Pourquoi je n’achète plus de livres de poche

Pendant longtemps, j’ai eu tendance à entasser les livres : atteint de collectionnite, j’éprouvais des réticences à ne pas posséder matériellement un texte – plutôt que de l’emprunter par exemple, ou de le lire en ligne.

Ce comportement m’a conduit naturellement à envisager mes déménagements avec anxiété : chez nous, les cartons de livres comptent pour une bonne moitié de notre « encombrement ». Adepte fervent du tsundoku, j’empilais à loisir jusqu’à ce que le vertige monte à son tour, certain de ne jamais vivre assez vieux pour lire tous mes livres, mais rassuré par leur présence immobile.

Mais années après années, les livres ont pris la poussière, et certaines reliures n’ont même jamais été ouvertes. Des poches, facilement achetés et facilement oubliés au sommet d’une étagère, quelques grands formats aussi, plus rares car plus chers, devant leur présence à l’impulsion du moment, à un achat coup de cœur – flash sur une couverture, conseil avisé d’un ami ou d’un libraire, emportés dans le tourbillon des mille autres choses à lire et à faire, pour au final se retrouver là, dans ce tas – dans cet amoncellement. Les livres ont vieilli, certains même ont commencé à jaunir, ce qui n’augurait rien de bon pour la suite. Pire, certaines colles se sont désintégrées, libérant les pages de leur carcan pour les faire flotter dans leur chemise cartonnée devenue incapable de les retenir. Bref, cette bibliothèque avait quelque chose d’inaccompli, comme si j’étais passé à côté d’un principe élémentaire : aveuglé par la possession, par l’envie d’acheter, j’avais oublié l’idée de transmission et de conservation… (et quelque part, épuisé par la multitude entassée, un peu celle de lecture tout court).

Et de me poser une question : pourquoi « fait-on bibliothèque » ? Parce que pour beaucoup d’entre nous, notre bibliothèque est un endroit où nous stockons ce que nous avons acheté – et pas nécessairement un endroit où nous effectuons un travail d’édification, de conservation et de transmission. Dans une logique d’édification, le plus sage serait sans doute de lire avant d’acheter quoi que ce soit (et les bibliothèques sont là pour ça). Mais nous achetons des livres à n’en plus savoir qu’en faire, poussés par la production bien sûr, car plus il s’en publie, plus on pense louper, plus on se croit « en retard », mais aussi poussés par une frénésie de consommation qui s’accroche à tout, culture y compris. Consommateur de culture écrite, voilà l’étiquette qui me venait parfois à contempler ma bibliothèque…

Mais à y réfléchir, ce comportement est problématique. Pour moi en premier d’ailleurs, qui noyé sous la masse ne sait plus par quel bout la prendre, jusqu’au découragement, à l’oubli et à l’abandon. Le numérique a résolu ce problème un temps, mais il s’est vite plié à l’accumulation lui aussi, gagné par la frénésie de dévoration.

Que faire de mes livres ? Et surtout, pourquoi les posséder ?

Depuis quelque temps – six mois, un an, peut-être davantage, je ne sais plus vraiment – j’aspire à autre chose. J’ai envie que ma bibliothèque reflète ce que je suis, et non pas ce que j’achète. J’ai envie qu’elle puisse être transmise à mes enfants, et qu’ils ne soupirent pas à la vue des poches jaunis et craquelés, puant la cellulose, mais au contraire s’en émerveillent, comme si je leur léguais un véritable trésor. Je veux n’être qu’en compagnie de vieux amis, de livres compagnons. Que leurs tranches ne soient plus anonymes, intouchées, mais familières et patinées. Je veux sortir un livre et sentir son poids, réel ou symbolique, et qu’à travers mes doigts frémisse l’électricité crépitant au contact du papier. Je veux quelque chose de beau, d’agréable et d’utile. Je veux renouer ce lien de préciosité, elle aussi réelle ou symbolique.

