Algorithmes : ce que je n’aime pas me définit aussi

Nous vivons en plein milieu d’une joyeuse époque d’algorithmes de recommandation. Sur Facebook par exemple, les petits lutins chargés du stockage de vos données épient vos moindres faits et gestes dans le but avoué de vous mettre dans une petite case, de vous ranger dans un dossier afin d’établir la fiche d’identification la plus précise possible.

Si j’ai posté plusieurs recettes de cuisine végétarienne sur mon mur, il y a de fortes chances pour que le végétarisme m’intéresse. Les petits lutins poussent un levier : et si tu t’abonnais à ce magazine en ligne spécialement conçus pour les légumovores ? Dans la colonne de droite, une publicité thématique apparaît : si vous remplaciez votre batterie de vieux couteaux par ces ustensiles flambants neufs en céramique ? Vous avez compris le principe. Le web est truffé de machines à lire vos pensées de ce genre. Spotify détecte vous goûts et vous proposent des morceaux du genre de ceux que vous préférez écouter habituellement, Amazon vous suggère des achats similaires et le Genius d’Apple  vous glisse à l’oreille que si vous avez aimé ci, vous aimerez sans doute ça. Quant à Google, il filtre les résultats de vos recherches pour vous proposer seulement les occurrences qui sont le plus susceptibles de vous intéresser, se référant à vos précédentes consultations et à vos historiques (heureusement, on peut se débarrasser de cette encombrante fonction).

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(Strainer - Jessica F. / Flickr CC-BY)

Dans la pratique, ces mécanismes m’ennuient : ils empêchent la sérendipité inhérente au net de faire son travail, de découvrir de nouvelles choses, de se laisser surprendre. En définitive, l’internaute est vu comme un consommateur, une machine à réflexes primaires incapable de réfléchir à autre chose qu’à ce qu’il connait dégager ou de se laisser surprendre. Bien sûr, Spotify détecte quand vous passez un morceau. Facebook apprend des pages que vous masquez, des contenus desquels vous vous désabonnez, mais l’algorithme se contente de soustraire des lignes de la grande liste de vos amours et de favoriser certains critères plutôt que d’autres. Dans tous les cas, je ne crois pas à la pertinence d’un mécanisme de recommandation qui se base uniquement sur ce que je prétends aimer, pour la bonne et simple raison qu’il m’arrive d’aimer des choses et de les désaimer ensuite. Quelquefois même, je prétends liker quelque chose uniquement pour le faire apparaître dans mon flux d’information, pour le montrer aux autres. J’ai, comme beaucoup de gens, regardé les vidéos de Dieudonné sur Youtube, histoire de me faire une idée. Maintenant, Youtube me recommande systématiquement ses nouvelles créations. Non merci.

Je comprends le problème politique, ou plutôt marketing (mais les deux sont liés) qu’il y a à introduire dans les algorithmes de recommandation des actions négatives. Mais voilà, je n’aime pas les salsifis. Je n’aime pas l’humour grivois. Je n’aime pas les blagues sur les homosexuels. Je n’aime pas les livres de Bernard Werber. J’en passe.

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(Red Beans - Cookbookman17 / Flickr CC-BY)

Au moins autant que ce que j’aime, ce qui me définit, c’est aussi — et peut-être surtout — ce que je n’aime pas. Cela ne veut pas dire que je ne veux entretenir aucune relation avec ce sujet : peut-être suis-je intéressé à l’idée de recevoir néanmoins des informations ?  On ne combat efficacement que ce que l’on connait bien.  En bref, si l’individuation passe par l’appropriation de valeurs et de goûts, il ne s’agit pourtant que de la moitié du gâteau, et les mécanismes de recommandation se contentent de dresser un tableau positif de notre identité en choisissant délibérément d’ignorer la partie en négatif.

Bien sûr, ces mécanismes s’affinent de jour en jour. Mais il suffit de faire une recherche sur le moteur de recherche alternatif DuckDuckGo pour comprendre à quel point le filtrage des résultats est une menace pour la neutralité des recherches. Je ne cherche pas à ce que l’on me caresse toujours dans le sens du poil : je suis un adulte responsable qui aime regarder les deux faces de la médaille, et j’ai à coeur de préserver cette neutralité objective. Sur un web de plus en plus partial, orienté marketing et transformé de jour en jour en un gigantesque centre commercial où nous nous oublions petit à petit, où nous nous diluons, je voudrais croire qu’il reste une place pour une information variée et quelquefois dérangeante.

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Même si les filtres anti-spam nous protègent d’un tas de messages plus ou moins indésirables, cette logique qui voue aux gémonies les contenus supposés non conformes m’ennuie, quelque part. Rien que cette semaine, en jetant un oeil dans le dossier spam de ma boîte Gmail, j’ai trouvé, entre autres, une offre d’emploi vantant le dynamisme du secteur médical (tiens, si je changeais de carrière), plusieurs offres très avantageuses de prise en charge des frais vétérinaires (je n’ai pas d’animaux, mais c’est gentil), un virement de 5.000$ de la part d’une banque africaine (woohoo!), une proposition très aimable de changer ma vie par la méditation (un peu de sérénité dans ce monde de brutes). Bien sûr, je n’ai pas de véritable utilité de ces messages publicitaires et, pour certains, carrément arnaqueurs. Mais au milieu de ce joyeux bordel, j’ai retrouvé plusieurs newsletters d’auteurs auxquelles je m’étais abonné : du contenu désiré, filtré par Gmail… et notamment mon propre roman-mail gratuit Némopolis, qui atterrit régulièrement dans les spams de mes abonnés, surtout chez Gmail et Hotmail. Bref, pas spécialement réjouissant, ce filtrage.

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Géniale illustration de Jo Brown pour le dernier chapitre de « Nemopolis

Récemment, je publiais une petite expérience de sabotage de Facebook. Le but était simple : pourrir l’algorithme de recommandation du réseau social en postant des contenus qui n’avaient rien à voir avec moi : des photos de saxophone, des sites de matériaux pour le bâtiment, des assiettes de viande, etc. En soi, le concept est une blague. Mais à bien y réfléchir, j’y ai trouvé une seconde utilité beaucoup plus intéressante : dans un écosystème de recommandation qui s’inquiète toujours de ce que nous aimons et de ce à quoi nous nous identifions, cette occupation grand-guignolesque m’invite à me pencher sur ce qui ne fait pas que je suis moi. En somme, à réfléchir à ce que je n’aime pas — ou ce qui ne m’intéresse pas, ce qui m’ennuie — pour l’intégrer dans la grande équation de mon individualité.

Je n’ai pas envie que mon internet ressemble à l’eau d’un bain dans lequel nous nous serions baignés mille fois sans jamais remplacer l’eau sale. À force de baigner dans la même sauce, de naviguer sur un web trop personnalisé par les algorithmes, qui ne nous met pas en danger intellectuel, on risque de rapidement sentir une odeur de moisi.

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Mise à jour (11/03/2014 - 17:20) : On me souffle à l’oreille qu’Eli Pariser, le fondateur d’Avaaz, a baptisé ce phénomène la « bulle de filtres (filter bubble). 

Selon Pariser, ce phénomène tend à reproduire les opinions, croyances et perspectives de l’utilisateur en formant un cercle vicieux. (Wikipedia)

Je vous suggère de consulter la notice en question pour approfondir ce que vous venez de lire, c’est assez passionnant.