Celsius 233

Hector adorait son travail et pour rien au monde il n’aurait voulu le troquer contre un autre. Changer de bureau chaque matin était une manière pour lui de briser la monotonie. Aujourd’hui, la Grande Autorité lui avait donné l’ordre d’investir un petit immeuble des quartiers sud. Le bâtiment, pris en sandwich entre une laverie et un café, ne payait pas de mine. Les murs fissurés, les balcons en béton recouverts de linge à sécher, les coulures d’humidité, tout indiquait que la construction s’émietterait petit à petit sur le trottoir jusqu’à finir par s’effondrer. Cette bâtisse puante était à l’image de la précarité qui rongeait le bloc : une verrue sur le visage radieux d’une cité prospère. Hector n’éprouva donc aucune émotion particulière à en forcer la porte.

Il examina les boîtes aux lettres défoncées dans le vestibule et scruta chaque palier à la recherche d’une anomalie. Il était habitué à affronter la misère, pas par charité bien sûr, mais par conscience professionnelle. Quoi que puissent y objecter les naïfs défenseurs des libertés individuelles, la pauvreté serait toujours le terreau de la sédition et de la criminalité la plus abjecte. Là où d’honnêtes citoyens ne remarquaient pas davantage qu’une innocente laverie et un humble café, lui devinait déjà les graines semées de l’insurrection. Ces commerces cachaient leur hideux visage derrière une apparence anodine et abritaient régulièrement trafics et réunions clandestines. D’une manière générale, les façades les plus banales dissimulaient toujours quelque chose et il suffisait souvent d’attendre assez longtemps pour que la proie se jette toute seule dans la gueule du loup.

Arrivé au cinquième étage, Hector enfonça son chapeau sur ses oreilles et remonta le col de son pardessus. Le palier comptait deux portes, dont une avec un judas. Il redoutait par-dessus tout ces petites loupes incrustées dans les battants qui trahissaient les allées et venues des honnêtes gens au profit des terroristes. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il les aurait fait interdire. L’homme était de la vieille école, celle de l’ombre : la nuit était son alliée, sa confidente et sa meilleure amie. Mais la mission d’aujourd’hui exigeait une expédition diurne.

Il tourna le dos à l’œil-de-bœuf, introduisit son passe-partout dans la serrure et s’engouffra dans l’appartement voisin. Satisfait d’être parvenu à entrer sans se faire repérer, il s’autorisa à esquisser un sourire. Cette mimique simiesque lui fit presque mal.

Sans plus perdre de temps, Hector traversa les pièces désertes de la petite habitation. L’appartement avait été réquisitionné par le Ministère quelques semaines plus tôt sous un motif fallacieux impossible à comprendre pour quiconque n’était pas un fonctionnaire. Le visiteur détermina en un clin d’œil le mur qui servirait de base à ses investigations. On avait laissé une petite table en bois à sa discrétion. La pièce avait sans doute été une chambre d’enfant : des frises bariolées l’enrubannaient de ballons et d’oursons hilares. Il s’empara d’une chaise laide mais fonctionnelle, poussa la table contre la paroi et y déposa son matériel. Comme un artisan prompt à exécuter mille fois le même mouvement jusqu’à atteindre la perfection du geste, il déroula les câbles électriques, scotcha les micros sur le papier peint et posa le casque sur ses oreilles. C’était un exercice dont il avait ritualisé chaque étape, une danse apprise au fil de l’eau tout au long de sa carrière et dont chaque pas était un cri d’amour à la Patrie. Une symphonie silencieuse.

L’homme prit place sur le siège et se raidit comme un bambou. C’était un truc qu’il avait tiré de son étude du Zen : trouver la posture idéale en alignant la bouche, la trachée et les poumons, une position muette et confortable, propice à la concentration et à l’efficacité. Il tira de sa mallette un stylo, un bloc-note et démarra l’enregistrement.

Hector avait toujours été un homme d’obscurité. Cela remontait au temps où ses parents — de braves citoyens qui avaient un jour perdu les pédales pour se vautrer dans les mensonges de la résistance — l’emmenaient en vacances, lui et ses sœurs, dans un petit village du bord de mer. Hector avait toujours détesté le soleil et ce dernier le lui rendait bien. Sa peau se couvrait de plaques sèches et rouges à chaque fois qu’il avait le malheur de trop s’y exposer. Le garçon passait alors ses journées à l’abri sous le parasol, chaussettes remontées jusqu’aux genoux, casquette et manches longues à la rescousse, et regardait les enfants s’ébattre joyeusement dans les vagues puantes de l’océan. Il se souvenait de leur peau hâlée qui sentait le sucre et la crème à bronzer. Pourtant, leur joli minois ne leur avait été d’aucun secours lorsque la police, sous les bons conseils d’Hector, était venue les arrêter. À compter de ce jour, la délation devint pour lui un hobby qu’il pratiqua jusqu’à l’élever au rang d’art majeur.

Ses talents furent repérés par l’Administration Centrale, si bien qu’après ses études, il fit la une des journaux en devenant le plus jeune agent de toute l’histoire des Brigades Anti-Sédition. Ce recrutement ne manqua pas de faire naître en lui une grande fierté, un sentiment qu’il aurait pu partager avec ses parents s’il n’avait pas jugé bon de les dénoncer eux aussi à la Répression des Idées.

Hector entendit du mouvement derrière le mur. Des conversations débutaient de l’autre côté. Les premières heures du jour n’étaient en général pas propices aux confidences. Mais il ne désespérait jamais qu’au coin d’un bol de chicorée, un lapsus s’envole d’une bouche ensommeillée. La nuit était le berceau de toutes les confessions, glissées au micro d’un téléphone ou sur les plumes d’un oreiller douillet après des ébats amoureux. D’une manière ou d’une autre, Hector finissait toujours par obtenir ce qu’il venait chercher. Et lorsqu’il ne l’obtenait pas tout de suite, les équipes d’extraction se chargeaient de l’obtenir pour lui. Il avait tout son temps.

