C’est quoi, être éditeur en 2017 ?

Les formidables avancées technologiques des dernières années, internet en tête, ont profondément bouleversé notre perception de l’éditeur et de son utilité, au point que certains le pensent devenu obsolète. Avons-nous encore besoin d’intermédiaires entre l’artiste et le public, ou le web signe-t-il la fin d’une certaine vision de l’édition ?

Lawrence Lessig, l’un des penseurs américains les plus influents quand il s’agit d’internet et plus généralement des sciences de l’information, considérait il y a quelques jours lors d’un entretien à Télérama qu’internet avait, d’une certaine manière, tué les éditeurs.

“Nous pensions tous que le rôle d’éditeur de contenus était un acquis ; derrière chaque publication, il y avait un éditeur, un titre de presse, une institution reconnue se portant caution. Je ne parle pas là de « censeur », mais bien d’éditeur : quelqu’un qui amène de la vérification, de la véracité. Eh bien nous nous sommes trompés ! Le monde entier peut publier sans éditeur. Donald Trump publie en direct, en permanence. Alors que, dans ce monde avec éditeurs qui nous semblait une évidence et un acquis, cela n’aurait pas été possible : Trump n’aurait pas été possible ! D’une certaine façon, Internet – l’outil en lui-même – a tué les éditeurs. Et nous allons tous devoir résoudre cet immense problème qui a un impact très lourd sur la démocratie.”

À mon sens les propos de Lessig évoquent davantage le rapport à l’information qu’à la création artistique. Mais avec l’essor des plateformes d’autopublication, de l’impression à la demande et la mise à disposition des savoir-faire qui s’y rapportent, avec notre instinct narratif de plus en plus développé — notamment parce que beaucoup plus de contenus culturels sont disponibles et abordables aujourd’hui qu’il y a cinquante ans — et le nombre de créateurs/publieurs qui augmente de manière exponentielle, on peut légitimement se poser la question de la survie de l’éditeur : l’époque tend à supprimer les intermédiaires qu’elle juge inutile.

Bien sûr, en tant qu’éditeur moi-même, je fais face à ce questionnement : à quoi est-ce je sers quand n’importe quel auteur peut publier son livre sans débourser un centime et le mettre dans les mains de millions de lecteurs potentiels ? J’ai donc tenté de réfléchir à quelques réponses possibles, à la lumière de ce que nous savons déjà et des tendances qui se dessinent pour les années à venir. Je l’ai rédigé sous la forme d’un manifeste. Car à mon sens la question de l’éditeur ne doit plus se poser sur le terrain de la capacité (ce que l’éditeur est en mesure de faire), mais du devoir (ce que l’éditeur doit faire s’il veut que son existence conserve un sens). Car puisque les outils ont été mis dans les mains du plus grand nombre, il ne reste plus qu’à apprendre à s’en servir de la meilleure manière possible, ou bien se résigner à regarder le fleuve s’écouler depuis la rive.

UN ÉDITEUR DOIT : 