Alors, je n’achète plus de livres de poche (pardon à ceux qui en éditent). Et je n’achète plus beaucoup de grand format non plus, à vrai dire. Je désespère de ces dos carrés collés impersonnels, de ces formats usine, de ces blocs qui relèvent davantage de la papeterie que de l’édition. Je privilégie les beaux ouvrages, les grands formats, les couvertures rigides, les reliures cousues qui durent dans le temps et multiplient la durée de vie d’un ouvrage par 5 ou même par 10. J’examine les papiers, conditionne mon achat à la qualité intrinsèque du support. Forcément, j’achète moins de livres. Mais je les achète plus chers, et plus durables. Je fréquente les bouquineries à la recherche de versions anciennes, mais mieux conservées que leurs équivalents récents. Chaque livre est un trésor qui se rajoute aux autres (et de me demander, à part la Pléiade, pourquoi au contraire de leurs homologues anglophones, les éditeurs français ne cultivent aucun goût pour les « belles éditions »).

On m’objectera que si tous les éditeurs produisaient de tels ouvrages, il s’en publierait moins – simple question de coût et d’économie. Oui, c’est certain, et ce ne serait pas plus mal, non ? Moins de livres, mais mieux fabriqués, ce serait idéal. Et puis si, comme tous les quatrièmes de couverture s’échinent à le répéter, tous ces livres sont si formidables, pourquoi ne pas leur offrir un écrin digne d’être conservé ? Si un roman est tellement formidable, si son éditeur croit tant en sa valeur… pourquoi l’emballer dans un si piètre paquet cadeau ? J’ai parfois l’impression d’acheter un bijou et de me le voir servi dans un papier journal chiffonné. Éditeurs, si vous croyez en vos auteurs, offrez-leur de beaux objets pour mettre leurs textes en valeur : l’écrin doit être à la mesure du joyau.

Et qui sait, peut-être s’en vendrait-il davantage ?

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Photo par Patrick Tomasso via Unsplash


La fabrique de l’éditeur : comment apprend-on un métier qui ne s’apprend pas ?

J’ai la chance de donner des cours d’édition numérique dans une école parisienne. Là, les éditeurs de demain viennent apprendre leur futur métier. Et comme nous tous, ils s’interrogent sur ce qu’ils peuvent apporter à un secteur déjà surpeuplé… et s’ils pourront même simplement l’intégrer.

Quand on apprend le métier d’éditeur, on en passe par toute une phase d’apprentissages qui peuvent sembler rébarbatifs de prime abord : établir un compte d’exploitation n’a rien de glamour, ou en tout cas ce n’est pas plus glamour que d’apprendre à se servir d’Indesign ou d’intégrer les codes de typographie, pas plus que de se former au code informatique et d’élaborer des stratégies marketing. Mais comme tout cela fait partie du métier, eh bien on s’y plie, parce qu’il n’y a pas le choix : ce sont des basiques du métier.

Mais une fois cette phrase passée, une autre interrogation surgit – ou plutôt un autre conflit : comme après une crise de foie, on peut être tenté de rejeter ce qui sort des clous du métier stricto sensu et vouloir que le gavage cesse pour mieux se concentrer sur ce qui fait l’essence même du métier : les textes et les auteurs. C’est compréhensible : beaucoup d’apprenants n’ont pas envie de se former à Excel ou de s’intéresser au quotidien d’un graphiste ou d’un programmeur. Pourtant l’édition est un métier de synergie : c’est la conjugaison des talents qui fait la maison d’édition. L’éditeur y joue le rôle de chef d’orchestre. Il est le peintre qui organise les couleurs sur la toile. Mais passons sur cette phase, puisque tous les jeunes éditeurs en passent par là et qu’ils suivent globalement le même cursus.

Ce que je veux dire, c’est qu’on peut être tenté de ne s’intéresser qu’à son métier. Or il me semble qu’aujourd’hui, un bon éditeur est un éditeur qui s’intéresse à tout sauf à son métier (formulation un peu provocatrice, mais vous allez comprendre). Je crois que c’est d’ailleurs valable dans toutes les corporations. Nous vivons dans un monde où l’information n’a jamais été aussi facilement accessible : ces choses que je transmets lors de mes formations éditoriales, elles sont aisément trouvables sur le net, pour peu qu’on s’y intéresse un peu. N’importe qui peut se former de son propre chef, sans passer par une école : l’école est finalement là pour fournir un diplôme comme preuve de validation. Une marque de confiance, symbole d’un savoir censément acquis, une base commune à tous.

Mais les éditeurs pullulent : en fait, vous avez beaucoup plus de chances de devenir éditeur en montant votre propre maison d’édition qu’en étant embauché chez Gallimard ou Flammarion sur la base de vos compétences. Beaucoup de gens très talentueux cherchent le poste de leurs rêves sans forcément le trouver. Parce qu’au final, les profils se ressemblent.