Passée l’heure du déjeuner, il remplaça la bande de l’enregistreur et rédigea son rapport. Il n’y avait rien à signaler pour le moment : ce petit couple de sexagénaires donnait l’apparence d’une famille unie et de républicains modèles. C’était le cas d’à peu près tous les suspects jusqu’à ce qu’ils trébuchent. Il avait eu affaire aux pires scélérats qui, loin d’afficher les mines patibulaires des révoltés primaires, s’échinaient à donner le spectacle de riverains aimables, de parents aimants et de citoyens impliqués dans la communauté. Il détestait ces éléments nuisibles, qui ne valaient pas mieux qu’une infestation de vermines et qu’il convenait de traiter avec la même rigueur. Le châtiment pouvait être sévère : du simple interrogatoire à l’emprisonnement à vie, tout un éventail de peines était prévu pour maintenir la répression à son niveau maximal, celui de la peur primale et de la crainte respectueuse.

De treize heures douze à treize heures seize, la suspecte arrosa les plantes de son balcon. De treize heures treize à quatorze heures deux, le suspect se retira dans sa chambre pour une sieste — à moins que, se sachant surveillé, il n’ait rédigé des pamphlets illégaux sous couvert d’imiter ses propres ronflements. Mais en vingt ans de carrière, Hector ne s’était jamais fait repérer une seule fois et s’enorgueillissait de ses états de service.

De quinze heures vingt-quatre à dix-sept heures quarante-deux, le couple garda le silence face au poste de télévision et écouta avec une attention toute religieuse les programmes obligatoires. C’était un classique du genre. Les criminels ne tombaient jamais dans un piège si évident et se trouvaient toujours devant leur écran aux heures imposées. Les pires crapules étaient assez intelligentes pour ne pas se faire prendre pour si peu.

Lorsqu’arriva l’heure du dîner, Hector laissa échapper un bâillement. Il n’avait mangé qu’un petit pain ce matin et son estomac gargouillait, ce qui rendait la surveillance un peu moins agréable. Il prenait toujours un immense plaisir à espionner ses semblables, mais la faim était le poil à gratter qui l’empêchait de mener sa mission comme il l’entendait, c’est-à-dire avec une certaine frénésie et surtout sans interruption.

Finalement, le couple se coucha à vingt-deux heures dix-sept. La suspecte demeura éveillée pour terminer de tricoter un chandail. Les aiguilles s’entrechoquèrent un moment aux oreilles d’Hector. C’était un peu irritant. Le suspect écouta la Radio avant d’enfouir sa tête sous les couvertures. Le quotidien des personnes âgées est triste à en pleurer, songea Hector. Ces gens, qui travaillaient toute leur vie pour le Gouvernement, se complaisaient dans l’indolence une fois à la retraite. C’était à se demander pourquoi les autorités continuaient de payer des pensions.

Hector enregistra le cliquetis des interrupteurs et soupira de déception. Il avait fait chou blanc. Mais alors que, le doigt posé sur le bouton, il s’apprêtait à stopper la machine et à repartir bredouille, le suspect entama une conversation à voix basse.

Tu dors ?

Parcouru d’un frisson d’excitation, Hector se pencha sur l’enregistreur et serra les dents. Une confession sur l’oreiller. Ses préférées.

Pourquoi ? lui répondit sa femme.

Oh, pour rien. Je me disais…

Hector déplia son poing crispé et posa sa paume contre le mur. Ils étaient là, juste de l’autre côté. S’il avait voulu, il aurait presque pu les toucher. Vas-y, crache le morceau, hurla-t-il dans sa tête.

Quoi ?

La télévision n’est pas très amusante. Ils pourraient nous passer d’autres programmes.

La vieille femme garda le silence. Hector se contint. Il était hors de question de laisser libre cours à sa joie tout de suite. Néanmoins, qui ne dit mot consent, pensa-t-il. Il tira de sa poche le petit boîtier relié au central et déclencha le signal. Cinq minutes plus tard, les sirènes des Brigades Mobiles résonnèrent dans la rue. Son travail était terminé.

 

***

 

De retour chez lui, Hector devina qu’on était entré chez lui en son absence. L’espion était un agent d’élite doublé d’un limier au flair hors pair : c’était le genre de choses qu’il sentait à peine entré dans un appartement. Bien sûr, pour n’importe quel autre agent, cette impression subtile serait demeurée à l’état de soupçon impossible à vérifier ou de certitude presque mystique confinant à la divination. Mais Hector, en as de l’infiltration, jouait dans une tout autre division. Il remarqua d’abord l’anomalie dans les poils du tapis de douche. Lorsque, trempé, il sortait de la cabine, il pivotait à gauche pour faire face au miroir, puis opérait un demi-tour pour s’emparer d’un coton-tige et d’un mouchoir. Il tendait ensuite la main droite pour attraper un rasoir jetable, poursuivait sa rotation dans le même sens jusqu’à se retrouver de nouveau devant le miroir et ne changeait plus de position jusqu’à la fin de ses ablutions. Lorsqu’il reposait sa serviette sur le portant — à 45 degrés sur sa gauche — il tournait sur ses talons — vers la droite — et marchait en ligne droite jusqu’à la porte : les poils du tapis s’entortillaient donc invariablement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Il s’accroupit pour examiner la scène de crime. Le revêtement était non seulement spiralé vers la gauche, mais l’intrus n’avait pas pris la peine d’enlever ses chaussures. En témoignait le minuscule grain de terre qu’il y trouva. Sans aucun doute un amateur, ou en tout cas quelqu’un qui méritait d’être classé dans cette catégorie, soit à peu près tous les employés du Bureau car aucun agent ne lui arrivait à la cheville. C’était absurde. Personne n’aurait osé prendre le risque de s’introduire en catimini dans l’appartement du plus grand espion de toute la République.

Il se lava les mains en prenant bien soin de ne détruire aucune preuve, alla chercher son appareil photo et, dans le doute, fit un cliché du tapis de douche. La fatigue lui tapait peut-être sur les nerfs — la journée s’était soldée par une victoire mais avait été rude — aussi l’hypothèse d’une réaction exagérée n’était pas à exclure.

Il pénétra dans le salon à prudente allure et balaya ses doutes d’un revers de la main : le poste de télévision avait lui aussi été décalé de quatre millimètres sur la gauche. À l’époque de sa formation aux techniques d’espionnage, il avait appris que la première des surveillances consistait à placer un micro dans l’habillage du téléviseur et une mini caméra à droite de l’écran. Par conscience professionnelle autant que par paranoïa, Hector avait alors soigneusement disposé l’appareil de manière à ce que ses pieds s’alignent avec les lames du parquet et n’avait plus jamais déplacé le meuble depuis. Ce décalage n’était donc pas fortuit : quelqu’un s’était bel et bien infiltré dans sa maison. Et ce quelqu’un, à en juger au soin relatif qu’il avait pris à masquer son passage, n’avait rien d’un cambrioleur.

