Projet Bradbury, #2 : « Petits papiers »

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

La deuxième nouvelle du Projet Bradbury nous emmène dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre… sauf que ce n’est plus tout à fait le nôtre. Il s’est passé quelque chose, et ce quelque chose a radicalement transformé ce que nous connaissions. Déjà il y a beaucoup moins de monde sur Terre, et puis la nature a repris le dessus. Du coup, Vincent et Yohan font la route à vélo. Pour profiter du paysage.

Vous pouvez lire Petits papiers sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. Si mon travail vous plait, vous pouvez le soutenir sur Tipeee et accéder à des contreparties exclusives. La nouvelle est illustrée par CH.

Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !


PETITS PAPIERS

Inutile de le nier, le spectacle avait un côté inquiétant. Après tout, ce n’était rien de moins que des milliers de crabes d’eau douce qui déferlaient soudain en travers de la route, toutes pinces dehors, comme si l’eau du canal s’était mise à bouillir et qu’ils avaient dû fuir en quatrième vitesse.

Mais Vincent avait pris ses précautions. Lors de leur précédente étape, ils étaient tombés sur un garage dont les outils les plus encombrants n’avaient pas été ramassés. Il avait donc récupéré cette masse en fonte, super lourde, et qui bien sûr ne tenait pas sur le porte-bagage du vélo, et s’était mis en tête de la porter en bandoulière, genre barbare des campagnes. Yohan s’était bien foutu de lui quand, deux kilomètres plus loin, il avait raté un virage à cause du poids qu’il était perpétuellement obligé de compenser en se tenant de travers sur la selle – clairement le truc à ne pas faire en descente. Mais maintenant que les crabes leur grimpaient sur les sandales, Yohan était content : Vincent avait de quoi réduire en bouillie le premier qui tenterait de lui pincer quelque chose.

— Combien de temps ça va durer, d’après toi ?

— Une heure, peut-être plus. Non, en vrai, j’en sais rien.

Yohan laissa échapper un bâillement. Ce n’était pas la première fois qu’une procession de crabes les bloquait. Les crustacés étaient difficiles à éviter ces derniers temps, à peine aviez-vous vu le premier que les suivants déboulaient des fourrés et recouvraient toute la route. Inutile d’espérer poursuivre à vélo dans ces conditions, mieux valait attendre que le convoi passe son chemin.

— On aurait dû prendre l’autre route. Il y avait un panneau.

— Pourquoi tu m’as pas dit ?

— Y avait rien d’écrit dessus.

— Les pluies ont dû bouffer la peinture. On peut toujours remonter tout à l’heure pour vérifier.

— Ouais mais là faut se retaper la côte, mec : j’ai la flemme.

Vincent s’appuya contre le cadre de son vélo. Les crabes s’empêtraient les pattes dans les rayons de ses roues. Ça n’a pas l’air futé, un crabe, pensa-t-il, ça marche dans une direction jusqu’à ce qu’un obstacle lui barre la route, et ce n’est qu’à ce moment que la bestiole avise. Et puis ils ont l’air cons avec leurs grosses pinces qu’ils gardent en l’air comme des braqueurs tenus en joue par la police – ça a plus l’air de les handicaper qu’autre chose. Clic clic clic.

— Ils n’ont pas intérêt à me crever un pneu.

Pour le moment les crabes se contentaient de leur chatouiller les orteils. D’expérience, mieux valait ne pas bouger. Parce qu’elles avaient beau être encombrantes, leurs pinces, ils savaient s’en servir. Une fois, Yohan en avait fait les frais. Ça faisait un mal de chien.

— Au moins, on sait ce qu’on mangera ce soir, dit Vincent.

On racontait qu’au début, il n’y en avait eu que deux ou trois. Un aquariophile blasé avait dû les relâcher dans une rivière. Mais avec le dérèglement des températures, les machins s’étaient reproduits à toute vitesse. Ce n’était étonnant qu’à moitié : on était au beau milieu du mois de février et la chaleur était bien entendu insupportable, sans parler de l’humidité. En somme, les conditions idéales pour que ces bestioles prolifèrent. Ça faisait bien trois ans que les crabes s’étaient invités dans les campagnes. Ces saloperies avaient investi le moindre cours d’eau et bouffé au passage une part significative de la faune originelle. C’était dans la logique des choses – de celles qui disparaissent en tout cas, et de toutes les autres qui les remplacent.

