Ceux qui savent

Je me rappelle le moment où j’ai su. Je dois avoir dix ans et je passe l’après-midi chez mes grands-parents, assis à la table du salon. Dans le fond ronronne la télévision ; s’y agitent les images d’un dessin animé auquel je ne prête pas attention car mes yeux sont occupés ailleurs : ils lèchent la carte de la Terre du Milieu dessinée par Tolkien pour Bilbo le Hobbit. Ils la parcourent en tous sens, y traquent le détail.  Je viens de terminer la lecture du roman et ma tête est en ébullition. Une idée en particulier, une phrase qui tourne en boucle : « C’est ça que je veux faire plus tard. » Sans réellement savoir ce que ça signifie. Je comprends mieux maintenant.

J’ai longtemps écrit sans vraiment rechercher d’autre approbation que celle de mes parents, de mes proches, d’amis ou d’amours éphémères. Je faisais lire mes textes avec anxiété, convaincu qu’on y trouverait une faille, une erreur grossière qui me réduirait en cendres sitôt qu’elle serait dévoilée, que la honte me liquéfierait. Mes textes, mes scénarios, mes courts-métrages n’étaient pas bons, je le savais au fond, ils ne collaient pas à l’image que je m’étais fait d’eux. Je n’avais pas la prétention d’imaginer que l’on me détromperait. Dans la pratique personne ne le faisait vraiment d’ailleurs, et même dans les plus beaux compliments je percevais — j’imaginais ? — des doutes.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas si j’ai le droit de m’exprimer en tant qu’auteur. J’ai 33 ans, j’ai beaucoup écrit  et publié, surtout des nouvelles, mon Projet Bradbury bien sûr et une dizaine de textes dans des anthologies, un roman, des choses pour rire aussi parfois, mais il me manque cette reconnaissance officielle de mes pairs qui fait tant défaut à ma bibliographie. Si l’on exclut mes nouvelles publiées ça et là dans différents recueils et la traduction d’un ouvrage américain, je n’ai encore jamais publié de roman chez un éditeur « historique ». L’essentiel de mes romans, feuilletons, séries n’est disponible qu’en numérique. À ce titre mes publications sont considérées par l’écrasante majorité de la profession au mieux comme de puériles tentatives de faire comme les grands, au pire comme des torchons mal finis. En tout cas, pas comme de vrais livres, c’est certain. J’ai pourtant trouvé un lectorat fidèle, je publie régulièrement, mes ouvrages sont critiqués… en somme, ma vie ressemble à celle de beaucoup d’autres auteurs.

À vrai dire, je n’avais jamais éprouvé ce besoin d’officialisation jusqu’à il y a trois mois. C’est aussi parce que comme tout le monde, j’ai besoin d’argent, j’imagine, et que c’est un truc que je sais faire, écrire ; enfin je crois. Je n’avais jamais non plus vraiment essayé d’envoyer mes manuscrits à des comités de lecture. Peut-être n’avais-je jusqu’ici jamais sérieusement envisagé d’en faire mon métier… Depuis deux mois donc, j’adresse de lourdes enveloppes qui me coûtent très cher à des sociétés parisiennes et je me surprends à attendre des réponses avec impatience et anxiété. Cela fait-il de moi un véritable aspirant désormais ? Je ne sais pas.

Mes récentes prises de position au sujet du rapport Reda, et depuis un peu plus longtemps sur le partage, internet et les licences libres me placent dans une situation délicate, et j’imagine que quiconque dans la profession ayant lu (et probablement détesté) ces articles ne publierait jamais l’un de mes romans de son plein gré. J’ai critiqué l’industrie sans arrière-pensée, j’ai sincèrement exprimé ce que je pensais de la situation dramatique des auteurs, des internautes aussi, et j’ai proposé des solutions comme d’aucuns verraient comme des problèmes supplémentaires. On verra si cela me porte préjudice dans les prochaines années. Je pourrai toujours au pire me murer dans l’amertume, prétextant un boycott des puissants là où en réalité mes livres n’auront tout simplement jamais su émouvoir un comité de lecture. C’est un futur envisageable. Ou peut-être retournerai-je en librairie, où j’ai travaillé de nombreuses années avant de me lancer dans l’aventure de la publication numérique ?