Hector leva la tête. Les schémas opératoires étaient aussi clairs dans sa tête que des souvenirs d’enfance : il aurait pu déterminer l’emplacement des caméras les yeux bandés. Au-dessus du canapé, il nota la minuscule cavité qu’avait laissée la perceuse en forant le plâtre. Un rapide examen de l’accoudoir révéla à son œil expert un soupçon de poussière blanche, signe s’il en était que l’opération avait été menée soit par un débutant, soit par un incapable, soit par un abruti, mais dans tous les cas par quelqu’un qui méritait la porte. S’ils imaginaient que leur meilleur agent n’allait y voir que du feu, ils s’étaient fourré le doigt dans l’œil. Sans creuser plus avant la question, l’espion examina le culot de l’ampoule de la lampe de lecture et y découvrit ce qu’il cherchait, à savoir un minuscule micro relié au câble électrique.

— Qu’est-ce que c’est que ces salades ?

Il s’agissait certes d’un travail de sagouin, mais d’un sagouin officiel, qui obéissait à des procédures édictées par l’Agence. Son cerveau s’emballa et ses neurones dansèrent le charleston dans sa tête. Une gouttelette de sueur transpira sur sa tempe. Quelle mouche avait pu les piquer ?

Incapable de rester dans le salon une minute de plus — le feu des projecteurs n’était destiné qu’aux acteurs, aux suspects et aux traîtres —, il se précipita dans la cuisine et vida une bouteille d’eau minérale. À l’ouverture du frigo, il remarqua le point noir sur le thermomètre, à peine plus gros qu’une puce mais bien plus irritant. Il connaissait cette caméra miniature, capable de résister à des températures extrêmes et dotée d’une résolution telle qu’au visionnage on pouvait presque recompter les poils du nez du suspect. C’était une arme d’espionnage redoutable, l’une de ses préférées. Il referma le frigo en faisant de son mieux pour masquer son émoi. Si ceux qui l’avaient placé sous surveillance le connaissaient un tant soit peu, ils devaient savoir qu’Hector remarquerait vite l’intrusion. Sans doute étaient-ils en ce moment même en train d’étudier ses réactions et d’analyser son comportement. S’il paniquait, les agents en déduiraient qu’il avait quelque chose à se reprocher. S’il faisait comme si de rien n’était, ce pouvait être encore pire. Ces gens étaient peut-être des incapables, mais ils étaient loin d’être dupes. Que l’on questionne ses méthodes, pourquoi pas : d’autres avaient déjà essayé de l’empêcher de travailler à sa manière. Mais que l’on mette en doute son intégrité, son dévouement, c’était beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter. La panique première céda peu à peu la place à une colère sourde, presque à une vexation amoureuse. Il avait été assez humilié pour ce soir et ne tenait pas à passer la nuit dans ce… peep-show improvisé.

De rage, il renfila son pardessus et claqua la porte, décidé à louer une chambre d’hôtel.

 

***

 

Lorsque Hector fit irruption dans le bureau, ses assistants se turent. L’espion nota les visages tendus, les maxillaires parcourus de tremblements nerveux. Il n’avait pas décoléré depuis la veille.

— Bien dormi, chef ? demanda un petit homme au faciès de carpe.

Hector plongea son regard dans le sien. Ses yeux pouvaient quelquefois faire l’effet de véritables perceuses et sondaient les âmes des plus récalcitrants. Il espérait déceler de l’ironie dans les pupilles humides du type à face plate, mais celles-ci ne lui révélèrent rien d’autre qu’une sorte de grand vide intersidéral.L’espion posa son pardessus sur le dossier de sa chaise. La pièce était équipée du strict minimum pour être fonctionnelle : c’était ainsi qu’Hector appréciait l’ameublement. Les quatre autres sièges étaient occupés par ses assistants. Il hésita à s’asseoir derrière son bureau, mais préféra se gonfler comme une grenouille et commencer à faire les cent pas autour de la table, front baissé, sous le regard interloqué des spectateurs.

— Quelque chose ne va pas ?

La jeune femme, tirée à quatre épingles, tenait entre ses mains un relevé topographique. Hector reconnut le plan de l’immeuble dans lequel il avait effectué la filature la veille. Il se rappela qu’il était censé écrire un rapport pour débriefer ses équipes.

— Pourquoi avez-vous arrêté de parler à mon arrivée ?

Les assistants échangèrent des regards gênés. Hector fut certain d’avoir mis le doigt sur quelque chose. Son cerveau analysa la situation. Deux méthodes se valaient pour tirer des confessions : l’empathie, qui revenait à se répandre en amabilités pour obtenir ce que l’on souhaitait, ou la force brute. Si l’empathie fonctionnait souvent, sa mise en application avait l’inconvénient d’être lente.

— Vous me cachez quelque chose ! hurla-t-il.

Les veines de son cou se gonflèrent, prêtes à exploser. Les assistants bondirent sur leurs chaises.

— Mais… mais pas du tout, bégaya l’homme au visage de poisson.

— Vous mentez ! Je reconnais un mensonge à dix kilomètres quand j’en vois un. Qu’essayez-vous de me dissimuler ? Dites-le-moi tout de suite !

La topographe se répandit en sanglots et enfouit son visage dans ses cheveux. Son voisin lui frotta le dos. L’homme à tête de poisson se redressa, les mâchoires serrées.

— C’était une surprise, chef.

— Je n’ai rien à secouer de vos surprises. Si vous ne me dites pas ce que vous complotiez, je vous colle tous au sous-sol en attendant que vous passiez à table.

Les hoquets de la femme redoublèrent tandis que les visages des hommes perdaient leur couleur. Il les tenait en son pouvoir. Hector n’avait plus qu’à lever le pied pour les écraser comme de petites blattes. Prêt à porter l’estocade finale, il adopta un ton sirupeux presque trop aimable.

— Cela fait des années que nous travaillons ensemble : nous surmonterons cette situation. Vous pouvez tout me dire.

L’assistant cuit à point se rasséréna.

