Ce qui brûle tout au fond : le jour où j’ai compris que le racisme de Lovecraft pouvait me contaminer

Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire dont je ne suis pas fier, surtout au regard de la personne que je crois être devenue aujourd’hui. Mais je crois que ça vaut justement la peine de la raconter, ne serait-ce que pour ça.

Il y a quelques jours, j’ai publié un article sur le racisme de Lovecraft. L’article a suscité beaucoup de réactions, souvent passionnées. J’y soutenais qu’il était à mon sens difficile de faire la part des choses entre œuvre et artiste – que quelque part quelque chose transpirait toujours à travers les mots, à travers l’idée même de fiction en général, qu’il s’agisse de livres, de pièces de théâtre, de films… On m’a souvent rétorqué que j’avais tort, qu’il était parfaitement possible de faire la part des choses et de continuer à apprécier les œuvres de fiction pour ce qu’elles sont – des œuvres de fiction –, même si l’auteur était raciste, comme Lovecraft l’était, même s’il était sexiste, même s’il était antisémite, etc. Qu’on peut toujours être plus intelligent que ça, qu’on peut résister, s’en défaire – parce qu’on est si malins…

Je n’ai pas trouvé de réponse définitive. La preuve, le débat continue. Mais il manquait une chose à cet article sur Lovecraft, une chose qu’il aurait peut-être fallu que je mentionne pour mettre en lumière certaines de mes idées. Sur le moment, l’idée de me mettre en spectacle, de me donner en exemple symptomatique, m’a paru effrayante, parce qu’elle m’engageait personnellement. Je crois pourtant qu’il est intéressant que je le mentionne.

J’avais environ 14 ans quand j’ai découvert Lovecraft, dans le CDI du lycée agricole où j’avais été inscrit pour entrer en seconde. Mes résultats en troisième n’étaient pas suffisants selon mes professeurs pour intégrer une filière généraliste, même si la suite leur a donné tort (mais c’est une autre histoire). Il y avait plusieurs livres de Lovecraft sur les étagères, et je les ai tous dévorés les uns après les autres. Une fois terminés, j’ai jeté mon dévolu sur les exemplaires de la médiathèque, et bien que pas assez calé en anglais pour apprécier les textes dans leur langue d’origine, j’ai lorgné sur les couvertures évocatrices du rayon anglophone. Ma rencontre avec Lovecraft a été un coup de foudre immense, brusque et durable. Quelque chose en lui m’a immédiatement parlé.

Bien sûr, son univers dont personne ne niera jamais l’incroyable inventivité et son immense originalité : Lovecraft a inventé l’horreur cosmique, c’était vertigineux, fou, improbable d’assister à ce spectacle étalé au fil des lignes. Mais, en bon adolescent, je me suis aussi assez vite identifié à ses personnages. Les personnages de Lovecraft sont des « copiés/collés » : ils sont autant d’avatars de l’auteur. En général timides et réservés, décalés par rapport à leur époque, esthètes et érudits, les personnages de Lovecraft sont souvent qualifiés à tort de coquilles vides, de simples stratagèmes bâtis comme de bêtes machines à ressentir la peur. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce constat. Pour moi les personnages de Lovecraft étaient des coquilles à habiter, des habits à enfiler. Parce que leur vacuité justement me laissait la place de les investir, de vivre leurs aventures à travers leurs yeux sans trop me poser la question de l’identification.