C’est en tant que libraire que j’ai acquis la conviction que quelque chose n’allait pas. Les offices et les commandes centralisées arrivaient chaque jour par dizaines, par centaines en période de fêtes, chassant les nouveautés arrivées seulement la veille des tables et des têtes de gondole. Un représentant sur deux ne connaissait rien à son catalogue. Certains disaient : « Ne prends pas ce titre, il n’en vaut pas la peine », sans même me réciter leur argumentaire, balayant d’une phrase des mois, des années de travail d’un auteur, d’un éditeur, qui n’en sauraient jamais rien. Ces nouveautés qui partaient au retour à peine feuilletées quelques semaines après leur arrivée, parfois sans avoir pu être décemment présentées en rayon. Les lombalgies aussi, et les entorses à répétition à soulever des caisses toujours plus lourdes. J’ai passé ma dernière année de libraire à boiter, des douleurs fulgurantes dans ma cheville qui ne me lâchaient pas. Et la sensation que tout allait trop vite, qu’on ne donnait pas leur chance aux titres… Je me suis dit que d’en parler, de verbaliser le problème en somme, fonderait le point de départ d’une réflexion commune. Darwin disait : « Tuer une vieille idée est parfois plus utile que d’en créer de nouvelles ». Il savait de quoi il parlait. Mais il y a ces auteurs qui, dans le secret des messageries, me confient que l’industrie est parfois revancharde. Qu’il vaut mieux ne pas parler des problèmes si l’on veut continuer à manger. You don’t bite the hand that feeds. On verra, je dis, on verra. Qui sait vraiment ? Pas moi.

Ce que je sais, c’est que les lignes sont floues. Internet nous a déboussolés, en bien et parfois en mal. Le principe même du réseau a bouleversé notre notion de société verticale. L’approche horizontale est désormais plébiscitée par les 99%, là où les 1% se réclament des modèles existants et qui, pour eux, ont fait leurs preuves, puisqu’ils les ont rendus riches. Il y a des relents de lutte des classes là-dedans, oui, ce n’est pas un gros mot. Forcément, les vieux systèmes offrent une certaine résistance. Il ne veulent pas céder. Ils utilisent la coercition, la violence verbale, quelquefois physique quand il s’agit de priver quelqu’un de libertés qui, au temps des réseaux, nous deviennent essentielles.  C’est normal que l’organisme infecté se défende quand je me sens virus. Il utilise le discrédit. Il raille, moque la nouveauté, pointe l’index en direction de celui ou de celle qui emprunte de nouvelles directions, délaissant les chemins éprouvés mille fois par ses ancêtres. Je me suis toujours senti investi de cent luttes différentes. C’est ce qui me constitue, fait de moi ce que je suis ; un optimiste en colère. Ces combats, je les porte comme mes histoires. Peut-être aurais-je dû attendre de m’installer dans le fauteuil du bureau d’un éditeur ou d’un salon du livre pour les exprimer ? C’est une question de mauvais timing, ou juste parce que je ne sais pas tenir ma langue, ou simplement parce que je trouve ça plus honnête de jouer carte sur table. Oui, je trouve que des choses ne vont pas. Oui, j’aimerais changer les choses, et si possible pas tout seul, mais tous ensemble (parce que je reste persuadé que nous partageons les mêmes buts, auteurs et éditeurs dignes de ce nom). Je ne fustige pas. Pas trop. J’essaie toujours d’être constructif. Est-ce que ça me porte préjudice ? On verra. On verra. Je préfère être honnête. Je ne cache pas ce que je pense. C’est comme ça qu’on avance. Mon travail, lui, plaidera sa propre cause. Ma génération expérimente l’incertitude comme mètre-étalon de la stabilité. C’est pour cette raison que nous avons tendance à nous méfier de ceux qui savent.

Parce qu’il s’y a bien une chose que nous savons, c’est que comme Socrate, ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα, nous ne sommes sûrs de rien, nous ne savons rien. Mais que cela ne nous empêche pas d’avancer.

