Charlie et Ray sont sur un bateau

Je n’avais rien publié sur ce blog depuis dix jours.Pas franchement par manque d’envie, quoique… Non, je ne savais tout simplement pas quoi écrire. La tragédie vertigineuse qui a frappé Charlie Hebdo a laissé beaucoup d’entre nous sans voix.

Petit à petit les langues se sont déliées, pas toujours pour le meilleur, mais elles ont fini par retrouver leurs capacités motrices par la force des choses. Pour ma part, je suis toujours incapable d’écrire quoi que ce soit. C’est trop fort, trop terrible, pour qu’un seul mot qui me semblerait juste transpire de mes doigts pour s’imprimer sur l’écran. Redécouvrant les vertus du silence, j’ai aussi redécouvert les frustrations qui lui sont inhérentes. Ne pas savoir quoi dire, avoir l’intuition qu’il existe un mot, mais peut-être pas dans sa langue, ni même dans son époque, est un sentiment vexant, incapacitant. Il frustre ceux qui se sont fixés pour but d’écrire le monde autour d’eux, mais il faut composer avec, j’imagine.

Alors voilà, je ne sais pas quoi dire. Quiconque me connait un peu ou a déjà lu certaines de mes histoires peut se faire une idée de ce qui me travaille, mais je suis incapable de l’exprimer. Peut-être par le biais de la fiction un jour ? Faute de mieux, ma compassion, mon affliction et ma rage se sont exprimées autrement. En regardant la télévision, beaucoup. Nous avons été nombreux à nous retrouver devant ce mémorial en mouvement, cette tribune ouverte aux larmes, aux cris, et pour la première fois depuis des années, nous nous sommes retrouvés scotchés devant les mêmes programmes d’information en continu tout en sachant que c’était inutile, que ça ne changerait rien. Idem pour la manifestation de dimanche, suivie pour ma part à travers l’écran de la tablette, branchée sur une chaîne française, avec la sensation de faire un peu partie du groupe malgré la distance. Ce matin est paru le nouveau numéro du nouveau Charlie Hebdo, celui d’après, et si nous sommes nombreux à avoir vu la couverture, peu ont réussi à mettre la main sur un exemplaire pour le moment (les distributeurs en promettent maintenant cinq millions). Alors on se rabat sur la première page, une première page que les journaux allemands ont d’ailleurs reprise massivement, certains comme le Berliner Tageszeitung allant jusqu’à la reproduire grandeur nature en couverture.

Je ne compte pas trouver d’exemplaire ici, à Berlin, mais quand j’ai vu les présentoirs ce matin, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter un de ces journaux allemands, comme si cette couverture était devenu plus qu’une couverture : un talisman. un objet fétiche, quelque chose qu’on garde près de soi pour se souvenir, pour se prémunir aussi peut-être. Les allemands ont fort à faire en ce moment avec les manifestations anti-islam de Pegida, le sujet les touche de près.

Alors qu’est-ce qui m’a fait revenir vers le blog aujourd’hui ? Pas Charlie, non. Ray. Un article qui m’a soulevé le cœur, la goute d’eau qui a fait déborder le vase : après avoir racheté la maison de Ray Bradbury à prix d’or après sa mort, un architecte l’a démolie pour pouvoir construire une villa sur le terrain. Il en a le droit au sens légal du terme, mais c’en est trop. Je ne sais pas pourquoi cette nouvelle m’a mis dans tous mes états. Peut-être parce qu’elle m’a rappelé, un peu brutalement, à quel point j’aurais souhaité rencontrer Ray Bradbury pour le remercier de tout. À quel point j’aurais aimé visité cette maison si souvent décrite, si souvent photographiée, un vrai musée du bizarre, du sensible, de l’étrange, rempli de bibelots en apparence sans valeur derrière lesquels se cachait le poids du passé sous la couche de poussière.

Ray Bradbury portrait shoot

Je les ai scrutées, ces photographies, plissant les yeux pour y lire les titres des livres dans la bibliothèques, tâchant de démêler l’extraordinaire capharnaüm, et puis simplement m’imaginant en parcourir les pièces, comme la fascinante maison remplie de souvenirs d’un homme âgé qu’elle était. Bradbury était un homme de souvenirs : il cachait sa mémoire dans ses nouvelles, la sauvegardait en somme, et une partie est ainsi devenue immortelle, mais sa maison… l’odeur, les couleurs, le toucher, ce sous-sol dans lequel il écrivait, tout est parti en ruines, bientôt englouti dans le béton ciré, bien lisse, bien propre. Pour quelqu’un qui avait tant le goût des vieilles choses, je trouve que ça confine à l’insulte.

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Alors quel est le rapport entre Ray et Charlie ? Peut-être aucun. Peut-être aussi que l’un comme l’autre représentent une part d’enfance qui s’est définitivement envolée cette semaine, qui ne reviendra plus, ou en tout cas qui restera cachée un bon moment. Innocence perdue, oui, mais qui croyait encore que ce monde en était nanti ?

Charlie et Ray sont sur un bateau. Les deux tombent à l’eau. Qui reste-t-il ? Nous sans doute, avec nos volontés, nos colères, nos aspirations aussi. Il n’en restera peut-être pas grand-chose, tout sera détruit, mais nous aurons essaimé. Qui sait ce qui peut naître d’une graine oubliée ? Dans Esprit farceur, j’avais écrit l’histoire d’un écrivain hanté par le fantôme de Ray Bradbury. J’espère qu’il s’occupe aussi des architectes.

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1 pensée sur “Charlie et Ray sont sur un bateau”

  1. Article confus, soit. Mais il reflète beaucoup ce que tu ressens, en ce moment. Tu es dans le même état que tes mots. Et je pense qu’il est important, pour tout un chacun, de réussir à trouver les mots à mettre sur tous ces sentiments qui nous habitent depuis une semaine. Courage !

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