— Nous mettions au point les derniers détails de la fête. Vous oubliez chaque année, c’est facile de vous surprendre.

— De la… quoi ?

Hector suffoqua. La cartographe releva la tête et lui offrit son plus beau sourire, quoiqu’un peu gâché par le mascara qui dégoulinait le long de ses joues.

— Joyeux anniversaire, chef.

 

***

 

Hector dévala les marches qui menaient au sous-sol et traversa comme un vent de tempête le long couloir creusé sous le bâtiment. C’était un corridor sombre qui parcourait les caves de l’édifice en ligne droite, percé de petites portes métalliques derrière lesquelles filtraient les plaintes des prisonniers en séance d’interrogatoire. Sans se préoccuper des lamentations — il y était si habitué qu’il ne les entendait même plus —, il tourna à gauche, enfila un second couloir et entra sans frapper dans le bureau d’Alfred Bergstein. D’ordinaire, les employés craignaient de se retrouver face à celui qu’on surnommait "Le Boucher de la Révolution" mais pas Hector qui voyait en lui davantage un mentor qu’un simple supérieur. Le vieillard, penché comme à son habitude sur un dossier en cours, releva à peine la tête lorsque son protégé fit irruption dans la pièce. Hector était essoufflé. Il avait appris par sa secrétaire que Monsieur Bergstein passerait la journée sur le terrain, ce qui en langage professionnel signifiait parapher des papiers d’admission tout en arrachant doigts et dents huit heures durant.

— Vous avez quelque chose à m’avouer, Alfred ?

Hector referma la porte derrière lui. Le vieil homme attrapa les petites lunettes rondes qu’il avait déposées sur sa table de travail et les chaussa. Ses yeux globuleux prirent sous les loupes l’apparence de deux boules de billard percées d’un petit trou noir.

— Qu’entends-tu par là ?

Hector eut un rire nerveux.

— Mon appartement a été placé sous surveillance. Micro, caméras, la totale.

L’expression du vieillard se figea et l’espace d’un instant, Hector crut déceler une certaine fébrilité chez son supérieur.

— C’est absurde, lâcha Alfred Bergstein.

— Je ne vous le fais pas dire.

L’homme retroussa les manches de sa chemise et se gratta la tête. Ses avant-bras couverts d’affreuses balafres n’avaient jamais cessé d’alimenter les spéculations en salle de pause. Mais ils avaient depuis longtemps cessé d’impressionner Hector.

— Une équipe de traqueurs aura sans doute confondu ton adresse avec celle d’un suspect.

Son explication était rationnelle. Le cerveau d’Hector moulina à toute vitesse. Alfred avait sûrement raison. Comment le Gouvernement pouvait-il soupçonner son meilleur agent de quelque délit que ce soit ? L’hypothèse de l’erreur tenait la route. L’extraordinaire tension qui nouait ses épaules s’envola soudain. Sa silhouette, d’ordinaire rigide comme un bambou, s’affaissa, terrassée par le soulagement. L’espion se dirigea vers le bar et se versa un verre de brandy, qu’il but d’une traite. Alfred déroula ses manches et décrocha son téléphone.

— Je ferai le nécessaire.

— Merci, souffla l’espion. Désolé du dérangement.

Bergstein s’éclaircit la gorge.

— On dirait que tu as passé une sale nuit, mon garçon : tu devrais te reposer. Le surmenage est une mauvaise chose dans nos métiers.

Leurs regards se croisèrent. Si les pensées des autres n’avaient aucun secret pour Hector, celles de son mentor étaient impénétrables. Alfred était illisible. Ce n’était pas pour rien qu’il lui avait tout appris et qu’au fil des années comme des enquêtes, le vieil homme était presque devenu un substitut de père.

— C’est juste que j’ai cru que… enfin, vous comprenez.

Un hurlement de douleur résonna à l’autre bout du couloir. Alfred Bergstein leva un doigt en l’air et sourit.

— Ma consultation de onze heures, dit-il.

La poitrine d’Hector se secoua d’un rire grave. L’espion se servit un dernier verre, remercia son supérieur d’un battement de cils et dirigea ses pas vers la sortie.

— Hector…

L’agent pivota sur ses talons. Bergstein le fixait de cet air à la fois triste et sévère qui le prenait toujours au dépourvu. L’ombre d’un instant, un étrange malaise remua les tripes de l’espion.

— Joyeux anniversaire, mon garçon.

Hector s’efforça de sourire. Il referma la porte et remonta le couloir, songeur. Sur son chemin, il s’écarta pour laisser passer un prisonnier ligoté dans une camisole que l’on trainait de force jusque dans le bureau de Bergstein.

L’espion emprunta alors les escaliers et s’arracha aux ténèbres.

 

***

 

Le soleil était depuis longtemps descendu sous l’horizon lorsque Hector décida de quitter le bureau. La journée, qui avait mieux fini qu’elle avait débuté, s’était soldée par la rédaction de trois rapports, l’autorisation de deux écoutes, quatre filatures et l’arrestation de trois suspects, de la mauvaise graine de citoyen soupçonnée d’imprimer des tracts licencieux à l’aide d’une presse non homologuée. Sur les coups de dix-huit heures, ses assistants avaient débouché une bouteille de vin mousseux, découpé le gâteau à parts égales et souhaité une nouvelle fois un joyeux anniversaire à Hector. L’incident de la matinée était oublié. Alfred Bergstein était d’ailleurs passé en coup de vent pour le lui confirmer. Les poseurs avaient effectivement confondu l’adresse de l’enquêteur avec celle du suspect. Bien entendu, les fautifs avaient été licenciés sur-le-champ et placés en détention.

Rasséréné, l’alcool aidant, Hector quitta son bureau le cœur léger et décida de rentrer à pied. Avant de regagner son appartement, il comptait bien arroser son anniversaire de quelques verres supplémentaires.

Lorsque, sortant du bar, il se résolut à chercher le chemin de son lit, sa démarche était hésitante. À sa décharge, le soulagement avait été tel qu’il avait ressenti le besoin d’évacuer la pression.