Bien sûr, à force de lectures, j’ai su très tôt que Lovecraft était raciste. Son racisme transpire un peu partout dans son œuvre, inutile de revenir dessus : sitôt qu’il est fait mention d’un noir, d’un juif ou d’un métis (selon Lovecraft la pire abomination possible, puisque c’est d’elle que découle le « déclin de la race »), ce n’est jamais en des termes très élogieux. La racisme était là, sous mes yeux, mais j’ai comme beaucoup choisi de « l’ignorer », d’être « plus intelligent que ça ». J’ai continué à lire les descriptions d’entités cauchemardesques, j’ai continué à m’identifier aux personnages, en passant le reste sous silence. J’ai laissé infuser. Ce dégoût du monde, cette peur de l’altérité, ça convenait bien à l’adolescent un peu seul que j’étais. J’ai continué à m’intéresser à l’univers à travers ses déclinaisons, à travers la musique notamment. C’est à ce moment que j’ai commencé à m’intéresser au rock, au metal notamment, et à toute l’imagerie qu’il véhicule. C’était le parcours logique. Une musique de blancs, pour des blancs, avec une esthétique plutôt sexiste et, quoi qu’on en dise, vaguement réactionnaire – certains groupes sont même ouvertement racistes, je ne connais pas d’équivalent dans d’autres genres musicaux… Mais à chaque fois, j’ignorais les aspects négatifs. J’essayais de les reléguer à l’arrière-plan. Mais pour être honnête, je crois qu’ils continuaient de tourner en tâche de fond.

M’identifiant aux héros de Lovecraft, j’ai parfois commencé à avoir des pensées étranges – des pensées qui ne m’étaient jamais venues auparavant – quand je croisais quelqu’un qui n’avait pas la même couleur de peau que moi. Il y avait un mouvement de recul, une vague répulsion peut-être, comme si les idées de Lovecraft m’avaient contaminé. Je suis peut-être un esprit faible de nature, mais les œuvres de fiction ont toujours cet effet sur moi : je m’identifie très fortement aux personnages, si bien qu’il m’arrive de leur voler certains traits de caractères, au moins pour un temps (je vous laisse imaginer ce que ça donne quand je regarde Downton Abbey). Alors après tout, il y avait peut-être un contexte favorable : j’habitais un petit village où 99,9% de la population était blanche, et on sait à quel point ce peut être un terreau fertile pour le racisme ordinaire. Mais mes parents m’ont élevé dans le respect de l’autre et de ses différences (merci maman, merci papa), et mon seul contact avec la haine de l’autre se résumait à l’époque à voir une affiche FN collée sur le parking du coin ou une croix gammée tracée au feutre sur un compteur électrique. Non, c’était autre chose.

Je crois que Lovecraft s’était fait en moi une plus grande place que celle que j’imaginais. J’avais pris le bon, mais aussi le mauvais. Je n’avais pas su faire la part des choses. De la même manière que si je vous dis « Paul n’a pas tué Pierre », vous imaginez aussitôt Paul tuer Pierre, les graines de haine semées par Lovecraft – même sporadiquement – dans ses nouvelles avaient trouvé en moi un terreau fertile.

Je crois que deux évènements m’ont sevré de ces idées malsaines. La même année, au lycée, un débat sur le racisme avait été organisé en classe d’histoire. J’ignore si cela tient au fait que dans ma classe se trouvaient bon nombre de fils et filles d’agriculteurs, mais j’avais été confronté à la haine la plus brutale de l’étranger – en même temps que ma prof d’histoire, soufflée comme moi que dans sa classe, les adolescents avec des opinions racistes soient en majorité. Je m’en souviens encore comme d’une horrible journée, affreusement décevante. Parmi ces gens qui traitaient les arabes de « rats », il y avait des amis. Du moins je le croyais.

Et puis il y a aussi cet ami, l’un de mes meilleurs amis, un ami d’enfance que je connaissais depuis la maternelle. Nous avions toujours été dans la même classe jusqu’au collège, puis nous avions continué à nous voir les mercredis et les week-ends… Cet ami, un enfant que tout le monde aurait qualifié de « gentil » et de « doux » – il était l’incarnation de la douceur, il ressemblait à un ange sur ses photos de communion – s’est peu à peu mis à porter des Rangers et des blousons matelassés, à se raser le crâne, à faire des saluts nazis dans le bus qui nous emmenait à l’école… j’ignore la manière dont il a été contaminé, j’ignore aussi ce qu’il est devenu… je ne lui ai plus jamais parlé. J’aurais dû, sans doute. Oui, j’aurais dû. C’est compliqué, et il faut croire que la chance de retourner sur le « bon chemin », pour peu qu’il y en ait un (je crois qu’il y en a un), ne nous est pas offerte à tous, ou en tout cas pas de la même manière.