  • choisir avec soin les œuvres qu’il souhaite mettre en avant, défendre, porter parmi la masse gigantesque de documents publiés à chaque instant sur le net : c’est le premier travail. Internet est une formidable machine lorsqu’il s’agit de rendre public, mais elle est assez peu performante en matière de sélection qualitative. On peut bien entendu faire confiance à des notes globales, à des avis massifiés en silo sur des plateformes de « notation », mais ces notes et avis restent du domaine de la statistique : un éditeur s’engage en tant qu’individu, et fait une proposition qui peut être acceptée ou refusée. En cela, l’édition ressemble parfois aux relations amoureuses, avec tout ce que ça implique de bons côtés, mais aussi de toxicité. Un éditeur choisit les œuvres qu’il souhaite ajouter à son catalogue en fonction de la tonalité, de la couleur, qu’il souhaite donner à celui-ci. Un catalogue est une architecture jamais achevée. Quand les contenus culturels se multiplient et que le temps dévolu à chacun se réduit nécessairement d’autant, l’éditeur est là pour braquer un projecteur sur ce qui, selon lui, vaut la peine de s’arrêter. C’est une relation de confiance, et la briser (en publiant n’importe quoi ou n’importe comment) rend tout simplement l’éditeur obsolète. Internet est un formidable réservoir d’œuvres brutes dont le potentiel ne demande parfois qu’à être révélé.
  • rétribuer ses auteurs, et les rétribuer du mieux possible en fonction de contraintes qui lui sont propres :  la publication sur le net est devenue pratiquement gratuite, mais la rétribution des créateurs demeure LA grande différence entre l’édition traditionnelle et l’autopublication. Pourtant, les à-valoir fondent comme neige au soleil d’une année sur l’autre et le montant global des droits d’auteur se concentre toujours sur un plus petit nombre de créateurs (bestsellerisation). L’édition est avant tout un pari financier : il s’agit de l’assumer, et plutôt que d’envoyer tout droit les auteurs dans les bras d’Amazon en réduisant leurs moyens de subsistance, il faut équilibrer les revenus globaux, quitte à en modifier la répartition. Ce n’est pas un coup gagnant au tour suivant : il s’agit, comme aux échecs, de réfléchir à sa stratégie trois ou quatre coups à l’avance. Les éditeurs ont beaucoup à perdre en ne pensant qu’au coup suivant. À l’heure actuelle, beaucoup d’auteurs ont bien plus intérêt à publier chez Amazon que chez un éditeur. La survie de ces derniers dépend pour beaucoup de leur capacité à s’adapter en terme de rémunération et de pourcentages. Si pour y parvenir on doit faire des économies ailleurs, il faudra s’y soumettre. La rémunération des auteurs est un poste de dépense primordial, peut-être le plus important avec la diffusion.
  • tenir compte des évolutions des mœurs et de la technologie en limitant la durée des contrats des auteurs et en leur proposant des clauses de renégociation régulière, notamment pour l’exploitation numérique. Toute tentative d’enfermement de la « manne créatrice » est vouée à l’échec.
  • apporter un soin particulier aux finitions de l’objet éditorialisé, bien sûr en prenant soin de proposer des corrections optimales, mais aussi et surtout de parfaire le contenu en lui-même : développer l’histoire, travailler les personnages, creuser les thèmes, pousser l’auteur dans ses retranchements pour en tirer le meilleur, etc. Les correcteurs orthographiques seront de plus en plus performants, mais le véritable travail de l’éditeur réside là où les machines n’ont encore aucune prise. C’est avant tout  un travail humain, dont on fait malheureusement de plus en plus l’économie dans un souci de rapidité des flux et de rentabilité. La friction entre un éditeur et un auteur ne crée pas le texte — puisque ce texte existe déjà –, mais elle crée un meilleur livre à partir de ce texte. Toutes les œuvres autoéditées sont des textes. Mais toutes ne sont pas nécessairement des livres. C’est à mon sens une différence majeure, et toutes les beta-lectures de confrères écrivains n’y changeront rien. Éditer est une activité très différente de l’écriture. En fait, elle n’a presque rien à voir. Mais l’arrivée sur le marché d’éditeurs freelance pourrait rapidement changer la donne.