Maintenant le tapis de crustacés s’éclaircissait. Le gros de la troupe avait déjà traversé la route et les retardataires pressaient l’allure. Inutile de se dépêcher, ça faisait des années qu’on n’avait plus entendu le grondement d’un moteur à essence sur une route. Vincent empoigna son grand marteau, le souleva au-dessus de sa tête et l’abattit de toutes ses forces sur un gros crabe bien rose, dont la carapace se répandit aussitôt aux quatre vents.

— Ok, dit-il, ce n’est peut-être pas l’outil idéal pour la pêche.

*

Il y avait quand même du bon à voir la nature reprendre le dessus. D’accord, les routes étaient grignotées par les mousses et certaines forêts s’étaient tellement remplumées qu’elles étaient impraticables désormais … mais le paysage avait gagné en poésie. La grippe avait fait le ménage, et même si l’humanité avait frôlé l’extinction, on s’en était finalement plutôt bien sortis. Moins nombreux, d’accord, mais les problèmes de logement et d’emploi étaient derrière nous. La nature était verte, luxuriante, les animaux pullulaient, la vie battait son plein : il n’y avait aucune raison de ne pas se sentir à sa place. Contrairement aux pessimistes qui ne voyaient que ce qu’ils avaient perdu, Vincent n’avait pas l’impression d’avoir traversé une apocalypse. Ou alors il avait mal compris le concept. Parce qu’au final, le monde était bien mieux que celui qu’il avait connu adolescent. En somme, son apocalypse à lui avait été joyeuse.

— Merde, je crois bien que j’ai crevé, soupira Yohan. C’est sûrement un de ces putains de crabes…

— On a roulé dans les ronces tout à l’heure, et puis nos pneus commencent à fatiguer… Faudrait qu’on en trouve d’autres.

Yohan leva les yeux au ciel et flanqua un grand coup de pied dans la besace en toile suspendue à son guidon. Le sac contenait quatre crabes, raides morts.

— Pour ça, faudrait qu’on se rapproche d’une ville. Ça m’étonnerait qu’on trouve des rustines dans ce trou.

— Lyon ne doit pas être loin, réfléchit Vincent à haute voix. Quelques heures en pédalant bien.

— Avec un pneu plat ?

Ils s’arrêtèrent sur le bord de la route sans craindre de se faire renverser par un chauffard et démontèrent le pneu crevé. La chambre à air portait les stigmates de nombreuses réparations – sutures, scotch d’électricien, morceaux de plastique et même un gros nœud sur la dernière éraflure. Vincent repéra la fuite à l’oreille et tira de sa sacoche un vieux sac en plastique de supermarché. On en trouvait encore parfois dans les arbres, et ils les récupéraient tous, sans exception, parce que c’était quand même bien pratique. Vincent fabriqua un genre de pansement et l’appliqua sur le caoutchouc avant de le coincer contre la jante. Il bricolait, c’était son truc, et avec le temps il avait perfectionné son art. En cela, il était le compagnon de route idéal.

— Ça tiendra le temps que ça tiendra, dit-il.

Quelques coups de pompe plus tard, ils se remirent en route en longeant le fleuve. Un temps, des canards curieux les escortèrent, avant de se lasser et de rebrousser chemin.

— Quitte à passer dans le coin, on devrait peut-être aller voir cette femme, là, tu sais… Celle dont le fermier nous a parlé la semaine dernière, sur la route de Valence…

Vincent s’assombrit comme un ciel d’orage. Il était de ceux que la débrouille n’effraie pas, bien au contraire : le monde lui était beaucoup plus simple depuis qu’il s’était… eh bien, depuis qu’il s’était simplifié, justement, par la force des choses. Un coup de marteau ici, une rustine là, un feu allumé au bord d’une route et aucune idée de l’endroit où il serait la semaine suivante : c’était une déclinaison de l’existence qui lui convenait très bien. Et il n’avait vraiment aucune envie de renouer avec les vieux démons de l’humanité.

