Cet article contient une vérité terrifiante

Les mots ont un sens. Ça peut sembler une évidence, mais dans une société connectée où les informations circulent (presque) sans entrave, cela signifie que la manière dont on les emploie peut être contagieuse. Je n’arrête plus d’y penser depuis la lecture de cet article, par Julien Banon ; impossible de me le sortir de la tête. Je pense qu’il touche un point crucial si l’on veut comprendre la manière dont fonctionnent la propagation de l’information, les réseaux sociaux et internet en général.

Prenez par exemple le titre qui surplombe cette page, qui n’a rien à envier aux pires torchons de Buzzfeed. L’utilisation de l’adjectif terrifiant n’a rien d’anodin : c’est d’ailleurs sans doute ce mot qui vous a amené à cliquer sur le lien, parce que la curiosité déclenche invariablement dans le cerveau du lecteur une décharge de dopamine à laquelle il est difficile de résister. Terrifiant est un mot fort, qui heurte celui qui le reçoit. Il paraît donc normal qu’on veuille savoir à quoi il renvoie.

« Terrifiant », du latin terrificare, « effrayer », est un adjectif dérivé du verbe terrifier, dont une des définitions possibles est : « inspirer une frayeur extrême ». « Terrifiant » désigne donc une peur exceptionnelle, hors du commun. Quand on regarde du côté des occurrences du mot dans la littérature, on constate qu’il est principalement employé pour évoquer des « monstruosités », déformations corporelles ou créatures répugnantes par exemple. On le retrouve aussi dans l’évocation d’atrocités particulièrement répugnantes, comme des scènes de guerre ou de carnage. Enfin, on le rencontre aussi pour souligner une peur irrationnelle, par ironie (« L’idée d’une femme dans sa maison le terrifiait bien, car il les redoutait toutes, ayant joui d’elles trop jeune. » — Zola, le Docteur Pascal) ou dans un trait d’humour. Par exemple dans ce tweet amusant de Thierry Crouzet, qui m’a donné l’idée de cet article : 

Par curiosité, j’ai tapé « terrifiant » dans le champ de recherche de Twitter, histoire de voir à quel sauce celui-ci était utilisé. Je l’ai fait parce que c’est un mot que je vois souvent employé dans bon nombre d’articles, et qu’il me semble que les auteurs, en l’employant, en font un usage légèrement emphatique. Pêle-mêle, on le retrouve évoquer Hiroshima, des cauchemars et un avion qui manque de s’écraser (un usage opportun, je crois), mais aussi pour désigner la politique de François Hollande, la douleur d’un torticolis, une chanson d’Eminem, un professeur de fac, un navet au cinéma, un virus informatique, le fait d’avoir des enfants turbulents, Twitter, la fin d’une série à succès, le programme économique du FN, le soupir de dédain d’une femme ou encore de la mauvaise nourriture.

Ce n’est pas une liste exhaustive, et vous pouvez tout aussi bien tester avec abominable, monstrueux, incroyable, etc. Tous les adjectifs d’emphase conviennent pour ce petit test, et vous n’êtes pas obligés de chercher sur Twitter : Google News fait aussi très bien l’affaire. Ainsi, dans les derniers jours, le mot « terrifiant » a été employé par la presse pour désigner un parc d’attraction à l’abandon, un requin, un personnage joué par Johnny Depp, le cri d’un animal, Billy Idol, la politique économique allemande, des contrôles sanitaires liés à l’alimentation, l’enregistrement d’un album de variétés, la danse nuptiale d’une araignée, j’en passe.

Les mots ont un sens. Je ne dis pas ça parce que j’ai envie de jouer les moralisateurs ou les rabat-joies, mais parce que d’une certaine manière, à force de les employer à tort et à travers, certains mots perdent un peu de leur sens, ou en tout cas ce sens s’affadit, se décolore, se ternit. À vouloir absolument provoquer le click pour plaire aux annonceurs, les rédacteurs/trices utilisent des expressions qu’ils/elles finissent par vider comme des baudruches. Par extension, quand on fait face à un évènement dont l’aspect tragique ou monstrueux est incontestable, alors « on n’a plus les mots ». Au-delà de l’expression consacrée, à vouloir tout vivre et tout désigner par le plus puissant superlatif, on finit par ne plus pouvoir grimper les barreaux de l’échelle des synonymes (tout simplement parce qu’au-delà d’une certaine hauteur, l’échelle s’arrête).

Je ne regrette pas que le langage évolue. Une langue est une matière vivante qui bouge, se modifie sans cesse. En revanche, que cette évolution me soit imposée par un impératif commercial m’inquiète davantage. Parce qu’à perdre les mots exacts, on finit par ne plus pouvoir communiquer correctement ce que l’on souhaite exprimer. Et qu’à bâtir un monde dénué de toute aucune nuance, on transforme les cerveaux : on les programme pour ne plus savoir exprimer que des émotions paroxystiques. Et dans le pire des cas, on écope de « solutions radicales ».

3 réflexions sur « Cet article contient une vérité terrifiante »

  1. « L’utilisation de l’adjectif terrifiant n’a rien d’anodin : c’est d’ailleurs sans doute ce mot qui vous a amené à cliquer sur le lien, parce que la curiosité déclenche invariablement dans le cerveau du lecteur une décharge de dopamine à laquelle il est difficile de résister.  »

    Pas vraiment, non, disons qu’avec le fait que le titre ne contient rien de concret, c’est justement ce qui m’aurait fait l’éviter :p

    À force de scanner plein de tweets à la recherche des plus intéressants, j’ai tendance à zapper automatiquement tout ce qui ne décrit pas suffisamment le contenu. Or un superlatif ne décrit rien, c’est du vide mais qui prend de la place, autant de place perdue pour me convaincre (associé à l’idée que si le titre est vide, l’article a toutes les chances de l’être aussi).

    Ça me fait penser qu’à une époque j’avais parfaitement intégré le fait d’ignorer automatiquement les pubs insérées dans les sites. Jusqu’à ce que les bloqueurs de pubs me fassent perdre cette habitude par manque de pratique (je le remarque bien les rares fois où des pubs passent au travers ou bien sur les machines d’autres personnes).

    Du coup j’attends avec impatience les plugins qui nous permettront de filtrer ce genre de vide (c’est bien plus compliqué techniquement, surtout si on ne veut pas faire trop de faux positifs, donc c’est pas pour tout de suite). Quand je pense au temps que ça me fera économiser…

  2. Article intéressant mais pas vraiment nouveau. L’emploi de mot toujours plus fort pour attirer l’attention ne date pas de l’avènement des blogs, que l’on pense à la locution « c’est trop bien » couramment utilisée et qui ne veut rien dire, ou encore qualifier n’importe quelle situation de « délire ». Et qui s’est élevé contre cela ?

    Cela va de paire avec la décadence de cette société qui s’adonne à la facilité partout. On tort les mots pour de vil but commercial, politique ou parfois juste par bêtise. Et c’est pas prêt de s’arrêter. C’est comme ça.

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