  • faire un travail de promotion, de diffusion, de marketing là où l’autoédition est souvent condamnée au bruit blanc : là aussi l’édition a clairement une carte à jouer. En tant qu’acteur « reconnu » du système éditorial, l’éditeur a accès à des moyens de diffusion inaccessibles à l’auteur seul en temps normal : journaux, radios, émissions, sites spécialisés, etc. La bataille se joue aussi et surtout sur le terrain de la médiation quand on vit dans une société de l’abondance. Cela demande beaucoup d’efforts et de ressources : cibler les interlocuteurs, envoyer des communiqués de presse, des argumentaires, y passer le temps qu’il faut, quitte à publier moins. Aujourd’hui, un livre qui ne reçoit aucune promotion est un livre mort-né. Et il ne suffit pas d’un article isolé dans tel ou tel journal influent (même si ça ne peut pas faire de mal) : il s’agit d’être présent en un maximum d’endroits sur un laps de temps minimal. C’est une organisation qui ne peut pas s’improviser, et les médias sont par essence très sollicités.
  • penser le numérique comme une langue maternelle, parce que c’est encore une fois jouer plusieurs coups à l’avance que d’élaborer une stratégie numérique — même si le papier continuera d’exister en tant que tel. L’effondrement de l’impression n’est qu’une question de temps : il arrivera fatalement, au détour de l’innovation qui saura nous faire oublier notre besoin de matérialité. Le livre est un objet particulier, à la fois contenant et contenu (on ne peut pas visionner un film sur DVD sans l’appareil idoine, ou écouter une chanson gravée sur un disque, alors qu’on peut lire un livre per se), et il faudra des trésors d’inventivité pour parvenir au miracle. Mais le miracle aura bien lieu, qu’on ne s’y trompe pas. Le papier ne sera pas oublié, mais deviendra un luxe dont jouiront quelques amateurs de reliure éclairés. Dès lors le numérique s’impose non plus comme une fin (il a trop souvent été considéré comme tel par l’industrie), mais comme un moyen, notamment de distribution mais aussi de créativité. Échouer en numérique coûte bien moins cher qu’échouer en imprimé : les éditeurs doivent s’emparer de ce répit pour enfin laisser libre cours à leur imagination, et à celle de leurs auteurs. Je considère le web comme un gigantesque champ d’expérimentation, duquel je peux extraire un moment et le figer, qu’il s’agisse de le faire sous la forme d’un epub ou d’un in-octavo.
  • inventer des modèles économiques viables, sans quoi c’est le métier même qui court à sa perte : les contraintes qui pèsent sur les éditeurs ne sont plus les mêmes qu’il y a trente ans ou même dix ans, et nous marchons au bord de l’abîme. Il faut penser des alternatives saines dont le point d’équilibre ne soit pas lié d’une manière ou d’une autre au concept de croissance illimitée exponentielle. Tout a une limite, et la première des choses à être limitée, c’est le temps d’attention que chaque lecteur peut accorder à un livre, et à vouloir surproduire, on creuse notre propre tombeau : le lecteur, incapable de soutenir le rythme qu’on lui impose, se tournera naturellement vers des médias moins exigeants et chronophages. Penser le temps du livre, c’est aussi un impératif.
  • investir le champ de l’innovation pour ne pas laisser l’inventivité éditoriale aux seules mains des plateformes : Amazon a su très bien prouver ces dernières années qu’une plateforme peut, sans se soucier d’une quelconque direction éditoriale, innover au sein d’un secteur séculaire et y faire des dégâts considérables en même temps que des améliorations prodigieuses. Pourquoi dès lors laisser le monopole de cette créativité à ces plateformes, le plus souvent américaines ? Les éditeurs européens et particulièrement français ne devraient pas baisser les armes sur le champ de bataille de l’inventivité, qu’elle soit éditoriale ou économique. Car il faut comprendre une chose très importante : le temps de la concurrence entre éditeurs est révolu. Désormais, les éditeurs sont en concurrence avec les plateformes. C’est une différence fondamentale. Nous ne nous battons pas toujours à armes égales, mais une idée ne coûte rien et nous avons la chance d’avoir un système de soutien à la création plutôt efficace. Profitons-en avant qu’il ne soit trop tard.