À cette heure, les boutiques avaient depuis longtemps baissé leur rideau. Les rares passants qu’il croisa lancèrent des regards terrifiés à son très distinctif pardessus. Hector n’avait pas suffisamment bu pour perdre tout discernement : il savait qu’on craignait sa profession plus que la peste. Cette frayeur qu’il inspirait était un mal nécessaire : plus les citoyens avaient peur de lui, moins ils seraient tentés de commettre une infraction. Il se souvint avec émotion d’un garçon arrêté deux mois plus tôt pour une banale affaire d’écriture romanesque. L’intervention de la Brigade du Feu l’avait tellement épouvanté que lorsque Hector avait franchi le seuil de son minuscule studio, l’écrivain en herbe en avait trempé la moquette, déclenchant au passage l’hilarité des enquêteurs et des équipes de destruction.

Hector tourna à droite après la station de bus — elle aussi fermée depuis longtemps — et s’engagea dans une avenue aux trottoirs défoncés plongée dans l’obscurité. Passée l’heure du couvre-feu, seules certaines catégories sociales avaient l’autorisation de circuler dans la rue. Il s’agissait généralement d’officiels, de certains professionnels tels que les employés d’administration, de policiers, de citoyens dotés de dérogation et… de tous ceux qui ne respectaient pas la loi. Lorsque dix heures sonnaient, les réverbères s’éteignaient et le pays était alors plongé dans l’obscurité. L’autarcie imposée par les nations voisines avait contraint l’État à opérer des coupes budgétaires drastiques. Le confort de circulation en ville pouvait quelquefois s’en ressentir. Mais Hector avait passé l’âge d’avoir peur dans le noir. Il était un agent respecté, un homme de terrain. Si sa poigne était de fer, son mental était d’acier.

Il dépassa plusieurs commerces fermés après avoir été déclarés hors-la-loi : des bureaux de presse enclins à glisser des publications illicites sur leurs rayonnages, des détaillants en viande irrespectueux de la règle des quotas et des débits de boisson sans licence de vertu. Il traversa un passage piéton qui ressemblait à un pont tendu entre les rives d’un fleuve à sec. Les boulevards n’étaient déjà pas très fréquentés en temps normal mais, à cette heure, ils étaient carrément déserts.

Son instinct d’espion l’avertit du danger qui rôdait derrière lui. Hector tâcha de se redresser. Les effets de l’alcool, dilués dans une crainte mêlée d’excitation, se dissipèrent dans l’instant. Son champ de vision s’élargit. Ses sens s’affutèrent. Il continua son chemin, l’oreille tendue, et entendit de façon distincte l’écho étouffé des pas de son poursuivant. Hector plissa les paupières et focalisa son attention sur le panorama sonore. Le belligérant maintenait entre eux un écart d’une trentaine de mètres et s’arrêtait quelquefois pour se cacher derrière la carcasse d’une voiture ou le tronc d’un arbre. Il trottait ensuite pour rattraper son retard. De jour, Hector aurait pu jeter un œil dans un pare-brise ou dans la vitrine d’une boutique. Avec un peu de chance, il aurait aperçu un reflet fugace qui aurait dévoilé le visage de ce barbouze. Malheureusement, la nuit profonde dans laquelle ils étaient plongés retirait à l’espion toute possibilité de regarder derrière lui sans se trahir.

Il accéléra le pas, les sens en alerte, et constata que son poursuivant l’accélérait aussi. Il était bien la proie. Alfred lui avait pourtant certifié que sa mise sous surveillance était une erreur. Pouvait-il s’agir d’un agent zélé convaincu que derrière cette annulation se cachait une vérité plus sombre ? Si le raisonnement était absurde, il n’en était pas moins probable. Ou peut-être affrontait-il un agent double, un mouchard attaché au service d’une terrible puissance capitaliste qui avait juré sa perte ?

Hector serra les poings, décontenancé par l’amateurisme de son poursuivant. Le mouchard s’était fait repérer si facilement. Quand bien même il eut été placé sous surveillance, la manœuvre eut exigé un peu plus de tact. On aurait par exemple pu confier cette mission à un agent expérimenté plutôt que d’envoyer un débutant au casse-pipe. De rage, il fit crisser ses mâchoires l’une contre l’autre. La douleur d’un plombage branlant acheva d’assombrir son humeur.

— Hé ! cria-t-il en se retournant. Je t’ai vu, montre-toi !

Pas de réponse. Le type ne devait pas en mener large. Impossible qu’il ait ignoré l’identité de sa cible légendaire.

— Sors de là, je veux discuter.

Immobile, le souffle court, Hector attendit que quelqu’un rompe le silence de l’obscurité. Sa patience avait des limites et elles étaient justement mises à rude épreuve. Sans autre sommation, l’espion s’élança à la poursuite du belligérant. Il devait lui mettre la main dessus et lui expliquer à quel point il s’était trompé, à quel point il avait tort et à quel point il perdait son temps. Un fracas de branches brisées lui fit pivoter la tête. Hector eut simplement le temps de voir une ombre s’extraire d’un bosquet et sprinter vers le bureau.

— Attends ! s’époumona-t-il.

Mais il était trop tard : son poursuivant, probablement honteux, s’était évanoui dans les ténèbres et Hector était bien trop fatigué pour se lancer dans une course-poursuite. Il peut bien cavaler, songea-t-il, je le retrouverai dès demain et je lui ferai passer un sale quart d’heure. Je le traînerai même dans les caves pour le faire parler. Comme s’il avait du temps à perdre avec de pareilles idioties. Et dire qu’il avait reçu toutes les décorations du Gouvernement de la main même du Commandant. Furieux et néanmoins inquiet, il pressa le pas et rentra chez lui.

 

***

 

Une fois la porte de son appartement verrouillée, Hector eut toutefois le soulagement de trouver les fissures colmatées, les trous de perceuse replâtrés, les micros retirés et les caméras débranchées. L’absurdité de cette pitrerie avait fini par frapper la patate qui tenait lieu de cerveau à ces fonctionnaires bas du crâne. L’espion rangea les meubles à leur place, deux millimètres plus à gauche, trois millimètres plus à droite, et pouffa de satisfaction en vrillant à rebours les poils du tapis de douche. Les installateurs, malgré les indices évidents qu’ils avaient laissés et qu’un expert de sa trempe ne pouvait pas manquer de remarquer, étaient tout de même de bons professionnels. Leur passage était indétectable au commun des mortels.