— On trouvera bien tout seuls, répondit-il. Je veux dire, c’est une grande ville, Lyon : en tournant un peu, on finira par tomber sur ce qu’on cherche.

— Mec, j’ai aucune envie d’errer des heures dans des banlieues vides et des centres-villes infestés de chevreuils. Réfléchis deux minutes : ça peut nous faciliter la vie dans les prochains mois. Par exemple, on pourrait lui demander l’emplacement des magasins de vélos sur notre itinéraire.

— Notre itinéraire, non mais quel itinéraire ? Y a un itinéraire maintenant ?

Vincent soupira. Il n’avait pas accepté que Yohan l’accompagne dans son voyage depuis rien vers rien du tout pour se retrouver à la tête d’une agence de séjours organisés. Les routes les emmenaient d’un point a à un point b, c’était la seule chose à savoir. Et ce qu’ils trouvaient au point b n’avait au fond aucune espèce d’importance.

— De toute façon, j’ai d’autres trucs à lui demander.

— Comme quoi ?

— Écoute, je sais pas, différents trucs.

— Je comprends pas, t’as réussi à vivre sans jusqu’ici, non ?

— Vincent, mon vieux, t’es vraiment pas curieux comme garçon.

— Si, c’est pas la question.

— Alors t’es un rabat-joie.

— Non mais c’est quoi, le rapport ?

— Laisse tomber.

Ils poursuivirent leur chemin sans échanger un mot, et le soir venu, ils s’arrêtèrent aux portes de l’agglomération pour bivouaquer. Il était plus facile de voir approcher le danger en rase campagne – même s’il n’y avait pas de danger à proprement parler, à part se faire renifler les pieds par un sanglier. Non, c’était simplement plus agréable. Les vieux immeubles vides des anciennes banlieues-dortoirs pullulaient désormais d’oiseaux dont les ululements résonnaient dans les cours désertes la nuit. Et puis c’était un peu sinistre, tous ces bâtiments abandonnés… Avec la dépopulation, les gens qui avaient survécu à la grippe avaient quitté les banlieues pour emménager dans les appartements cossus des quartiers historiques. Personne n’aurait pu leur en vouloir.

Les crabes cuisaient sur le réchaud, et une bande de mouettes suspendues dans le ciel paraissait les convoiter. Pendant ce temps, Vincent passait en revue les pneus des vélos. Ils étaient presque lisses. S’ils voulaient poursuivre leur route, ils devaient les changer d’urgence. Dans l’absolu même, un nouveau vélo ne serait pas un luxe : le sien grinçait de tous côtés et menaçait de s’effondrer. Mais pour cela, il fallait trouver un endroit. La plupart d’entre eux ayant été dévalisées par les pillards depuis belle lurette, leur seule chance, c’était de tomber sur de petites boutiques, des ateliers en arrière-cour par exemple, des trucs pas clinquants, pas grand public. Et Yohan avait raison sur un point : il était difficile de leur mettre la main dessus sans en connaître l’adresse.

— Bon, c’est d’accord, finit par dire Vincent. Je t’accompagne. Mais pas question que j’y mette les pieds.

— Tu crois que j’attends ta permission pour faire les trucs ? Je comptais y aller de toute façon.

Vincent renifla la soupe de crabe et fit une grimace.

— Ton oracle, il doit avoir des recettes de cuisine, non ?

— « Mon oracle », non mais n’importe quoi, tu t’es cru dans un film ? C’est juste quelqu’un avec une imprimante…

Ils engloutirent la soupe avant que les mouettes ne fondent sur eux, puis se glissèrent dans les duvets avec l’impression d’avoir mâché le caoutchouc de leurs chambres à air.

*

La ville, pourtant vide, semblait comme pleine d’elle-même. Le lierre comblait les manques et encourageait le chiendent à percer l’asphalte. De loin ça ne faisait pas très propre, mais à se promener dans cet étonnant dédale végétal et minéral, on se sentait en paix, comme si les choses se trouvaient enfin à la place qui leur était dévolue.

Ils croisèrent de nombreux habitants. Beaucoup ne faisaient rien, à part compter les têtes de tournesol ou se reposer à l’ombre d’un arbre en croquant dans un fruit. La nourriture était abondante pour qui savait ce qui était bon à cueillir ou à faire cuire, et la viande n’était plus vraiment un problème. Les gens se payaient en monnaie de singe, même si beaucoup utilisaient encore la devise nationale en souvenir d’un autre temps. On se débrouillait avec ce qu’on avait sous la main, et puis on donnait aussi.