Photo du bandeau : Xabier Otegi (CC-BY-SA 2.0) via Flickr

5 réflexions sur « Ceux qui savent »

  1. Je comprends ton point de vue, je comprends ton sentiment.
    Moi, j’ai su à huit ans : j’ai emprunté la machine à écrire de ma grande sœur et j’ai tapé ma première « nouvelle ». Naturellement… Mais tu le sais déjà, c’est l’histoire du « barbu mais gentil avec les pauvres ».
    Comme toi, j’ai du mal à me dire « écrivain ». Et j’ai encore moins publié que toi. J’ai tendance à penser que le sentiment de reconnaissance peut venir de deux choses : être publié par un éditeur reconnu (un gros, certains moyens, voire de petits exigeants, mais toujours… papier) et avoir un lectorat assez conséquent.
    Pour le reste, idem. J’ai du mal à être hypocrite, à être cynique. On me dit pourtant que cela marche mieux, dans notre milieu. Mais ça ne me correspond tellement pas. Alors, en ce moment, je pinaille sur le chapitre deux de « La Maison qui pleurait », parce que je veux y parler de livres et d’édition numérique. Et que je me doute que certains ne vont pas apprécier mes propos, vont me trouver prétentieux, alors que c’est juste mon opinion, qui vaut ce qu’elle vaut.

  2. Hello,
    Tu citais Socrate, je lis Spinoza en ce moment : Caute.
    Parler de l’industrie dont on fait partie n’est pas simple. Regarde l’histoire de la musique, ou celle du cinéma. C’est pour ça que je râle quand on s’en prend aux artistes, trop inactifs, trop passifs. Je trouve que c’est une critique qui ignore leur position fragile.
    Et puis ce « Qu’il vaut mieux ne pas parler des problèmes si l’on veut continuer à manger. You don’t bite the hand that feeds. » n’est pas spécifique aux industries culturelles. Quand j’ai eu des petits boulots de salariés, ça s’est toujours mal passé parce que je disais ce que je pensais, ce qui n’allait pas selon moi. Et encore les salariés sont un peu mieux protégés que les artistes… J’ai l’impression qu’on exige des artistes quelque chose que la plupart des salariés (ou rentiers) sont incapables de faire : critiquer la main qui les nourrit. Peut-être as-tu connu ça en tant qu’employé dans une librairie, la difficulté à installer la discussion au sein de son travail. La tension des rapports de force n’est pas forcément propice au débat. Ensuite, c’est une liberté qu’il faut conquérir. Bien sûr. On y travaille chacun à sa façon, par notre travail, des tribunes, des débats. Personnellement je pense que ça dépasse la question des biens culturels sur le net ou ailleurs (et la limiter à ça rend le débat caduque à mes yeux). J’aime bien que tu parles de lutte des classes. Bien consciemment je ne m’engage pas dans ce débat, je ne m’engage plus dans aucun débat à vrai dire, pour avoir pris déjà pas mal de coups et pour des raisons personnelles comme on dit. Ça ne veut pas dire que je suis inactif. Ça veut dire que j’agis ailleurs, à ma façon, et ça ne se manifeste pas sur Twitter ou Facebook (je précise : je ne critique pas ceux qui débattent sur ces réseaux, simplement je me suis aperçu que ce n’est pas ce que je veux).
    Ce que je crois, ce dont je suis sûr, je reprends ce terme, il me va, c’est qu’on réagit en fonction de notre position sociale, de notre confort ou inconfort, de notre histoire personnelle, familiale. Je ne suis pas sûr que ce soit une question d’honnêteté ou de malhonnêteté. On se débrouille.
    Je ne partage pas ton optimisme concernant l’opposition des 99 % au 1%. Mais j’espère qu’on y viendra.
    Bye