Pour moi, ce qui différencie un éditeur, ou plutôt ce qui le sort du lot, c’est justement tout ce à quoi il s’intéresse en-dehors de l’édition : ce qu’il est, ce qu’il pense, son parcours, la manière dont les choses se sont enchaînées dans sa vie. Je n’aurais pas créé Walrus si je n’avais pas eu un ami développeur, si je n’avais pas fait d’études de cinéma, si je n’avais pas été libraire… C’est la conjonction de ces éléments qui font qu’à un moment, une identité ressort. Et c’est cette identité individuelle qui devra transpirer sur celle de la maison. Bien qu’il soit considéré comme l’un des maîtres du genre, Bradbury lisait très peu de science-fiction, ça ne l’intéressait pas vraiment : il préférait lire des essais scientifiques, des poèmes, de la sociologie… parce que c’est en sortant de son terreau originel qu’on développe une identité propre. Cela se fait naturellement.

Plus je donne ces cours d’édition, plus je réalise que la seule chose vraiment capitale pour devenir un bon éditeur, aucun formateur, aucune école, aucun manuel ne peut la transmettre. Cette chose, c’est le flair. Un éditeur est au croisement de plusieurs routes : la sienne d’abord, puis celle du monde qui nous entoure, des gens qui l’empruntent, des idées qui l’animent, des opinions qui s’y confrontent. C’est à l’embranchement de ces deux routes que se créent les livres.

Et la seule chose que je sache, c’est que le flair se travaille. L’intuition est avant tout une ouverture, une curiosité, qui se matérialise sous la forme d’une idée. Deux concepts se rencontrent et forment la possibilité d’un livre. Le métier de l’éditeur est alors de savoir de quelle façon et à quel moment. Cela ne s’apprend pas : cela se devine. C’est un sentiment d’urgence qui naît dans nos tréfonds. Il faut qu’un livre existe, parce que c’est le moment. Et quand cette excitation naît, c’est un moment de magie pure. Pour que le croisement s’opère, il faut de larges routes, des routes riches de sens, d’expériences et d’idées.

Les bases techniques sont importantes, je ne veux pas le nier puisque je les enseigne. Mais c’est pour mieux les oublier, ou du moins les transformer à sa propre mode. Je ne connais pas de meilleure manière de devenir un bon éditeur que de s’intéresser à tout, sauf aux livres (surtout à ceux des autres). Car l’essentiel, ce n’est pas comment on fait les livres, mais ce qu’on met dedans.

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Photo by Ant Rozetsky on Unsplash


Comment fabriquer ses propres livres grâce à la reliure japonaise ?

Kojiro Ikegami est un maître-relieur. Né au Japon en 1908 dans un petit village près de Togane, il se plonge très tôt dans l’art de fabriquer des livres. Car si son père n’était pas lui-même relieur, il était un lettré, un grand admirateur des classiques chinois, aussi la maison était-elle remplie de livres. Et quand son père écrivait, remplissant à la main des dizaines et des dizaines de feuillets, il reliait lui-même ces feuillets en cahier, puis les cousait ensemble selon le savoir-faire traditionnel de son pays.

Kojiro Ikegami a très vite aidé son père, jusqu’à developper un appétit insatiable pour la reliure et une envie d’en apprendre davantage. Il devint apprenti, et des dizaines d’années plus tard un maître reconnu par toute la profession… au point que le gouvernement japonais lui demanda après la Seconde guerre mondiale de restaurer certains ouvrages précieux considérés comme des trésors nationaux. Son fils et son petit-fils ayant maintenant repris le flambeau de l’entreprise familiale, Kojiro Ikegami ressentit bientôt l’envie et le besoin de consigner son savoir dans un recueil.

Publié au Japon en 1979, puis traduit et adapté pour la première fois en anglais en 1986, Japanese bookbinding, Intructions from a Master Craftsman est devenu un classique et une référence du genre, au point d’en être aujourd’hui à sa quinzième réédition. Il faut dire qu’il existe peu de ressources écrites sur le sujet, la plupart des savoirs se transmettant directement de maître à apprenti.

« Les artisans, dans leur grande majorité, veulent transmettre leur art et leurs compétences aux générations futures. Mais la reliure manuelle peut être un travail difficile, et certains relieurs répugnent à instruire d’autres personnes ou à révéler leurs techniques. Je ne suis pas de cette école. En écrivant ce livre, je partage mes techniques et ma connaissance de la reliure japonaise dans l’espoir que cela incitera le lecteur à s’y essayer de ses propres mains. »

C’est donc ce à quoi nous allons nous atteler.