L’espion caressa du plat de la main les murs colmatés pour en éprouver le relief. Aucune aspérité ne trahissait les opérations des techniciens : ils avaient retiré les micro-objectifs à la pince à épiler et avaient injecté de la résine de synthèse dans le trou de ver. Ensuite, des peintres s’étaient chargés d’appliquer une base à séchage ultrarapide et de maquiller l’ajout. Leur travail consistait à retrouver la bonne couleur s’il s’agissait d’un mur peint ou de redessiner le motif du papier si la paroi était tapissée. Dans tous les cas, c’était un vrai boulot d’artiste qui avait été correctement exécuté.

Soulagé, Hector s’accouda à la fenêtre et dévisagea les ténèbres. La rue était déserte. Seuls les phares éteints d’une camionnette laissée à l’abandon sur le trottoir d’en face lui rendirent l’écho de son appel silencieux. Il habitait un quartier résidentiel où rien ne se passait jamais. Son immeuble, désormais exempt de tout autre locataire, était d’ailleurs vide. C’était un risque à courir lorsqu’on vivait à côté d’un agent zélé. Son poursuivant avait dû jeter l’éponge, ou peut-être avait-il enfin reçu l’ordre de cesser ses investigations infondées. Quelle erreur grossière, pensa-t-il, grossière et stupide…

Il tira les stores, s’affala dans le canapé, attrapa la télécommande et alluma le poste. La télévision baigna la pièce d’une clarté intermittente. Il plissa les yeux pour vérifier que la caméra de l’écran avait elle aussi été retirée et apprécia pour la cent-cinquante-septième fois la rediffusion d’un discours du Commandant qu’il connaissait par cœur. À cette heure tardive, le Gouvernement ne diffusait que des programmes éducatifs. Cela lui convenait très bien : la voix chaude et rassurante du leader maximo agissait sur son âme comme un baume apaisant. Qu’il était bon de se sentir en sécurité chez soi.

Ses paupières s’affaissèrent. L’endormissement le guettait. C’était comme si des pierres avaient été suspendues à ses cils. Cette journée démente lui avait coûté quelques cheveux blancs. Il devait trouver la force de se traîner jusqu’au lit. Là, il plongerait la tête la première dans un sommeil mérité.

Un hoquet de terreur lui passa toute envie de dormir. Derrière la télévision allumée, le minuscule point vert d’un faisceau laser dessinait ses courbes lentes et voluptueuses sur les murs du salon. Il connaissait bien cet équipement : il s’agissait d’un enregistreur photonique destiné à capturer des images dans les ténèbres absolues.

Il s’accroupit sur le tapis et rampa jusqu’à la fenêtre. Là, il fit pivoter les stores et braqua son regard sur l’innocente camionnette stationnée en contrebas. Une fureur cataclysmique s’empara de lui. Derrière les vitres étoilées du véhicule, une silhouette noire pointait sur son appartement l’objectif d’un appareil de prise de vue sophistiqué, dont le coût à l’usage était si prohibitif qu’on en réservait l’emploi à la traque des criminels avérés et des terroristes patents.

Son sang ne fit qu’un tour. Il cabra son poignet, referma les stores puis, se redressant, éteignit la télévision pour se dissimuler dans la pénombre. Depuis combien de temps cette épave était-elle échouée en bas ? Six, peut-être huit semaines ? Les véhicules abandonnés étaient monnaie courante en ville, aussi la camionnette ne l’avait-elle jamais inquiété outre mesure. Mais si jamais la surveillance avait été ordonnée des mois plus tôt, alors il avait toutes les raisons de s’en faire à nouveau : jamais une erreur n’aurait été possible sur un laps de temps si long.

Son souffle s’empesa. Il haletait. Ses poumons lui faisaient mal, comme lorsqu’il venait de courir un sprint. La température grimpa de plusieurs degrés sous sa chemise. Il suait à grosses gouttes.

— Pas possible, gémit-il. Qu’est-ce que j’ai fait ?

Il fonça à la salle de bains. Sans prendre le temps d’allumer l’ampoule du plafonnier, il rendit son dîner dans la cuvette des toilettes. Incapable d’arrêter de trembler, il ancra ses doigts crispés sur les rebords du lavabo et surprit son reflet dans le miroir embué. Son visage était celui d’un homme perdu et paniqué. Cet individu qu’il voyait dans la glace n’était qu’une pâle copie du citoyen respectable et droit dans ses bottes qu’il s’était targué d’être jusque là. La vue brouillée par les larmes, il ouvrit le robinet, s’aspergea le visage d’eau glacée, chercha une serviette à tâtons et s’essuya le front. Lorsqu’il se redressa, son reflet n’avait pas bougé d’un cil.

— Mais qu’est-ce que c’est que…

L’agent de surveillance posté derrière la vitre sans tain avait lui aussi cessé de respirer. Il priait sans doute pour que sa montre remonte le cours du temps. Voilà pourquoi Hector ne s’était pas reconnu dans la glace : à la faveur de la lumière de la lune qui tapait selon un angle particulier dans le miroir, la surface réfléchissante ne leurrait plus personne.

Hector jura et donna un grand coup dans la vitre. L’agent en faction esquissa un petit sourire gêné mais ne bougea pas d’un pouce. Hors de lui, l’espion se précipita dans la cuisine et en rapporta un tabouret de bar, qu’il projeta de toutes ses forces contre le miroir. Mais le verre plastifié que les installateurs avaient posé était plus résistant que du béton armé.

Incapable de contenir sa rage, Hector hurla à pleins poumons, tant de peur que de colère. Il courut jusqu’au salon, alluma toutes les lumières et renversa le canapé. Sous le meuble, il découvrit un petit boîtier en plastique noir vissé dans l’armature, entre la mousse et les ressorts. Du bricolage. La surveillance n’avait pas plus pris fin qu’elle avait été une erreur. Pris sur le fait, ils s’étaient contentés de remplacer les appareils traditionnels par d’autres, plus discrets, non conformes aux standards.

Hagard et bouleversé, l’espion se rua dans la cuisine et ouvrit le frigo. Là, il trouva un tube de mayonnaise assaisonné aux micros haute fidélité ainsi qu’une minuscule caméra en forme de bac à glaçons. Furieux, il renversa l’appareil dont le contenu se répandit sur le sol dans un boucan de tous les diables. Sans prendre le temps de faire le ménage, il courut vers sa chambre. Dans la tête de lit, il démasqua une installation digne d’un film de science-fiction, dotée de trois caméras pas plus grosses que des grains de riz. Son appartement avait encore été truffé de mouchards, mais ce n’était pas ce qui le mettait le plus en colère : comment Alfred Bergstein avait-il pu lui mentir d’une façon aussi éhontée ?