  3. Mise à nu, le système culturel français n’aurait-il donc à offrir que cette reconnaissance dont vous parlez ? J’ai envoyé mes premières enveloppes matelassées aux éditeurs il y a près de vingt-cinq ans. Dans l’édition papier, je ne peux me prévaloir que d’un seul livre (mal) publié. Je n’ai envisagé l’auto-édition que des années après avoir arrêté d’écrire. Moi aussi, pourtant « j’ai su » très jeune. Certains rêves peinent à mourir. Le temps, au moins, m’a aidé à renoncer à l’espoir d’être acclamé. Être lu me suffit, désormais.
    Oui, quelque chose ne va pas. Ma génération a grandi dans la croyance que le monde de l’édition offrait un reflet fidèle de la production littéraire française. Tout allait bien dans le meilleur des mondes littéraires. De même, j’offrais aux libraires indépendant une foi de charbonnier. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que l’édition était devenu une industrie comme une autre, pour laquelle l’idée même de « bon livre » avait perdu tout sens. “I’d never join a club that would allow a person like me to become a member”, écrivait Woody Allen. Paraphrase à l’envers : je voudrais faire partie d’un club incapable de reconnaître la valeur de quelqu’un comme moi. N’est-ce pas le paradoxe que nous devons affronter ?

  4. Salut Neil,
    N’oublie pas l’essentiel : le temps joue avec toi, pas contre toi. Les transformations profondes qui bouleversent le petit écosystème du livre (la fameuse chaîne dont tous les maillons se disent avec bonheur esclaves) sont irréversibles, malgré les multiples freins que l’industrie actionne pour ralentir le mouvement. Quand tous les vieux qui te rient au nez du haut du misérable pouvoir qu’ils ont accumulé au cours de leur carrière (oh oui, ils dirigent des sociétés de gestion de droits, oh oui, ils parlent au parlement européen, oh oui, ils ont tellement lutté pour être assis en haut de leur citadelle qu’ils ont même oublié pour quelle raison ils avaient voulu se battre au départ) ne seront plus en état de rire, par le simple effet du temps qui n’épargne personne, le monde continuera à avancer et ce qui est aujourd’hui un combat sera demain un constat. Les lois finissent toujours par s’adapter à l’évolution du monde, les mentalités également.
    Je suis sûr qu’en cherchant un peu, on doit trouver des gens qui ont souhaité qu’on interdise la photocopie de livres, l’enregistrement sur cassette, le prêt de microsillons, voire même l’enregistrement sur 78 tours.
    Ce ne sont pas juste les industries qui sont aujourd’hui remises en questions, mais l’ensemble de nos sociétés basées sur le seul rapport financier. Il s’agit bien de lutte des classes, on est en plein dedans et je citerai juste pour terminer l’épigraphe qui figure dans le roman que je viens d’achever (pour la huitième fois), une déclaration de Warren Buffet en 2006 :
    « Il y a une lutte des classes, d’accord,
    mais c’est ma classe, celle des riches,
    qui mène la guerre.
    Et nous sommes en train de la gagner. »

  5. La vie d’un auteur, c’est 99% de rejets (que ce soit le rejet des maisons d’édition ou des lecteurs), donc faut avoir les reins solides de ce côté-là, mais surtout accepter qu’on écrit pour soi d’abord, qu’on le fait parce que c’est comme ça qu’on aime passer son temps ;-), c’est comme ça qu’on est vraiment soi. Alors, évidemment si on touche quelqu’un avec un de ses écrits, c’est le Graal ! Maintenant oui, le monde de l’édition ne voit pas d’un bon œil l’autoédition, mais la plupart des auto-édités ne s’en plaignent pas, parce qu’ils s’en foutent, ils suivent leur chemin, ils vendent chaque mois des livres et continuent d’écrire… L’écriture, c’est notre vie qu’on soit reconnus ou pas. Tu es auto-edité et tu es aussi un éditeur chez Walrus, peut-être que c’est ça ton problème. Tu voudrais être reconnu par les grands, mais les grands, ils s’en foutent, ils se mangent le gâteau, et même les miettes. L’auto-édition est un formidable espace, une scène où chacun peut se lancer et tester ses motivations profondes, car l’écriture est proche de la profession de foi. Il faut tenir la longueur. Bon courage.

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