Ils demandèrent leur chemin à un type occupé à faire sécher des poissons sur une grande bâche noire tirée en plein milieu d’une avenue. L’homme leur indiqua une rue de l’autre côté du pont.

— Quand vous verrez la file d’attente, dit-il, ce sera là. Remarquez, à cette heure, il ne devrait pas y avoir foule.

Ils suivirent les indications du pêcheur et traversèrent le pont. Arrivés trois rues plus loin, ils comprirent alors ce que l’homme avait voulu dire. Sur un trottoir piqueté de coquelicots, une demi-douzaine d’autochtones de tous âges et de toutes conditions patientait en file indienne au pied d’un immeuble, sagement rangés derrière un cordon de sécurité en lambeaux. Yohan descendit de selle, prêt à prendre place dans la queue. Mais Vincent l’arrêta.

— Je sais pas si c’est une bonne idée de laisser les vélos dehors. On risque de nous les piquer, dit-il suffisamment fort pour que les autres personnes l’entendent.

— On n’est pas des voleurs, dit une petite voix derrière eux.

— Ouais ouais.

De toute façon, Vincent n’avait pas spécialement envie de rencontrer la folle. Il l’appelait la folle. Même s’il ne l’avait jamais rencontrée, il trouvait que ça lui allait plutôt bien.

— Alors j’y vais tout seul, dit Yohan. T’as qu’à garder les montures.

*

Deux heures plus tard, ou en tout cas – à défaut de montre – au bout d’un temps qui parut durer deux bonnes heures à Vincent, Yohan ressortit du bâtiment avec un bout de papier sur lequel il avait griffonné plusieurs adresses.

— Tiens, monsieur le sceptique : quatre anciennes boutiques de vélos, sans doute fermées, et dans des arrière-cours. Regarde, j’ai même un plan. Dommage, son moteur électrique était grillé : s’il avait fonctionné, j’aurais pu demander une photocopie.

Vincent fit avec sa bouche le genre de bruit que les enfants utilisent pour énerver les adultes.

— Mouais, on aurait aussi pu chercher nous-mêmes.

— Sérieux, jamais tu lâches l’affaire, toi. Plus vite on trouve, plus vite on se barre.

Sur ce point encore, Yohan avait raison. Yohan avait souvent raison.

Ils pédalèrent jusqu’à la première adresse et poussèrent la porte. Derrière le porche se trouvait un petit atelier de réparation abandonné. Mais la porte avait été défoncée et les lieux complètement vidés.

— Pas de chance, dit Yohan.

— Ouais, se contenta de répondre Vincent avec toute la morgue que ce seul mot pouvait contenir.

— Sérieux, me dis pas que tu l’aurais trouvé tout seul : rien ne l’indique depuis la rue, y a même pas de plaque ou de panneau. Juste, ne le dis pas. Ça va m’énerver.

— D’accord, d’accord.

Ils remontèrent une avenue au nom rendu illisible – c’était une grande avenue, avec de beaux arbres et des trottoirs pavés, au fond c’était tout ce qu’on avait besoin de savoir – et gravirent une pente raide en direction du quartier de la Croix-Rousse. Ils firent à nouveau chou blanc avec la deuxième adresse, mais la chance leur sourit enfin à la troisième.

C’était un petit magasin protégé par un rideau de fer que personne n’avait jamais cru bon d’ouvrir, et Vincent était plutôt habile de ses mains quand il s’agissait de forcer une serrure. Au bout de quelques minutes, le crochet céda et le rideau remonta en grondant. Le magasin avait été visité, sans doute même squatté, mais apparemment pas par des amateurs de deux-roues : il restait pas mal de trucs dedans, à commencer par des boîtes de chambres à air – plein –, six pneus neufs et un cadre presque nickel.

— Tadaaa ! s’écria Vincent quand il eut fini d’assembler son nouveau destrier et de changer les pneus de son acolyte, qui lui lança un regard vaguement méprisant. Quoi ? D’accord, j’admets, ça a du bon de demander de l’aide parfois. Il y avait peu de chances qu’on le trouve nous-mêmes, celui-là… À moins de ratisser la ville de fond en comble.