Cette liste est perfectible et bien entendu non-exhaustive. Elle est aussi un constat, et une motivation : en tant qu’éditeur, j’ai moi-même failli à plusieurs de ces règles à de nombreuses reprises. Les coucher ainsi est une manière de les garder en mémoire, et de présager des temps futurs sous un jour moins sombre. Rien n’est fatidique : l’édition sera ce que nous en ferons, et nous devrons commencer dès maintenant.

Vous aimez ce que vous trouvez sur Page42 ? À partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène du site et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à visiter ce blog en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

5 réflexions sur « C’est quoi, être éditeur en 2017 ? »

  1. C’est exactement ce type d’article qui m’a convaincu de te suivre. C’est le tour complet d’une question qui va modéliser le futur de l’écrit dans l’imaginaire humain. La destruction créatrice est à l’œuvre, seuls ceux qui en tiendrons compte pour faire évoluer leur business survivront à son passage. Bravo !

  2. Merci Neil pour cet état des lieux de l’éditeur digitalisé.

    Sur l’écologie du livre : publier moins pour publier mieux devient d’autant plus vital que la désintermédiation est une tendance lourde du numérique. Tout comme la médiatisation de n’importe quel ego. Dans ce contexte, pour qu’un choix éditorial soit légitimé, peut-il encore se faire dans l’anonymat ? Dans un rapport aux médias qui ne mettent pas en scène l’éditeur personnifié, au même titre que l’auteur ? A mon sens, la distance entre un éditeur et son catalogue n’est tenable qu’en dehors d’une économie digitalisée.

    Sur l’économie du livre : toujours étonné de la prédominance d’une vision industrialisée, en silos, de cette économie. Quid du mentorat ou du compagnonnage en littérature ? Au lieu de préfacer, pourquoi ne pas inclure systématiquement des textes de fiction courts d’autres auteurs avant les textes des bestsellers ? Les premières parties sont la norme sur la scène musicale. Cela se faisait aussi dans les cinémas de quartier. Le mécénat, pourquoi pas, mais pourquoi laisser à un acteur aussi étranger au monde de l’édition que My Major Company le concept du crowdfunding littéraire ? Et l’abonnement à l’Ecole des Loisirs ? Où sont passés les fanzines où des Asimov pouvaient faire leurs premières armes en étant rétribués ? Le numérique permet de se libérer d’un schéma peu à peu imposer par la grande distribution. Il faut décoloniser.

    Sur la production du livre : le numérique doit transformer le travail d’édition. La productivité d’un éditeur ne peut pas rester la même qu’avant, c’est hérétique !

    Sur la diffusion du livre : la hype des liseuses semblent être dépassées aux US/GB http://money.cnn.com/2017/04/27/media/ebooks-sales-real-books/index.html, conséquence de l’effet des écrans sur la santé et de l’overdose de dématérialisation. Même phénomène qu’avec le vinyle. Questionnement plus personnel : en passant au e-book, a-t-on gagné au change en terme de bilan énergétique une fois toutes les externalités comptabilisées ? Alors qu’est-ce qu’on fait des librairies et des libraires ? Des cybercafés et des bots ?

    Sur la transformation du livre : mon horizon personnel est la création collaborative, évidemment l’édition collaborative est l’autre face de la même monnaie ! Qui ira voir Qwant pour une alternative à Google Books ? Les auteurs ?

  3. Beaucoup de monde voit internet (et l’auto-édition) comme une menace à l’édition traditionnelle, mais c’est regarder la situation sous un mauvais prisme, selon moi.
    Internet n’a fait qu’offrir aux auteurs une autre manière d’être lu, qui ne remplace pas l’ancienne mais qui vit en parallèle. Pour le numérique, un auteur peut effectivement se passer d’intermédiaire, s’il prend la peine de tout faire lui-même.
    Mais pour le reste, il ne faut pas se leurrer. À moins d’avoir un sacré pécule en poche, un auteur seul ne peut pas se distribuer et se faire connaître dans les librairies du territoire. Et le papier se vend assez mal en ligne, surtout à cause des frais de port.

    Donc non, internet n’a pas tué l’édition (et ne le fera sans doute pas). Il n’a fait que donner l’opportunité à certains auteurs de trouver leur public ; ceux prêts à tout gérer eux-même et essentiellement dans le numérique (ou alors en petite quantité et localement pour le papier). Pour le reste, on a toujours besoin d’intermédiaires et de leur savoir-faire (et potentiellement de leur argent :-° ) ^^

  4. Petit mot d’une lectrice habituellement muette : merci pour votre réflexion mesurée et mûrie, j’aime comme elle s’ouvre en éventail pour rejoindre tous les aspects d’une question et les déployer sous nos yeux attentifs.

Les commentaires sont fermés.