C’est quoi, un personnage de fiction ?

Je lisais hier un article au sujet du manque de drama des séries françaises, trop enlisées dans l’action pour se préoccuper des personnages qui la peuplent. Prenant l’exemple de la série Angela, 15 ans (My So-Called Life en VO) et d’Urgences, on constate qu’au final, dans certains contextes narratifs particuliers, l’histoire en elle-même n’est pas nécessairemenr responsable du phénomène d’addiction à la série : nous aimons juste ses personnages. Nous voulons en savoir plus sur eux, les voir évoluer, échouer, aimer, comme des amis.

C’est quelque chose que l’on dit en dramaturgie : « L’histoire, c’est ce qui arrive aux personnages. » Mais c’est quoi, un personnage ?

Je ne crois pas qu’il y ait de règle en la matière, sinon peut-être celle-ci : il n’y a pas de bon personnage en soi. Comprenez, il n’y a pas de règle pour fabriquer de bons ou de mauvais personnages, il y a seulement des personnages adaptés à leur histoire.

Prenez l’exemple de Lovecraft, pour qui un personnage est simplement une pièce d’échec à déplacer selon l’envie et les besoins du contexte ; et qui sert surtout à mettre en valeur des éléments extérieurs, comme le décor ou l’histoire. Le personnage est un catalyseur, il fait le pont entre l’histoire et le lecteur, et il n’est destiné qu’à ressentir des émotions primaires comme la peur ou l’émerveillement. C’est une machine, une enveloppe vide. Chez Lovecraft, le vrai personnage, c’est le cosmos — et ça fonctionne pour lui, parce que l’univers est suffisamment dingue pour qu’on s’en contente (et puis la peur est un bon facteur d’empathie).

Mais on retrouve cette manie de la pièce d’échec chez beaucoup, et à mon sens souvent à tort. Généralement, on remarque assez vite la vacuité d’un personnage. Ça peut devenir gênant, empêcher la lecture d’une livre ou le visionnage d’un film. Subir n’est pas une action (ou alors en de rares occasions). 

Pourtant un personnage n’est pas non plus un élément dénué de contexte, qui possède son existence propre. Un personnage n’existe qu’en fonction d’une histoire. Et le scénariste et dramaturge Aaron Sorkin l’explique très bien à mon sens.

Selon lui, un personnage n’a pas de passé. Ou du moins il n’en a un que lorsqu’il est évoqué à des fins narratives. Un personnage de fiction n’a rien à voir avec une vraie personne, en somme, et c’est une erreur assez commune de vouloir à tout prix rendre ses personnages « réels » plutôt de se concentrer sur leurs qualités dramatiques. D’après Sorkin, le personnage est un recueil d’instantanés, une série de photographies qui n’a qu’un seul but : réagir aux évènements.

Par exemple Sorkin pense beaucoup de mal des fiches de personnages, et je ne pourrais pas être plus d’accord avec lui : je déteste faire des fiches de personnages. J’ai toujours trouvé cela inutile et fastidieux. Pire, ça risque d’empeser l’histoire, car on a toujours tendance à vouloir caser tel ou tel détail qui n’a pas sa place dans la narration. La personnalité d’un personnage, c’est la manière qu’il a de réagir aux obstacles qui lui sont proposés. Cette manière est presque une empreinte génétique. Elle est personnelle. Je trouve la vision de Sorkin intéressante en cela qu’elle met le doigt sur le fait que les personnages n’ont pas de vie propre en dehors de l’histoire.

Et puis il y a ceux pour qui le personnage dirige l’histoire de bout en bout. C’est souvent le cas en littérature, déjà parce qu’on n’est pas contraint par le format : les pages sont plus extensibles que la pellicule. Il n’y a plus vraiment de règle qui s’applique, et il s’agit souvent de rendre le personnage « réaliste ». Pour autant, je ne crois pas qu’on puisse rendre un personnage réaliste en le faisant ressembler à une vraie personne. Comme Sorkin, je pense que les personnages de fiction n’ont rien à voir avec la vraie vie : ils sont là pour en transcender certains aspects, notamment grâce aux ellipses.

En résumé, il n’y a pas de bonne manière. Mais il peut y avoir des trucs, des pistes.

Pour en revenir à la notion de réalisme : une de mes lectures récente me revient en tête, et sa proposition me semble intéressante à réfléchir dans le contexte de la fabrication d’un personnage de fiction.

Dans Le Loup des steppes, Hermann Hesse évoque le mythe de la personnalité monolithique : pour lui (ou plus exactement pour son personnage), nous ne sommes pas un, mais dix, cent, mille âmes enfermées dans un seul corps et qui tentent de cohabiter. Cela signifie mettre en présence différents rêves, différentes colères, différents espoirs, différentes peurs, le tout parfois contradictoires — et c’est sans doute ce qui fait de la personnalité humaine quelque chose d’aussi difficile à saisir et à reproduire, dans le contexte de l’intelligence artificielle bien sûr, mais aussi et surtout dans l’imitation (selon les mots d’Aristote) la plus répandue de la psyché humaine : la narration.

Avec Hermann Hesse, je crois que nous sommes toujours une multitude. Les personnalités monolithiques n’existent pas. Les personnages monolithiques non plus. Peut-être que la clef de l’humanité imitée, c’est justement de ne pas craindre les combats intérieurs : la lutte permanente que nous menons contre nos autres âmes nous différencie des machines.

Source photo : La Boîte Verte

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2 pensées sur “C’est quoi, un personnage de fiction ?”

  1. Des réflexions très intéressantes !

    Je te rejoins sur le problème des feuilles de personnages, une personnalité de papier (ou de pellicule, ou d’image, etc…) ne peut rien amener d’intéressant si elle est juste le produit d’une check-list.

    Je vois les personnages comme des micro-histoires encapsulées sous l’apparence d’un individu, des fils narratifs plus ou moins développés qui vont être influencés l’histoire et influencer celle-ci. Pris comme ça, c’est parfois assez facile de voir ce qui ne va pas dans un bouquin, quand la trame narrative et les personnages suivent une évolution complètement dissociée.

    Pas des êtres à part entière, mais pas si éloignés du récit que l’on se fait de notre propre vie ou de celle des autre.

    Le truc ne consiste donc pas forcément à faire en sorte que les personnages collent à l’histoire, mais plutôt que les deux fonctionnent en synergie, une sorte d’équilibre entre deux histoires différentes qui s’influencent (le personnage par ce qui arrive, le fil de l’histoire par la réaction du personnage).

    D’ailleurs je n’ai pas lu le Loup des Plaines (je me le note), mais Narcisse et Goldmund de Hesse est aussi une belle étude de personnage 🙂

  2. « Peut-être que la clef de l’humanité imitée, c’est justement de ne pas craindre les combats intérieurs : la lutte permanente que nous menons contre nos autres âmes nous différencie des machines. »

    Peut-être que c’est ce fameux conflit interne dont parle Yves Lavandier dans « la Dramaturgie » ? J’aime cette idée de « mille âmes enfermées dans un seul corps », ça renvoie aux désirs contradictoires qui s’agitent en chacun de nous, et qui font de l’Homme un être schizophrène.

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