Je ne sais vraiment ce qui plante en nous les germes du racisme, du sexisme, de l’antisémitisme. Ce que je sais, c’est que la société dans laquelle nous évoluons a une attitude complaisante en choisissant le luxe d’ignorer ce phénomène de fond, de le minimiser – de le moquer même. Et qu’il aura suffi de quelques allusions pour faire fleurir ces idées nauséabondes dans mon esprit – fragile et seul. J’aurais pu en discuter, ne pas le garder pour moi, mais souvent on est seul à quatorze ans, seul avec soi, seul avec son problème, et on ignore même qu’il puisse exister la possibilité de s’en ouvrir à d’autres. Je m’en suis sorti tout seul. Mais il est trop tard pour déterrer les idées : elles ont été plantées, elles sont là, tout au fond, et elles y resteront sans doute jusqu’à ma mort. Elles chercheront à pousser, et à chaque fois j’essaierai de redoubler de vigilance pour que, sitôt la pousse visible, elle soit immédiatement arrachée. C’est le prix à payer pour leur avoir ouvert la porte, même quelques minutes.

J’ignore si les jeux vidéo, les films d’action et la littérature d’horreur rendent violent, sexiste ou raciste. Nos parcours nous sont personnels, et c’est pourquoi j’ai voulu en parler ici. Mais je sais en revanche qu’ils peuvent planter des graines. Et que si les conditions sont favorables, ces graines peuvent germer.

Et que nous ne sommes pas toujours aussi intelligents, aussi vigilants, aussi intransigeants avec l’intolérance, que nous voudrions bien le faire croire sur les réseaux sociaux. Moi le premier.

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10 réflexions sur « Ce qui brûle tout au fond : le jour où j’ai compris que le racisme de Lovecraft pouvait me contaminer »

  1. Là pour le coup, je te rejoins.

    Si je ne suis pas d’accord pour dire que l’oeuvre de Lovecraft découle de son racisme, il y a évidemment dans ses textes des éléments racistes, et ces éléments sont dangereux.

    Maintenant, c’est compliqué. Comment évaluer ce degré de dangerosité, et s’il dépasse un certain seuil, quelles mesures prendre ?

    Tout cela dépend de la vision que l’on a du monde, et de l’idée que l’on se fait du « bon chemin », comme tu dis.

    Personnellement, mais c’est peut-être une erreur, je pense que la liberté d’expression passe avant la lutte contre le racisme.

    Une liberté d’expression totale produit les dérives que l’on sait, comme aux États-Unis, mais je crois qu’il vaut mieux laisser un idiot dire une bêtise plutôt que de laisser à un État le droit de contrôler la parole des individus.

    PS : Laisse-toi plus souvent influencer par les habitants de Downton et nous prendrons le thé en bons amis.

  2. Ce type d’article est courageux (c’est beau de voir des gens s’investir aussi personnellement pour défendre des points de vue et des valeurs). Après, outre que je pense toujours qu’on ferait mieux de juger une œuvre sur son contenu plutôt que par celui qui la signe, je suis évidemment conscient de l’influence de tout ce qu’on lis/regarde/vis au quotidien sur nos développements personnels. Néanmoins il me paraît naïf de penser qu’on puisse protéger nos enfants par la censure des « mauvaises pensées » : beaucoup ont essayé, ça a souvent l’effet inverse que celui escompté. Du coup, si on ne brûle pas Lovecraft, on fait quoi ? Ma foi, on espère que nos gosses, comme toi, liront BEAUCOUP ; du Lovecraft (on n’y coupera pas), mais pas que.
    😉

  3. Mon dieu Neil, décidément tu ne lâche jamais.

    Si cela peut t’aider rassemble ta collection de Lovecraft et un bidon d’essence. Dépose-les ensemble dans ton jardin avant de leur organiser une rencontre enflammée avec une allumette incandescente. Je ne suis pas sûr que cet autodafé puisse t’apporter la quiétude, mais c’est bel et bien vers cela que tu te dirige pour combattre l’influence méphitique de ce cauchemar séculaire venu de Providence.