— Eh ben voilà, tu vois, c’est pas compliqué de reconnaître quand on est un gros con. Il n’y avait pas que des trucs nazes avant. Je veux dire, un peu de technologie n’a jamais fait de mal à personne.

— C’est quand il y en a beaucoup que ça fait du mal, dit Vincent en montant sur son vélo.

D’un coup de pédale, il fit un rapide tour du pâté de maisons. Ça roulait tellement bien avec du matériel neuf qu’il en avait presque oublié la sensation. Yohan avait eu raison, à quoi bon s’obstiner ? De retour devant le magasin, il freina à hauteur de son ami.

— Bon, ok, je vais y aller aussi. Je vais lui demander un truc.

— Sans déconner… Tu vas lui demander quoi ?

— Des recettes de cuisine, par exemple. Et puis peut-être une carte balisée de la région. Après tout, ça peut être utile aussi. Tu l’as payée avec quoi, ta liste d’adresses ?

— Je lui ai filé de la polenta qu’on a trouvée à Nice. La meuf avait l’air contente.

Les épaules de Vincent s’affaissèrent et il ouvrit la bouche, mais Yohan le rattrapa au vol.

— T’inquiète pas, évidemment que j’en ai gardé pour nous. Y en a tellement que tu peux même lui en filer un deuxième, si elle veut.

Ils enfourchèrent leurs vélos et rebroussèrent chemin, déjà hilares à l’idée de se laisser griser par la vitesse en dévalant la pente.

*

C’était au troisième étage. La porte était grande ouverte et Vincent ne s’embarrassa pas d’y frapper. L’appartement, tout en longueur avec de grandes pièces en enfilade, croulait sous les boîtes d’archives, les reliures cartonnées et les piles de papier. Certaines montaient jusqu’au plafond. Le fermier n’avait pas exagéré : la folle qui habitait ici avait littéralement imprimé internet.

— Pas mal hein, souffla Yohan.

Subjugué, Vincent contempla le capharnaüm un long moment, hypnotisé par ce qu’il imaginait être l’ampleur de la tâche. Sur une armoire dégueulant de papier recyclé, on avait scotché un petit panneau : « Wikipédia, 2/6 ». À droite, des classeurs empilés portaient des étiquettes qui lui rappelaient des souvenirs de jeunesse : Doctissimo, Copains d’avant, Marmiton, Yelp… Il y en avait des tas, répartis dans toutes les pièces selon un ordre qui lui échappait – mais qui devait pourtant obéir à une certaine logique. Au moins à celle de la personne dérangée qui s’était dit que ce serait une bonne chose de sauvegarder le web… Vincent doutait qu’elle ait pu l’imprimer en entier, c’était juste inenvisageable. Mais ce qu’il voyait relevait déjà du travail de titan et forçait le respect.

 Une voix l’interrompit dans sa rêverie.

— Suivant, j’ai dit !

Les deux hommes se retournèrent pour tomber nez à nez avec une vieille femme qui les dépassait d’une tête. Celle que Vincent avait jusqu’ici appelée la « folle » portait de grosses lunettes aux montures dorées, et ses longs cheveux tombaient en cascades blanches sur ses épaules. Elle ressemblait à une ingénieure de la NASA à la retraite. Et de fait, elle n’avait pas l’air folle du tout.

— Pardon, dit Yohan, on vous avait pas entendue.

— T’es de retour, toi ? Je fais pas de service après-vente, hein, ce qui est donné est donné.

— Non non, je viens pour mon pote. Il a des questions aussi, hein Vincent ? Il était trop timide pour monter tout seul.

Vincent donna un coup de coude à Yohan, qui lui donna un coup de coude en retour avant de sortir la polenta de sa poche et de tendre le paquet droit devant lui. L’imprimeuse afficha une mine satisfaite.

— C’est la journée de la polenta aujourd’hui ? C’est pas moi qui vais m’en plaindre, tu me diras, y a des trucs comme ça que tu ne trouves plus nulle part. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Pour lui, rectifia Yohan en désignant son ami. Maintenant que les présentations sont faites, moi je redescends surveiller les vélos et fumer une clope.