— Qu’est-ce que j’ai fait !? cria-t-il entre deux bordées d’injures. Qu’est-ce que j’ai fait !?

Il entendit alors résonner les premières sirènes et hurla de plus belle, incapable de se contrôler.

— Non ! Non !

Il y eut du bruit dans l’escalier. Une déflagration retentit sur le palier. L’escadron d’enlèvement défonça la porte d’entrée et se jeta sur Hector. L’espion en détresse se débattit comme un beau diable mais les hommes en noir et or fourrèrent sa tête à l’intérieur d’un sac. Le monde ne fut plus ensuite que coups de dents, de poings et de pieds, jusqu’à ce que sa conscience l’abandonne.

 

***

 

Le visage d’Hector ne trahit aucune surprise lorsqu’on lui retira sa cagoule. Il connaissait très bien l’endroit sombre et humide dans lequel les équipes de nuit l’avaient traîné. L’espion avait presque été élevé dans ces geôles, aux cris des terroristes agonisants et à la mélodie des doigts coupés. Alfred lui avait montré la dure réalité du métier alors qu’il n’était encore qu’une jeune recrue. Le vieil homme lui avait enseigné les rudiments de la profession — avait formé son apprenti en somme — jusqu’à ce que l’élève finisse par dépasser le maître. Ce même Alfred Bergstein qui, assis derrière son bureau face à un Hector ligoté sur sa chaise, le regardait d’un air maussade.

— Réveillé ?

Le temps se suspendit. Alfred s’empara d’un crayon, tapota doucement sur son dossier et le porta à sa bouche.

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Hector.

L’espion tenait à montrer qu’il maîtrisait ses nerfs. Il offrait même le spectacle d’un calme olympien.

— Tu n’es plus toi-même, Hector. Tu as perdu les pédales.

L’espion voulut lever les bras au ciel mais ses entraves l’empêchaient de se mouvoir.

— C’est une blague, c’est ça, pour mon anniversaire ?

Le vieil homme soupira.

— Sache-le, c’est un véritable crève-cœur que de te voir assis sur cette chaise. Je n’ai pas l’habitude de consulter si tard. Avec l’âge, ma patience s’émousse et je ne suis plus aussi patient avec les criminels que je l’étais dans ma jeunesse. Je suis un vieillard, c’est vrai. Mais j’ai encore de la ressource.

Alfred Bergstein se hissa sur ses jambes tremblantes, tendit le bras vers un interrupteur et alluma la lampe. Hector jura. Le faisceau était si puissant qu’il l’empêchait d’ouvrir les yeux. Pire, l’éblouissement lui causa une intense douleur qui tintinnabula dans son crâne pendant plusieurs secondes. En d’autres circonstances, il se serait mis à rire. Mais la situation n’avait rien d’une plaisanterie.

— Je ne comprends pas. On doit bien avoir quelque chose à me reprocher, non ? Je suis le meilleur agent du département d’État. J’ai reçu tellement de médailles que je pourrais ouvrir un magasin de décorations !

Alfred haussa les épaules.

— C’est bien le problème.

L’espion voulut trouver quelque chose de sensé à répondre. Rien ne lui vint.

— J’espère que vous plaisantez, Alfred.

Bergstein garda le silence et se traîna jusqu’à un poste de télévision, qu’il alluma. Sur l’écran défilèrent des images d’Hector en proie à la démence, trébuchant de pièce en pièce à la recherche des dispositifs de surveillance cachés dans son appartement. Le vieillard leva la télécommande et appuya sur pause. La bande se figea sur le visage de l’espion, statufié dans une expression d’infinie colère proche de l’insanité.

— Je vais te poser une question. Réponds-y franchement, d’accord ?

Hector hocha la tête. Le vieil homme humecta ses lèvres et prit une grande inspiration.

— Est-ce l’attitude d’un homme qui n’a rien à se reprocher ?

L’incongruité de la question suffoqua l’espion, qui manqua de perdre le contrôle de sa langue et d’insulter son mentor. Le sang lui monta à la tête. Il voulut parler mais Alfred leva un doigt pour l’interrompre.

— Je vais reformuler ma demande. Si tu avais organisé cette surveillance et qu’une telle cassette atterrissait sur ton bureau, quel ordre donnerais-tu ?

Terrassé par l’évidence, Hector baissa la tête. Il avait beau retourner la question dans tous les sens, son honnêteté et sa probité lui dictaient la seule réponse possible.

— J’aurais ordonné l’arrestation.

Alfred secoua la tête.

— Cela fait des mois que nous te suivons, que nous épions tes moindres faits et gestes, que nous enregistrons tes paroles. Nous notons l’heure à laquelle tu vas te coucher, la couleur de tes sous-vêtements et le nombre de bouteilles que tu descends par semaine. Nous sommes inquiets, mon garçon. Tes collègues le sont aussi. Ils te trouvent changé, sur les nerfs, un peu… paranoïaque.

Cette fois, c’en était trop : la colère qui jusque là couvait dans son ventre jaillit en un flot ininterrompu d’insultes. Lorsqu’il eut terminé de vider son sac, une cascade de larmes lui trempa les joues.

— Mais enfin, c’est mon travail, d’être paranoïaque ! Vous voulez que je vous dise ? Ils sont jaloux ! Ils m’envient d’être arrivé là où je suis, d’avoir gravi les échelons… et peut-être même que vous aussi, vous avez peur. Hein, Alfred, dites que vous avez peur de moi.

Bergstein sourit.

— Peut-être. Mais je suis là et toi, tu es ici, dit le vieil homme en désignant la chaise sur laquelle Hector était ligoté.

L’espion ricana.

— C’est fini, Alfred. Vous êtes un vieux pachyderme à peine assez costaud pour tenir vos instruments de torture… Vous finirez votre carrière au fond d’une cellule. Vous avez peur que je prenne votre place ? Vous avez raison, parce que c’est ce qui se passera dès que j’aurai mis la hiérarchie au courant de cette séquestration arbitraire.

Lorsqu’il en eut terminé, Hector reprit son souffle et releva la tête. La silhouette d’Alfred se dessinait dans l’ombre, juste derrière la lampe. De là où il était assis, il ne parvenait pas à deviner son expression.