    De mon coté, j’arrêterais de te suivre, car de mon point de vue brûler de la littérature, même la plus détestable, est le pire des crime que l’on puisse perpétrer contre la culture de l’humanité. C’est comme cela que commencent les tyrannies avant de continuer par une réécriture de l’histoire selon les aspiration d’un despote. Il me semble qu’un certain Bradbury en avait parlé dans un ouvrage obscur dont le nom m’échappe mais qui devrait très bien brûler lui même.

    Ok, tu es un rebelle qui n’a de cesse de s’indigner et c’est pour cela que l’on t’apprécie ou l’on t’aime. Mais fait attention, il existe une limite mince (et relativement poreuse) entre le rejet de toute forme de pensée négative et l’adoption de telles pensées. Pense-y avant d’allumer un feu pour te tenir chaud cet hiver…

  4. Pures Billevesées…
    Comme si un film d’horreur rendant violent ?
    On en est encore là, alors ?
    J’ai lu (et relirai) Lovecraft et je ne m’en sens pas plus haineux qu’avant. Avant même que l’on mette l’accent là-dessus, retenons tout de même que l’auteur était misanthrope. Du reste ce n’est que de leurs propres chefs que les gens décident de tendre vers telle ou telle idéologie. Personne ne les force, ni ne leurs met un pistolet sur la tempe (et je doute au reste qu’un seul d’entre-eux aient jamais ouverts ne serait-ce qu’un putain de livre, je suis prêt à prendre les paris.). Comme personne ne vous force à lire les écrits de Howard. Ou même à les apprécier.
    Vous ne savez probablement pas bien lire non plus, tant le « racisme » du père Howard n’est pas vraiment prégnant dans les nouvelles. Si il parle au plus grand nombre - et surtout en ce moment - c’est qu’au-delà des tentacules, sa littérature en appelle surtout à la peur du vide et de l’insignifiance totale de l’humanité.
    Mais bon, on ne parle pas littérature ici. On cloue juste au piloris.
    Étrange pour un mec qui se réclame de Bradbury…

  5. (Je préfère répondre à tes derniers tweet ici, 140 caractères pour argumenter c’est trop peu pour moi ;))

    OUI *bien sûr* que le racisme des descriptions que tu cites est le reflet de celui de Lovecraft… mais ce n’est *évident* qu’avec le recul et la connaissance de l’auteur.

    Quand on lit une fiction, on a *aussi* le droit (le devoir même, en tant que lecteur ?) de considérer d’abord le point de vue déployé comme celui du narrateur / personnage de point de vue (et non de sauter à la conclusion qu’il s’agit de celui de l’auteur). Quand j’ai lu cette nouvelle, j’étais *dans* l’histoire, et j’ai naturellement attribué le racisme des descriptions au personnage (naïf que je suis). Les personnages de point de vue à la morale douteuse voire carrément pourrie pullulent en littérature (et c’est tant mieux). Je serais étonné qu’on ne trouve pas des descriptions aussi malsaines dans tes écrits (ou dans les miens). Cela ne signifie pas pour autant que l’auteur partage les pensées de ses personnages.

    OUI c’était le cas pour Lovecraft, et sans doute pour une floppée d’auteurs dérangés dont les personnages ne sont en fait que des avatars. OUI les personnages malsains de nos fictions ne sont pas 100% imaginaires et ont leurs doubles dans le monde réel, ne sont que le reflets des travers de gens de chairs et d’os.

    Mais j’ai envie de dire : c’est le fondement même de la fiction… non ? Sans cela, elle n’a pas d’intérêt.

  6. « Pures Billevesées…
    Comme si un film d’horreur rendant violent ?
    On en est encore là, alors ? »

    Un film d’horreur ne transmets pas le message « la violence c’est quelque-chose de normal et/ou bien ». Ce serait même plutôt le contraire vu que la violence est là pour se faire peur et elle n’est pas normalisée.

    Une oeuvre, quel quelle soit et de façon volontaire ou non transmets un message, une vision de la société, qui est bien plus subtil que le raccourci fait par certains disant que si il y a de la violence, cela rends violent.
    On peut faire un jeu-vidéo de guerre ayant un message pro-miliatariste et un anti-militariste suivant ce qui est montré, suivant le point de vu du personnage, du narrateur si il y en à un … Pourtant dans tout les cas cela restera des FPS ayant pour thématique la guerre.