Village Temple, Unzen, Japan. 1935 (Musée national du Danemark, domaine public)

Constituez tout d’abord votre cahier, à partir de vos feuillets imprimés et pliés. Une fois vos feuilles et vos couvertures placées, tassez, puis placez le cahier sur une surface plane. Il s’agit maintenant de déterminer l’emplacement des quatre trous.

À l’aide d’un clou planté au bout d’une baguette, tracez une ligne droite à environ un centimètre du dos du cahier : cela vous aidera à placer vos trous de façon rectiligne. Traditionnellement, la reliure japonaise « classique » (yotsume toji) comporte quatre trous. Il existe également une variante dite de style coréen, qui en comporte cinq.

Maintenant, il va falloir calculer l’espace entre les trous. En règle général, les quatre trous sont placés à égale distance les uns des autres – une question d’harmonie mais aussi de solidité. Vous devez donc déterminer cinq « espaces » : les trois intérieurs (entre les trous) et les deux extérieurs (entre le dernier trou et les bords supérieur et inférieur du cahier).

Prenez donc la hauteur totale de votre cahier, retirez-lui deux centimètres et divisez le reste par trois. Vous obtiendrez la mesure des espaces intérieurs. Les espaces extérieurs, eux, correspondent aux deux centimètres que vous avez soustraits au début (un centimètre en haut et un centimètre en bas). À l’aide d’une pointe et d’une règle, marquez l’emplacement des trous. Maintenant, il va falloir percer.

Mon conseil pour percer de façon efficace : placez le cahier bien tassé et aligné sur une planche de bois, et maintenez-le solidement en place : utilisez par exemple un objet très lourd (des poids d’haltères peuvent faire l’affaire) ou des pinces de dessin. On fait cela pour éviter que le cahier bouge et se décale pendant le perçage.

Une fois que le livre est bien maintenu en place sur la planche de bois, munissez-vous d’un marteau et d’un gros clou. Placez le clou sur l’emplacement du trou et donnez un bon coup bien droit pour transpercer tout le papier d’un seul coup – n’ayez pas peur d’aller cogner dans le bois. Répétez pour les trois autres trous. Et voilà. Votre livre est prêt à coudre.

En reliure, on se sert généralement de fil de lin – très solide et pratique à utiliser. Vous en avez probablement déjà chez vous : votre traditionnelle ficelle de cuisine est le plus souvent une ficelle de lin. Mais il en existe de différentes épaisseurs et couleurs, c’est à vous de choisir avec laquelle vous ornerez votre livre. On les trouve très facilement en mercerie – pour mes travaux personnels, j’utilise la marque Fil au Chinois.

Ne prenez pas ce choix à la légère : en reliure japonaise, le fil fait partie intégrante de la décoration du livre, car il n’est pas caché. Il est aussi la marque de la personnalité du relieur.

Muni de votre plus belle aiguille, vous pouvez maintenant coudre votre livre en suivant ces instructions.

Terminez la couture par un nœud solide, puis coupez le surplus de longueur à la longueur de votre convenance.

La tradition veut que l’on cache ce petit reste en le poussant à l’aide de l’aiguille entre les pages, mais on peut aussi imaginer le laisser apparent pour des raisons esthétiques. Maintenant, votre premier livre est prêt. Vous pouvez passer à l’exemplaire suivant.

Japanese bookbinding, Instructions from a Master Craftsman de Kojiro Ikegami recèle bien d’autres secrets : c’est un manuel idéal pour débuter, mais aussi pour apprendre des variantes plus complexes pour qui s’intéresse réellement à l’art de relier les livres. L’ouvrage se veut une sorte de mémoire de l’art, de compendium. Il s’intéresse donc de près à la tradition et à sa sauvegarde, mais peut parfois rebuter par son aspect strict et formel (mais c’est aussi pour cela qu’on aime la culture traditionnelle japonaise). Il demeure cependant une formidable source d’inspiration pour les personnes qui souhaiteraient adapter et moderniser cet art ancestral, et un point de repère pour les puristes pour qui dévier du savoir-faire ancestral n’est simplement pas concevable.

De là où je me tiens, les deux points de vue se valent.

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