— N’allume pas ça dans l’immeuble, hein ! cria la femme. C’est interdit.

Yohan laissa Vincent seul avec l’imprimeuse. L’expérience le prouvait, le garçon avait de la ressource, mais il perdait vite pied en présence de gens aussi malins que lui. D’ailleurs, toutes les questions intelligentes auxquelles il avait pensé lui avaient d’ores et déjà échappé.

— On n’a pas toute la journée, gronda la femme. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

— Je…Pfff… Vous avez des cartes ?

Elle lui lança un regard effaré.

— Des cartes de quoi, des cartes Pokemon ?

— Non, des cartes routières.

— Sérieusement, c’est quand même pas compliqué à trouver, des cartes routières, il suffit de visiter une ancienne librairie et de…

— D’accord, alors des recettes de cuisine…

Un profond soupir de dépit souleva la poitrine de la femme.

— Bon, s’il n’y a que ça pour te faire plaisir… Tu veux quoi ?

— Du crabe, vous avez ?

Elle se dirigea vers une pile de classeurs et feuilleta le troisième en partant du sommet. Vincent pensa qu’il aurait dû lui demander un truc avec du vin, du wasabi ou du yaourt, histoire de la voir déplacer tout son bazar classé par ordre alphabétique.

— Tiens, voilà : cake au crabe, tourteau au pamplemousse, terrine… je n’ai imprimé que les recettes qui avaient une note d’au moins quatre étoiles, pas besoin d’encombrer la maison avec des trucs immangeables. T’as besoin d’un papier et d’un crayon ? Je t’aurais bien fait des photocopies, mais mon générateur a rendu l’âme il y a deux jours. C’est quand même con : j’ai des unités centrales, des câbles, des imprimantes, du papier et des toners à ne plus savoir qu’en faire, et c’est le jus qui me lâche en premier.

Vincent attrapa le bloc que la femme lui tendait et nota distraitement les recettes sans vraiment prendre garde aux proportions. Ce qui intéressait vraiment le bricoleur à regarder ces monceaux de papier imprimé, c’était de savoir comment elle avait réussi un tel tour de force.

— Si ça vous dérange pas, je peux vous demander comment ça vous est venu ?

— Mon vieux, j’ai des clients qui attendent…

— Et j’ai pas le droit de poser une deuxième question ?

— C’est pas Google ici, hein. T’as encore quelque chose à me donner ? Sinon faudra revenir et faire la queue.

Vincent se gratta le menton et eut une illumination.

— Je peux jeter un coup d’œil sur votre générateur. Peut-être même le réparer…

Vincent crut lire un certain intérêt sur le visage de son hôte, dont la bouche s’était réduite à un simple trait.

— D’accord, finit-elle par dire, ça coûte rien d’essayer. L’imprimerie est au fond.

Elle conduisit Vincent le long d’un grand couloir jusqu’à la dernière pièce, dont la fenêtre donnait sur une petite terrasse. Sur celle-ci, des panneaux solaires disposés de manière anarchique étaient reliés par des câbles scotchés aux gouttières à un boîtier fixé aux volets, duquel partaient d’autres câbles terminés par des prises électriques triphasées.

— Vous avez des outils ? demanda Vincent. J’ai pas pris les miens.

— Je dois avoir des tournevis, des pinces…

— Cool. Je vais ouvrir le capot et regarder s’il n’y a pas un truc de grillé.

Vincent démonta le boîtier. C’était du bricolage pas très heureux à l’intérieur, avec des fils dans tous les sens et des fusibles qui n’avaient pas l’air costauds. Et le disjoncteur avait sauté.