    De la même façon faire une oeuvre avec un personnage étant raciste/sexiste/homophobe dans un oeuvre qui n’est pas raciste/sexiste/homophobe c’est tout à fait possible en faisant en sorte que ce personnage soit décrit négativement ou n’ait aucune crédibilité et que si le public puisse s’identifier au personnage c’est pour pouvoir mieux se remettre en question. Si un auteur ne fait pas cet effort oui il fera une oeuvre qui transmets un message sexiste/raciste/homophobe.
    Après peu importe les pensées de l’auteur, et le cote conscient ou non, le message que défends l’oeuvre est là.

    Vous parlez quand même de brûler des livres … mais là il ne s’agit que de critiquer un message transmis par une oeuvre. Pouvoir critiquer une oeuvre ça me semble quand même être un minimum.

    Et justement … Acceptons de tout critiquer et d’arrêter de porter en chef-d’oeuvre des œuvres au message plus que tendancieux, ces ouvrage tomberont d’eux-même dans l’oubli ou resteront juste en tant qu’oeuvre au message abject et dans ce cas-là justement pas besoin de censure, le temps fera de lui-même son affaire. Je trouve ça quand même beaucoup plus sain que de faire semblant que tout est neutre et que tout message diffusé par une oeuvre se vaut.

  7. Ah? Lovecraft était raciste? Voilà ce que j’ai sorti la première fois qu’on m’a dit cela. Pour moitié parce qu’un être noir et simiesque pour mon imagination adolescente c’était un singe avec un joli poil noir. Pour moitié parce que j’étais plus fascinée par ses théories sur les dimensions que par ses penchants pour l’ethnologie. Pour moitié (oui ça fait trois moitié mais c’est possible si on rajoute des dimensions non?) Donc pour moitié parce que j’avais appris très tôt à occulter ce genre d’info qui ne me correspondent pas. Où? Dans Jules Verne? Non dans certaines SF et BD méga sexistes sur lesquelles je suis tombée. où je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Alors je passais au dessus.
    Le problème est que parfois, le réel autour de nous résonne de la mauvaise façon avec l’imaginaire et là, on ne passe pas au dessus, on plonge dedans.
    J’aime tous les grands auteurs de SF meme si leur héros étaient toujours des hommes et les femmes du carton pate. Résultat, j’ai eu un mal de chien à accepter que j’étais une femme et que non, être une femme n’est pas être une chose insipide et inutile qui ne mérite pas sa propre histoire. Parce que bordel, ça j’en ai souffert comme les noirs et les arabes souffrent de la représentation que l’on fait d’eux à la télé. Le plafond de verre vous connaissez?
    Non, l’art n’est pas innocent. Il nait des névroses d’une époque, s’en nourrit et les alimente. Il peut exacerber celles du futur. Vraiment.
    Le problème des histoires c’est qu’elles ne s’adressent pas à notre intellect mais à notre cœur. Pour parler scientifique, je dirais plutôt qu’elles s’adressent à notre cerveau primitif. Il est très dangereux celui là.
    Alors non, Lovecraft n’est pas innocent, pas plus que jules verne et tous les auteurs racistes et misogynes qui pleuvaient à une époque. J’aime Dumas meme si je ne lui pardonnerai jamais de toujours dépeindre comme des diablesses les femmes de caractère (ah je devrais être soumise alors? ah non! Jamais! Bon… alors je vais me fringuer comme un homme et mépriser les dindes autour de moi). Je ne pardonne pas. Comme je vois mal un métis pardonner à Lovecraft.
    Maintenant c’est à chacun de donner son avis, de mettre en garde comme tu le fais mais aussi, de transmettre ses propres valeurs dans son œuvre. Car c’est ce qui aura un impact direct sur les cerveaux qui nous entourent.
    Et peut être que dans 100 ans, si nous passons à la postérité, certains diront de nous que nous sommes des arrièrés aux pensées venimeuses. C’est pas un peu le meilleur que l’on puisse souhaiter? Que l’on passe à la postérité et que le monde évolue? 😉
    Peace and love.

