. Sans maquillage, il n’y a plus de clown.
  • Le clown, par sa profession, peut s’approcher des enfants sans crainte d’être arrêté : c’est son travail d’amuser la galerie. Il a donc un accès direct à ce que nous avons de plus cher au monde et les enfants sont (quelquefois à tort) considérés comme un symbole d’innocence et de pureté.
  • Il emprunte au Fou du Roi cette propension à l’imprévisibilité, au comportement inexplicable ou incohérent. Le clown est une représentation du chaos, mais aussi de la liberté.
  • Puisqu’il est à la base conçu pour générer une émotion extrêmement positive (joie, rires, etc), il est donc le candidat idéal pour être corrompu par le Mal.

Je me souviens de mes premières années à Paris. Étudiant, je passais des heures à me promener à pied dans la ville et je me souviens d’un jour où, passant par la place de l’Hôtel de Ville, j’ai croisé un clown juché sur des échasses qui, de sa voix de crécelle, m’a demandé de venir donner mon sang dans un préfabriqué un peu plus loin. Autant dire que Journée du Don du Sang ou pas, j’ai manqué de lui faucher ses échasses d’un coup de pied et de m’enfuir en hurlant. Exemple typique du plaquage d’archétype sur un pauvre type qui essayait de faire son boulot dans la joie et la bonne humeur.

Ringling Circus clown Lou Jacobs with Carla Wallenda: Sarasota, Florida

Le pire, c’est que je n’ai jamais lu le roman Ça. Ni même vu le film. Ces histoires me font déjà trop peur à la base et la simple idée de regarder la jaquette du DVD me met déjà mal à l’aise. Pourtant, j’ai en moi cette peur ancrée quelque part. Il y a fort à parier que ces jeunes gens qui s’amusent à se déguiser en clowns sanguinaires n’en aient jamais entendu parler non plus. Peut-être (et je dis bien peut-être, car à mon avis les médias télévisés jouent un bien plus grand rôle dans la propagation du phénomène qu’Internet) que quelques uns ont effectivement visionné des vidéos, et encore… Peut-être que les vidéos américaines originales en étaient inspirées, éventuellement de façon indirecte, mais l’archétype est plus fort que l’information factuelle et directe : il est comme une maladie contagieuse et se propage dans l’imagination plus vite qu’une maladie vénérienne dans une maison close du XVIIIème siècle.

Bref, merci Stephen King.

Mais nous avons sans doute affaire ici à un cas de mash-up de culture populaire. Je ne sais pas pour vous, mais ces agressions me font davantage penser à Orange Mécanique qu’à Ça : ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Alex et sa bande de droogies se déguisent et se maquillent eux aussi (en sorte de clowns blancs) pour semer la terreur. Ce clown maléfique — l’emploi par les médias du mot maléfique a aussi son importance et ramène au conte de fées — est donc une représentation idéalisée du chaos, qui ne pouvait évidemment que plaire aux adolescents. Faut pas s’étonner.

Parce que le Mal — le maléfique, donc —, c’est la liberté.

Smoking is EVIL!

Semer les graines du Mal — ce que j’appelle l’effet Melmoth (je fais ce que je veux, je suis chez moi) —, c’est aussi faire action contre l’ordre établi, éprouver les effets du chaos, de l’imprévisible, et tester les limites du monde raisonnable (celui des adultes). En endossant le costume du clown, on se protège non pas derrière une armure, mais une image : un archétype, en somme. On n’est alors plus vraiment soi, mais possédé par l’archétype. C’est le clown maléfique qui agit, pas nous. Et il existe sans conteste une certaine fascination du Mal chez les adolescents, mais aussi chez les adultes, je vous rassure (ou pas). Le Mal nous permet d’agir selon nos propres règles, qu’elles soient iniques ou justes, et nous autorise à nous ériger en mètre-étalon de la morale. Dans un monde aux règles de plus en plus strictes, je ne suis pas étonné de voir ces incarnations chaotiques émerger : l’entropie, le désordre, se rappelle à nous. Il nous dit qu’il nous guette.

Le clown maléfique, c’est notre monde qui ne nous promet plus rien d’autre que le désordre et l’incertitude. Le clown maléfique, c’est la part de facilité en nous, celle qui gronde dans nos ventres et nous fait parfois perdre les pédales.

Mais c’est aussi l’épouvantail qu’on agite pour se sentir vivant, et qu’on cherche à combattre.

Bandeau : Donnie Nunley (CC-BY) via Flickr

1 pensée sur “Clowns maléfiques et archétypes dramaturgiques”

  1. Très intéressante analyse.
    Je n’avais pas spécialement pensé à interpréter le clown par l’archétype. J’associais plus la peur du clown à l’enfance. On les rencontre souvent encore à un âge où on essaie de mettre des proportions sur les gens. Du coup, on se retrouve face un paradoxe dérageant pour la compréhension du gosse par rapport à ses connaissances : gros nez, grosses chaussures, gros gants => pas normal => peur.
    En tout cas, il est clair que Stephen King nous a bien vrillé nos perspectives avec les clowns !

Les commentaires sont fermés.