— J’ai commencé à sauvegarder internet quelques jours après le début de la grippe, commença-t-elle tandis qu’il plongeait le nez dans le boîtier comme pour s’y planquer. Enfin, juste les principaux sites, hein. Faut avouer, j’ai un côté parano, mais pour le coup j’avais raison de l’être. J’imagine que je ne suis pas la seule à l’avoir fait, mais sur le moment, je me suis dit que c’était important et que ça pouvait être utile. Au début, j’ai fait avec mon propre matériel, puis avec celui de ma boîte. Plus tard, quand on a traversé le gros de l’épidémie, y a eu une époque où les gens s’en fichaient pas mal de récupérer du matériel informatique. Les pillards avaient pris les télés, les smartphones, mais les disques durs, les imprimantes et les toners, c’était pas leur truc. J’ai continué à imprimer tout ce que j’avais sauvegardé sur mes disques, et je te parle, c’était bien après que le réseau tombe. J’ai toujours dit que tout foutre en ligne était une idée de merde. Mais avec un disque dur et une bonne imprimante laser, le problème est résolu…

— Comment c’est possible de tout enregistrer ?

— Regarde-moi, est-ce que j’ai une tête à avoir tout enregistré ? Non, parce que c’est juste impossible : autant essayer de déménager la bibliothèque d’Alexandrie avec un sac à dos. J’ai fait mon tri, ma propre tambouille. Par popularité d’abord, du plus gros au plus petit. Une grande partie des requêtes qu’on me soumet concerne les encyclopédies. On n’imagine pas le niveau de dinguerie des gens qui écrivaient Wikipédia : il y avait là-dedans l’équivalent de centaines d’encyclopédies papier. J’ai écrit deux-trois scripts pour automatiser les tâches, branché mes disques durs, et de là j’ai rapidement tout aspiré. Le jour où internet a rendu l’âme, je venais de terminer la sauvegarde des blogs référencés par la BNF. Tout le reste est tombé aux oubliettes, sans parler des réseaux sociaux : impossible d’accéder facilement aux archives d’un compte protégé par mot de passe. Tout ça a disparu. Enfin, j’imagine que c’est toujours accessible sur les serveurs d’origine, hein, mais faudrait traverser l’océan… et puis qui est-ce que ça intéresse, franchement ?

— Et vous avez tout imprimé ? Parce que je trouve ça dingue que ça tienne dans un seul appartement…

— Pour l’instant, j’ai sorti le plus utile : le courant électrique coûte cher en ressources et en entretien, la preuve, alors que le papier est fait pour durer des centaines d’années. Mais mes disques durs seront probablement inutilisables dans vingt ans. Alors j’imprime dans l’ordre, au fur et à mesure, un petit peu chaque jour. Quand ça veut bien marcher…

Au même moment, Vincent prit une châtaigne dans les doigts en pinçant un fil. Pas de doute, c’était un court-circuit. Il ne restait plus qu’à…

— Attends.

Il releva la tête. Les narines de l’imprimeuse palpitaient.

— Ça sent le cramé, non ?

— Je crois pas.

— Il y a une odeur de chaud.

— J’ai pas un odorat du feu de dieu, mais si vous le dites, alors…

Vincent n’eut pas le temps de terminer sa phrase : une grande gerbe d’étincelles jaillit du générateur et l’envoya rouler contre le mur. L’imprimeuse hurla et recula d’un pas en se protégeant le visage.

— Éteins-moi ça, vite !

Vincent regagna ses esprits et se frotta la tête.

— Vous avez un extincteur à gaz ?

— Un quoi ?

— Ben, c’est un feu électrique… On peut pas l’éteindre avec de l’eau, sinon on va griller.

Les flammèches commençaient à lécher la moquette de la chambre. Quelle idée d’installer un générateur ici. Comme prise de folie, l’imprimeuse avait déjà quitté la pièce en se tirant les cheveux. Quand Vincent la retrouva, elle tentait d’enfourner des poignées entières de feuilles A4 dans un grand sac à dos, avec l’énergie du désespoir.

— Faut sortir, madame !

Mais elle ne l’écoutait pas, et la fumée envahissait l’appartement.

— Et puis merde, hein…

Vincent dévala les escaliers pour ameuter les secours, à commencer par les autres clients qui attendaient leur tour. Une épaisse fumée grise montait désormais du troisième étage et l’imprimeuse n’était toujours pas sortie. Yohan se précipita vers lui.

— Bordel, qu’est-ce que t’as foutu ?

— Pour résumer, je me croyais meilleur électricien que ça. On ferait mieux de se casser.

— Sérieusement ?