  8. La Ghaan, tu touche du doigt un véritable problème toujours valable de nos jours : Le sexisme dans la littérature (voire même dans l’édition). Effectivement, c’est à mes yeux un problème de ségrégation équivalent à celui du racisme. Quoiqu’en y réfléchissant il est bien plus commun et bien moins dénoncé par nos élites « bien-pensantes ».

    Par exemple l’autoédition est majoritairement une affaire de femme. lorsque l’on se rassemble, je suis souvent le seul homme dans la salle (et j’en suis absolument ravi). Pourtant si l’on étudie les chiffres de l’édition française on peut découvrir que seules 36.5% des « auteurs » sont des femmes. Nous sommes bien loin de la parité n’est-ce pas ? Et j’imagine aussi que leurs royalties et autres formes d’arrangement financier sont bien moins important que pour leur « collègues » masculins. Dans ce cadre je comprend ce mouvement vers l’indépendance qui leur permet de s’affranchir de ce patriarcat éditorial.

    Cette mainmise masculine sur le monde de l’édition se traduit souvent par une certaine vision de la féminité qui n’est pas vraiment à l’avantage du sexe faible (désolé pour cette tournure de phrase un peu malheureuse). D’autant plus chez les romanciers de l’imaginaire qui ne semble traiter les femmes que comme élément de décoration de leur histoire (le héros viril se doit d’inspirer l’amour à toute les entités plus ou moins féminines rencontrée en chemin). Ok, les choses s’arrangent avec nos romanciers les plus moderne, mais les références anciennes pèsent encore très lourd dans la balance. Si vous voulez vous en convaincre, je vous invite à découvrir Susan Calvin le seul personnage principal féminin créé par Isaac Asimov. Vous allez voir qu’elle a rien de commun avec celle que l’on peut retrouver dans le film I-robot.

    Un autre exemple, je viens d’achever une nouvelle ou je reprend les personnages d’une oeuvre de Charles Dickens. Il a fallu que j’aille chercher un autre personnage féminin dans un autre roman pour essayer d’équilibrer un peu les forces en présence. Pourtant je considère Dickens (comme Asimov) comme un des maître de la littérature à la narration toujours très actuelle.

    On en peut rien faire pour modifier ce fameux « racisme latent » qui corrompt l’esprit torturé de notre Neil adoré. Ça fait partie du passé et seul l’oubli pourra nettoyer cette indescriptible souillure scripturale aux caractères impies [<3 Lovecraft Forever <3].

    Par contre c'est de notre responsabilité collective comme auteurs (et futures références littéraires) de repenser nos histoires pour rendre aux femmes la place qu'elles méritent*.

    (*) Je ne parle pas de cette fameuse "écriture inclusive" qui n’empêchera personne d'écrire des horreurs.

  9. Je ne sais pas s’il faut brûler quoi que ce soit, et si Neil y songe vraiment. Chaque œuvre peut être jugée sur son contenu, mais connaître l’auteur permet sans doute de comprendre certains points qui comme le décrit l’article s’ancrent sans que l’on s’en rende compte parfois. Jugeons cet article sans traiter son auteur de rebelle infini.
    Je ne sais pas si Lovecraft est le seul responsable. J’ai peu lu ses livres, toutefois j’ai en moi ces graines de racisme, de rejet de l’autre, ce « racisme ordinaire », ce « racisme gentil » qui ne brûlera personne mais provoquera des remarques, des pensées. Je pense que notre société entière est imprégné du concept de l’essentialisme (un humain a les attributs de sa « race »/culture/origine/genre), et que quelques soient nos efforts individuels nous avons cela en nous. Est-ce seulement la société, ou l’humain de par sa nature profonde n’est-il pas pré-disposé à cela ? Je veux dire, celui qui est différent de nous est un danger, on est dans le domaine de l’instinct de survie.

    Donc sachant que nous avons peut être une inclinaison naturelle à cela, que la société nous implante les graines du racisme et du sexisme (et de tous les autres néga-ismes), notre seule voie est de nous cultiver, de rencontrer les autres, d’aller vers eux, et de les laisser venir vers nous. La pensée est une belle chose, mais elle ne changera pas nos réflexes et nos émotions. J’espère que l’action, la relation sociale, le pourra.

