Charles Bukowski dans une lettre à ses censeurs : « La censure est l’instrument de ceux qui ressentent le besoin d’occulter les faits »

Les réseaux sociaux s’animent quotidiennement de débats autour de la liberté d’expression. Dans ces discussions souvent tendues, on parle de la légitimité de publier – au sens de rendre public – un texte, un article, une vidéo, et de questionner la légitimité de l’intervenant à s’exprimer sur un sujet.

On se dispute les mots, ceux que l’on choisit d’employer plutôt que d’autres. Parmi eux, « censure » revient régulièrement dans les échanges. La censure est à l’origine un instrument d’État (ou plus généralement d’autorité administrative). Ainsi, un livre interdit par décret est officiellement « censuré ». En revanche, un article effacé par Facebook ou un tweet supprimé par Twitter résulte le plus souvent du non-respect des conditions d’utilisation de la plateforme, ou d’une pression exercée par les utilisateurs eux-mêmes sur le site. Mais le mot est désormais utilisé dans les deux cas.

Sur les réseaux sociaux, les contenus considérés comme racistes ou sexistes, qu’il s’agisse d’une mauvaise blague sur les femmes battues ou de la réédition des pamphlets antisémites de Céline, se retrouvent au centre de violents affrontements, entre d’un côté les partisans du « on ne peut pas tout dire » et de l’autre ceux du « on ne peut plus rien dire » ; les uns soulignant les inégalités sociétales et y apportant les réponses qu’ils estiment justes, les autres réveillant le spectre de la censure et de la dictature au nom du « politiquement correct » (dont la simple définition pourrait à elle seule faire l’objet d’un livre entier). Mais si le débat atteint aujourd’hui des sommets de violence, ce n’est pas pour autant qu’il est récent.

Charles Bukowski en savait quelque chose : confronté aux critiques virulentes de ses détracteurs pour des textes jugés immoraux et obscènes – Mémoires d’un vieux dégueulasse, Women, Contes de la folie ordinaire –, l’écrivain tenait tête et refusait les étiquettes, à commencer par celle d’auteur de la Beat Generation (Bukowski ne supportait par l’idée d’être pris pour un hippie). Qu’on aime son œuvre ou qu’on la voue aux gémonies, qu’on méprise l’homme ou qu’on accepte ses travers, Bukowski, par l’irrévérence de sa prose secouée, a laissé une empreinte durable dans le paysage littéraire. Son combat contre le puritanisme aura d’ailleurs parfois pris des allures de croisade.

Bukowski, par Origa (CC BY-SA)

En témoigne cette lettre adressée à Hans van den Broek, un journaliste néerlandais qui avait sollicité son avis quant à la décision de la bibliothèque municipale de Nijmegen, petite ville des Pays-Bas, de retirer ses Contes de la folie ordinaire des rayonnages suite à la plainte d’un lecteur.

Cher Hans van der Broek,

Je vous remercie de m’informer par votre lettre du retrait de l’un de mes livres de la bibliothèque de Nijmegen. Et qu’il est accusé de discrimination envers les personnes noires, les homosexuels et les femmes. Et qu’il est sadique, à cause du sadisme.

Ce que je crains de discriminer, c’est l’humour et la vérité.

Si j’écris de mauvaises choses au sujet des noirs, des homosexuels et des femmes, c’est parce que ceux que j’ai rencontrés étaient ainsi. Il existe des tas de « mauvais » – de mauvais chiens, de mauvaises censures ; et il y a même de « mauvais » hommes blancs. Sauf que quand vous écrivez sur les « mauvais » hommes blancs, ils ne s’en plaignent pas. Ai-je besoin de préciser qu’il existe de « bonnes » personnes noires, de « bons » homosexuels et de « bonnes » femmes ?

Dans mon travail d’écrivain, je ne fais que photographier ce que je vois avec des mots. Si je parle de « sadisme », c’est parce que cela existe, je ne l’ai pas inventé, et si quelque chose de terrible se déroule dans l’un de mes livres, c’est parce que de telles choses nous arrivent dans la vie. Je ne me place pas du côté du mal, s’il existe seulement une telle chose. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qui se déroule dans mes livres, pas plus que je ne m’attarde sur la boue par amour pour elle. Il est aussi étonnant de constater que les gens qui s’attaquent à mon travail semblent ignorer les passages qui parlent de joie, d’amour et d’espoir – et de tels passages existent. Mes jours, mes années, ma vie ont connu des hauts et des bas, des clartés et des obscurités. Si je n’écrivais plus que sur la « lumière » et que je cessais de mentionner le reste, alors en tant qu’artiste je serais un menteur.

La censure est l’outil de ceux qui ressentent le besoin d’occulter les faits, pour eux-mêmes et pour les autres. Leur peur se résume à leur incapacité de regarder la réalité en face, et je ne peux pas leur en vouloir pour ça. J’en conçois seulement une épouvantable tristesse. À un moment de leur éducation, on a voulu épargner à ces gens l’entièreté des vérités de notre existence. On ne leur a appris à regarder que d’une manière alors qu’il en existe beaucoup d’autres.

Je ne suis pas surpris qu’un de mes livres ait été traqué et délogé des étagères d’une bibliothèque municipale. D’une certaine manière, je suis honoré d’avoir écrit quelque chose qui ait pu réveiller cela de leurs profondeurs légères. Mais je suis blessé, oui, quand le livre d’un autre est censuré, car en général ce livre est un livre formidable et qu’il en existe peu. À travers les époques ces livres sont souvent devenus des classiques, et ce que l’on trouvait autrefois choquant ou immoral est maintenant enseigné dans nombre de nos universités.

Je ne prétends pas que mon livre fasse partie de cette catégorie, mais je dis juste que de nos jours, en ces temps où chaque moment pourrait être le dernier pour beaucoup d’entre nous, il est vraiment exaspérant et terriblement triste de trouver encore parmi nous de petites personnes amères, ces chasseurs de sorcières, ces détracteurs de la réalité. Mais leur place est parmi nous, ils font partie de l’ensemble, et si je n’ai pas encore écrit à leur sujet, je devrais peut-être – mais peut-être qu’ici cela suffit.

Puissions-nous tous nous améliorer ensemble.

Bien à vous,

Charles Bukowski

L’original dactylographié de la lettre de Bukowski peut être aujourd’hui admiré à l’intérieur de l’Open Dicht Bus, une librairie mobile basée à Eindhoven.

On retrouve cette lettre, ainsi que de nombreuses autres tout aussi étonnantes et émouvantes, dans l’ouvrage Letters of Note, aux éditions Canon Gate, compilées par Shaun Usher. J’ai découvert à cette occasion qu’il tenait également une page Facebook.

Lutter contre le puritanisme ne dédouane pas des excès inverses : aujourd’hui la parole des minorités se libère, et ce qu’elle nous apprend conduit à revoir certains modes de pensée. Reste que dans un monde où les nuances se raréfient et où la prise de position est parfois plus importante que le combat en lui-même, il ne faut pas oublier que les ciseaux du censeur sont une arme redoutable, et qu’ils sont encore plus aiguisés placés entre de mauvaises mains. Il faut donc espérer que les combats placés sur le terrain de la raison continueront encore longtemps d’exister.

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