Ceci n’est pas une croisade d’enfants gâtés

J’ai reçu une (sorte de) réponse à ma lettre ouverte adressée à Jean-Marie Cavada. Je dis une sorte de, parce que ce n’est pas vraiment une réponse : c’est plutôt un coup de marteau sur la table, le bruit d’une porte que l’on referme sèchement, le sifflet d’un agent qui hurle qu’il faut circuler, qu’il n’y a rien à voir. De fait, cette seconde lettre ouverte n’a d’ouverte que le nom : elle n’emprunte pas la forme du dialogue. En fait, c’est comme si je n’avais rien écrit, ou comme si je n’avais pas été lu. C’est comme si j’avais parlé une heure face à un auditoire équipé de casques anti-bruit.

Du coup, la réponse de Jean-Marie Cavada laisse de marbre, ça tombe à plat et ça ne nous cause pas. C’est très politique en somme, ça file droit sans s’intéresser au bas-côté, celui où les gens crèvent la gueule ouverte à bâbord, celui où on propose des solutions à tribord, ça file droit et on ne fait pas de vagues : on fend la mer sans remous, c’est de la politique en aéroglisseur. Bref. Parce qu’il faut faire bref, sinon on ne vous lit pas : c’est la leçon que j’en tire. Car pour écrire tout ce qu’il a écrit, Jean-Marie Cavada ne m’a pas lu. Il s’est contenté de me classer dans son tiroir « Robin des bois des temps modernes » (sic), sans prendre le temps de peser le pour et le contre. Peut-être s’agissait-il d’une réponse déjà prête, comme ces nécrologies rédigées dix ans avant le décès de ceux qu’elles concernent. Mêmes arguments martelés, serinés, une réponse sans dialogue, les doigts plantés dans les oreilles en chantant Lalala… de la communication politique en somme. Un dialogue à sens unique.

Je vais donc utiliser les mêmes procédés. Même si j’ai lu (et relu, et relu) cette lettre ouverte, je vais faire comme si tout ce qui avait été écrit après le premier paragraphe m’était sorti de la tête. Ce qui y est écrit n’est de toute façon pas forcément mémorable, tant l’eurodéputé répète un discours mille fois entendu et calibré pour l’industrie — c’est bien simple, on dirait un lobbyiste.

“J’entends depuis quelques jours monter des voix en service commandé, annonçant que l’avenir de la culture se fera sans droit d’auteur et, partant, sans argent. Je le dis tout net : le droit d’auteur n’est pas mort, et ceux qui prennent la posture de « robins des bois » des temps modernes en scandant le contraire ne dupent personne. De telles attitudes sont dangereuses pour la culture, son économie, sa diversité. Mes motivations sont claires : c’est l’avenir de nos entreprises européennes, la pérennisation de nos savoir-faire et celle de nos emplois que je défends ici.” — Jean-Marie Cavada

Cher monsieur,

Il ne s’agit pas d’une croisade d’enfants gâtés. Nous ne sommes pas des pirates en service commandé comme vous aimeriez sans doute le croire. Nous ne sommes pas ces post-adolescents radins dont vous aimeriez nous voir endosser le costume, intéressés seulement par la profusion de contenus culturels disponibles gratuitement et de façon illégale sur un certain internet. Nous ne sommes pas ces kamikazes de la culture, prêts à sacrifier une industrie pour la célébration de nos egos et la sanctification de nos plaisirs personnels. Nous sommes des amoureux ; peut-être comme vous, sans doute comme vous.

Bien que désormais politicien, vous n’avez sans doute pas laissé votre intelligence au vestiaire : vous réduisez mon propos à « ce fou veut supprimer le droit d’auteur », ce que je n’ai bien entendu jamais écrit. Décrédibiliser — essayer de, au moins — mes mots de cette manière est assez maladroit, je trouve. Personne n’est dupe. Personne ne dit qu’il faut supprimer le droit d’auteur. Personne. En revanche, beaucoup disent qu’il faut l’adapter, le dépoussiérer, le mettre en conformité avec les usages pour cesser enfin de criminaliser une génération tout entière. Celles-ci se succèdent et je ne m’en fais pas pour l’avenir. Mais c’est maintenant que les auteurs n’en peuvent plus.

Nous ne prenons pas de posture : nous nous battons pour ce que nous estimons juste. Nous ne dupons personne, en effet, mais pas dans le sens où vous l’entendez. À une réalité exposée dans toute sa crudité, vous opposez une vision économique révolue, un âge d’or imaginaire où l’industrie culturelle serait ce qui est arrivé de mieux à la culture, un protectionnisme béat qui n’a d’intérêt que de montrer que vous êtes, je vous le concède, un bon garde-barrière. Je vous parle précarité des auteurs, vous me répondez sauvegarde des entreprises européennes. Les auteurs sont donc une matière première si méprisable pour que vous puissiez penser à cette sauvegarde en particulier plutôt qu’à celle de celles et ceux qui rendent l’industrie possible ? Oui, c’est bien ce que je dis : si les auteurs ne peuvent pas en vivre, alors personne ne doit en vivre. C’est une question d’honneur. Je vous dis projet de société pacifiée, vous me répondez sauvegarde de nos emplois et pérennité de nos savoir-faire européens et j’ai l’impression de m’adresser à une machine mal réglée, à un téléviseur bloqué sur la mauvaise chaîne, à un employé d’une société de démarchage téléphonique obligé de réciter ce qui s’inscrit sur son écran sans pouvoir dévier des rails. Pour qui travaillez-vous, pour les gens que vous êtes censés représenter ou une poignée de lobbys d’ayants-droit ? C’est à désespérer.

Mes motivations — et celles de ceux qui partagent ces idées, de plus en plus nombreux chaque jour — sont aussi claires que les vôtres. En vous faisant le héraut d’industries qui mécanisent la production culturelle, vous vous faites le chantre d’une création standardisée, américanisée, à mille lieues de la diversité que vous prétendez défendre. Vous êtes, pour reprendre votre expression, un Robin des Bois vous aussi. Votre attitude de repli, d’immobilisme aussi, est dangereuse. Pour le dialogue d’abord, parce qu’elle le tue dans l’œuf, mais aussi pour la culture et ceux qui la font tenir debout, en équilibre précaire. Vous désignez des boucs-émissaires. Vous tendez le doigt dans une mauvaise direction.

Vous pensiez sincèrement que nous, enfants gâtés du siècle, n’avions rien compris ? Nous voyons clair, au contraire. Et nous voyons loin aussi.