— L’appartement est une immense corbeille à papier, dans cinq minutes il n’y aura plus rien. Ils sont assez nombreux, ils peuvent se débrouiller. Par contre, s’ils nous mettent la main dessus…

Deux costauds émergèrent du hall en toussant : ils soutenaient l’imprimeuse par les épaules. Elle portait deux gros sacs remplis de papier et hurlait à qui voulait l’entendre qu’il fallait y retourner.

— J’ai pas envie d’affronter ça, dit Vincent.

— Comme je te comprends, dit Yohan.

*

Ils n’arrêtèrent de pédaler qu’une fois les limites de l’agglomération franchies. La fumée s’accrochait à leurs vêtements et les cheveux de Vincent sentaient le roussi, et puis ils avaient l’impression que leurs poumons allaient exploser, mais ils avaient réussi à s’enfuir sans se faire remarquer.

— Je me sens un peu con, dit Vincent. Je veux dire, je sais bien que rien ne dure et qu’on finira tous en poussière, mais elle avait mis du cœur à l’ouvrage…

— Arrête le cinéma, l’interrompit Yohan en lui lançant un regard amusé. Je suis sûr que t’es content.

— Mais non, je suis pas content. Enfin, ok, c’est pas un drame non plus… Mais, je veux dire, bon, elle était certaine que d’autres avaient eu la même idée, alors c’est pas comme si on avait perdu quelque chose d’important… Je sais pas si je suis clair, soupira-t-il.

— Très clair.

— Bon, ben c’est déjà ça.

Yohan pédala sans dire un mot sur plusieurs kilomètres, un grand sourire scotché aux lèvres.

— Avoue, finit-il par dire. T’es fier de ta connerie. Pour un peu, je croirais que tu l’as fait exprès…  C’est pas tous les jours qu’on peut faire disparaître internet une seconde fois, hein ?

Vincent haussa les épaules et réprima un sourire.

— Bon, d’accord. Je suis un peu content.

Ils dévalèrent une longue côte les pieds de chaque côté du pédalier. L’air frais du soir leur piquait les joues et la journée avait été longue, mais maintenant qu’ils étaient loin, celle-ci s’effaçait un peu plus à chaque arbre croisé, à chaque sentier remonté, à chaque fossé franchi.

Ivres de leur présence au monde, ils pédalaient encore à la nuit tombée.

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Projet Bradbury, #1 : « Évadé »

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

Et voilà, c’est parti. C’est toujours difficile de poser la première pierre d’une maison. Déjà il faut savoir où la placer, et puis il faut commencer par la bonne – celle qui donnera le ton, le rythme, la couleur. Dans l’énergie qu’elle dégage, Évadé me semble remplir ces conditions : elle raconte un combat contre le renoncement. Mais je vous laisse la découvrir. Les illustrations sont de « CH. », un artiste de talent qui se trouve aussi être l’un de mes plus vieux amis. Oh, et si vous y trouvez des références à un morceau de Stupeflip, ce n’est sans doute pas un hasard.

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#0 | Délicates et fragiles

J’ai décidé de relancer un Projet Bradbury – écrire 52 nouvelles en 52 semaines – le lundi 11 septembre 2017. En guise d’interlude et pour patienter, voici un petit texte tout doux écrit ces derniers jours…

{ Cette histoire vous est confiée. Vous en êtes le gardien. Cette responsabilité vous incombe. Sans vous, elle disparaîtra. C’est de cette façon que survivent depuis toujours les choses insignifiantes. }

C’est presque autant une tache qu’une forme, pense-t-elle, mais comment trancher ? Personne ne se préoccupe du sort d’une tache – c’est un vestige, une empreinte, quoi que ça ait été ça appartient au passé, ce n’est plus parmi nous. Alors qu’une forme, c’est autre chose… Une forme réside là où elle se trouve, elle s’y insère en un lieu et en un temps. Ce n’est pas un souvenir… Même floue, une forme est un marqueur de concret.

À quatre pattes sur la glace, Paule plisse les paupières pour mieux scruter l’objet de sa curiosité. Le froid traverse ses gants, il monte à travers ses orteils, ses genoux et ses paumes. Ni vraiment forme, ni vraiment tache. La fillette retire son gant et toque du doigt contre le ruisseau gelé. Celui-ci lui renvoie le son mat des portes condamnées. Continuer la lecture de « #0 | Délicates et fragiles »