— Il y a un fond de vérité dans ce que tu viens de dire, bien sûr, mais c’est moi qui pose les questions, gronda Bergstein. Et nous avons retrouvé ceci chez toi.

Alfred attrapa un objet sur son bureau et le jeta aux pieds de son apprenti. Il s’agissait d’une revue pamphlétaire clandestine imprimée par un mouvement de pseudo-résistance politique. Hector manqua d’avaler sa langue.

— Des preuves, enfin !

Alfred étouffa un rire sombre.

— Pour rn dossier clos depuis des mois ? Soyons sérieux, Hector : nous sommes entre spécialistes.

— Des archives, voyons ! Des pièces à conviction !

— Pourquoi ne sont-elles pas classées ?

— Cela a dû m’échapper !

— Si tu comptes me remplacer, tu ne peux pas faire ce genre d’erreur. C’est indigne d’un espion de ton rang.

Le prisonnier ferma les yeux et invoqua le vide. Pendant quelques secondes, il profita du silence du sous-sol. À cette heure tardive, plus personne ne hurlait ou ne pleurait. Il se délecta du doux clapotis de la pluie d’automne qui tapait contre les carreaux du soupirail. Bientôt, les feuilles se mettraient à jaunir et le vent se lèverait.

Décidé à affronter son bourreau, il esquissa un sourire digne et planta son regard dans l’obscurité.

— Faites ce que vous avez à faire, Alfred.

Bergstein fit un pas dans la lumière. Son visage ridé ne laissait rien paraître de son émotion. Mais derrière les verres de ses lunettes rondes, Hector crut voir rougir les pupilles de son mentor.

— C’est la procédure.

Hector laissa glisser ses yeux le long du cou et du bras du vieil homme. Bergstein avait retroussé ses manches et, à la lumière de la lampe, ses sinistres cicatrices contrastaient avec la pâleur de sa peau.

— Vois-tu, mon garçon, je suis de ceux qui pensent que les bourreaux devraient toujours connaître ce qu’ils font endurer.

Alfred Bergstein lui désigna son avant-bras lézardé. Hector regarda plus bas. Le vieillard tenait dans sa main une pince tachée de rouille.

— Nous allons voir si malgré mon âge, je suis toujours capable de me servir d’un tel outil, dit Alfred.

Hector ferma les yeux. Il savait qu’il était inutile de se débattre. Il desserra les dents et éclata d’un rire tonitruant. Le silence prit fin pour toujours.

 

***

 

Avant d’ouvrir les yeux, Hector recouvra l’audition. Il crut d’abord qu’une friture crépitait dans une poêle chaude, mais il comprit bientôt que le bruit qu’il entendait n’était rien d’autre que le murmure de la pluie sur les tuiles. Il inspira, lentement. Sa poitrine lui faisait un mal de chien, comme si un engin de chantier lui était passé sur le corps. Mais l’odeur qui l’enveloppait n’était pas métallique comme celle du sang. On l’avait placé sur un lit, dans des draps propres qui sentaient le lilas et le muguet.

L’espion lutta contre les paupières de ses yeux tuméfiés et finit par leur faire entendre raison. La lumière qui pénétrait dans la petite cabane à travers les carreaux sales était douce et diffuse, pourtant elle l’éblouissait. Une douleur lancinante irradiait dans ses bras, dans ses mains, dans ses pieds et jusqu’au bout de ses orteils. Avait-il été victime d’un accident de la route ? L’image du visage d’Alfred Bergstein frappa alors sa mémoire. Il suffoqua. Sa poitrine se souleva, ouvrant les vannes d’une peine indicible. Il se calma. Des larmes baignaient ses joues. Il avait faim et soif.

Hector tourna doucement la tête pour ne pas réveiller ses pauvres nerfs et entrebâilla les paupières. À côté de son lit, une assiette contenant un grand pain de campagne et un couteau reposait sur un tabouret. Derrière le pain, une flasque d’eau claire brillait d’un éclat paisible.

L’espion se redressa et tendit la main vers le récipient. Ses bras étaient enrubannés dans d’épais bandages tachés de sombre, tout comme l’étaient ses doigts. Le craquement de ses ongles arrachés par la pince lui revint en mémoire et lui tira un sanglot. Il ne voulait pas s’en souvenir maintenant. Au prix d’immenses souffrances, Hector se désaltéra, combla le vide de son estomac et retomba dans l’inconscience.

Les jours et les nuits passèrent, et avec eux la douleur qui s’estompait un peu plus à chaque tour d’horloge. Bientôt à court d’eau, Hector puisa dans ses dernières forces et s’extirpa à la pesanteur pour tituber jusqu’à un petit évier. Il découvrit alors que la cabane dans laquelle on l’avait installé disposait un confort relatif, quoique minimal. Il parvint même à remplacer ses draps souillés et, à l’aube du troisième jour, ouvrit la porte en bois qui donnait sur l’extérieur.

La cabane était posée au milieu d’un champ en friche. Sans doute avait-elle autrefois appartenu à un agriculteur ou un fermier. Un paysage plat, désertique, s’étendait à perte de vue. On l’avait mis à l’écart de la ville : restait à savoir s’il s’agissait d’un exil ou d’une retraite.

Hector remarqua la présence d’une boîte aux lettres rouillée dont la porte béait au vent. À l’intérieur l’attendait une enveloppe blanche. Son grain clair contrastait avec le métal oxydé du réceptacle. L’espion se pencha et tira la missive de son nid. De terribles spasmes de souffrance traversèrent ses doigts bandés. Il déchira le papier et en extirpa la feuille à entête, pliée en quatre. Le courrier émanait du bureau d’Alfred Bergstein.

« Si tu lis cette lettre, c’est que tu vas mieux et que tu seras bientôt capable de reprendre la route. Le chemin t’appartient. La direction aussi. Peut-être sauras-tu choisir celle que je n’ai jamais su prendre ? J’espère t’avoir donné les bons éléments pour faire ton choix. A.B. »

Hector replia la feuille avec soin mais, incapable de maîtriser son émotion, la laissa glisser sur le sol terreux du porche. La pluie tombait toujours. Dans quelques heures, quelques jours tout au plus, il pourrait repartir. Restait à décider dans quelle direction.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©