  10. Bonjour à tous,
    Rappelons que Neil (je m’incruste en petit nouveau et parle en vieille connaissance) évoque une expérience personnelle, un ressenti qu n’est pas à discuter en soi. Ce qu’on peut discuter, c’est si oui ou non on peut en tirer un propos plus général, et dans quelle mesure. Il me semble qu’il faut privilégier le cas par cas. On connaît l’exemple de Céline, on ne va pas se priver du Voyage au bout de la nuit à cause des saloperies que le gonze a dites durant la seconde guerre mondiale, parce que le Voyage est un chef-d’oeuvre qui touche au plus profond de l’humain. Que des Juifs refusent de le lire ou ne s’en sentent pas capables, sachant que le gars Céline a souhaité leur mort, je le comprends sans peine. Que d’autres, concernés simplement en tant qu’humains, éprouvent la même gêne, je le comprends aussi. Du moment qu’on ne l’interdit pas, et surtout pas les oeuvres où les aspects nauséabonds du bonhomme ne transpirent pas. Car c’est là un point fondamental. Neil évoque le fait que le racisme de Lovecraft transpire clairement dans ses oeuvres. Je n’ai pas lu Lovecraft et n’ai jamais été tenté de le faire malgré les éloges d’un ami et la découverte de quelques extraits. Rien à voir avec son racisme. Juste que la lecture fonctionne comme ça, selon des désirs pas toujours explicables. Et qu’on ne me dise pas qu’il est incontournable, qu’il faut l’avoir lu, car il y a tant de lectures absolument indispensables que je ne ferai jamais parce que je n’ai qu’une seule vie, que de tels arguments seront sans effet. Je pourrais répondre par beaucoup d’autres indispensables à mon sens, et que trop peu connaissent… Tout ça pour dire que je peux difficilement me prononcer sur Lovecraft, mais je considère qu’on peut dissocier l’oeuvre et l’auteur dans une large mesure, si la seconde vaut mieux que le premier (ce qui est souvent le cas, cf Rousseau dont on se fout qu’il ait pondu une tripotée d’orphelins pour ensuite venir faire la leçon sur l’éducation. Si la leçon est juste…) et ne véhicule pas, ou assez rarement pour que ça n’ait pas de poids, d’idéologie qui pue. On ne va pas se priver de Zadig ou L’Ingénu au prétexte que Voltaire (je ne suis pas fan, mais quand même) a ailleurs tenu des propos d’un racisme fini à l’égard des noirs et des juifs (qu’on occulte en ressassant ad nauseam le nègre du Suriname). Mais il faut le dire, décanoniser le sieur Arouet, et mettre tout ça en contexte. Et ce sera valable pour bon nombre d’auteurs de cette époque et du siècle suivant. Il faut examiner chaque oeuvre séparément et voir ce qu’elle véhicule, indépendamment d’une idéologie reconnue chez l’auteur. Puis ne pas minimiser le racisme s’il est présent. On ne peut pas dire à Neil, qui a senti un danger à la lecture de Lovecraft, que ce danger n’existe pas, qu’il est facile d’être au-dessus de tout cela. Son expérience n’est pas forcément généralisable, mais elle peut forcément concerner d’autres que lui. Et puis elle soulève une autre question que les commentaires n’ont, me semble-t-il, pas abordée : l’âge du lecteur. C’est une chose de se dire lucide, sûr de soi et de son jugement à l’âge adulte, mais Neil évoque l’adolescence et personne ne peut nier que c’est une période délicate où la construction de l’individu est pour beaucoup une oeuvre fragile qui peut facilement suivre une mauvaise pente, difficile à remonter par la suite. Le danger existe d’autant plus que beaucoup d’adolescents vont chercher à se forger une culture propre par opposition à celle qu’on veut leur inculquer et ne voudront donc recevoir ni avertissements ni accompagnement. C’est pourtant ce qu’il faut, non pas brûler, mais avertir, pointer le danger, et accompagner.

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