Cthulhu n’est pas mort : il chuchote à l’oreille de nos songes (4/4)

J’ai très vite su qu’aucun autre choix ne s’offrirait à moi. Je n’ai pas eu besoin d’attendre de retourner au Kaffe Einstein pour me douter que je n’y trouverais pas ma mystérieuse informatrice, disparue elle aussi dans un nuage de brouillard berlinois, « pour raisons personnelles » m’a confié un autre employé sans trop y croire lui-même. Je n’ai pas eu besoin non plus de retourner à la librairie pour me douter que je n’aurais aucune chance d’y échapper. De toute façon, qu’aurais-je bien pu leur dire ? « Salut, vous vous souvenez de moi ? Mais si, celui sur lequel vous avez pratiqué une étrange magie littéraire et que vous avez tatoué contre son gré en profitant d’une faiblesse momentanée, avant de le laisser geler sous la neige d’un parc désert ? Ça vous rappelle quelque chose, n’est-ce pas ? Oui, je reprendrais volontiers un peu de ce délicieux poulet coco. » Impossible. Mes jambes auraient de toute façon refusé de me porter jusque là-bas, surtout après l’épisode de la police. Je ne vous ai pas encore raconté ? Continuer la lecture de « Cthulhu n’est pas mort : il chuchote à l’oreille de nos songes (4/4) »

Cthulhu n’est pas mort : les livres rêvent de lui (3/4)

Comment avais-je pu ne pas y penser ? Tout au long de mon périple berlinois (voir ici la première et la deuxième partie), jamais il ne m’était passé par la tête de visiter les bibliothèques, librairies et autres bouquinistes dont la capitale allemande regorge. Lovecraft ne manque pourtant pas d’insister sur ce point dans ses histoires horrifiques : la vérité, aussi sordide soit-elle, se dissimule souvent entre les pages d’ouvrages impies. Certes, la préférence des lecteurs ici s’oriente davantage vers les catalogues de design et les art-books que vers les grimoires de magie noire, et il n’y a guère que chez les bouquinistes de la Winterfeldstrasse que j’ai quelquefois pu dénicher de vieux nids à poussière dignes d’intérêt… mais la piste que m’a involontairement offerte la serveuse du Einstein Kaffee m’apparaît désormais comme ma dernière chance de mener à bien cette enquête. Continuer la lecture de « Cthulhu n’est pas mort : les livres rêvent de lui (3/4) »

Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4)

Deux jours s’écoulent sans nouvelles de Florian. À vrai dire, je n’en ai pas cherché. Mon téléphone pro est resté sur répondeur et j’ai volontairement délaissé ma messagerie électronique de peur d’y voir s’afficher un courrier déplaisant (si vous n’avez pas encore lu la première partie du reportage, rendez-vous ici).

Il faut reconnaître que j’ai planté le garçon au beau milieu d’une situation pour le moins étrange — dans cette salle souterraine dédiée au culte onirique de Cthulhu, située juste sous la Philharmonie de Berlin —et que je me vois mal justifier la raison pour laquelle je me suis enfui alors que les choses commençaient à devenir intéressantes. Appelez cela l’instinct de la proie face au prédateur : un instant paralysé par l’effroi, puis une course à bride abattue pour échapper au pire. Je n’ai pas pu contrôler mes jambes : elles ont agi de leur propre chef. La trouille ? Oui, sans aucun doute. C’est peut-être aussi ça qui m’empêche de demander une seconde chance au jeune homme : un semblant de fierté. Le pire étant que je n’arrive pas à expliquer les raisons de ma fuite. L’instinct, oui. Ça ne peut être que ça. Continuer la lecture de « Cthulhu n’est pas mort : disparitions à Berlin (2/4) »

Cthulhu n’est pas mort : enquête sur un culte millénaire dans les bas-fonds de Berlin (1/4)

J’attends mon rendez-vous de 19h30 au coin d’une place déserte. L’endroit qui a été choisi se situe dans les anciens quartiers ouest de Berlin. Si du temps du Mur les environs étaient l’épicentre d’une activité frénétique, ils sont aujourd’hui réduits à l’état de blocs résidentiels desquels dépassent parfois les crêtes des grands hôtels au luxe discret — on est tout proche du quartier des ambassades et à deux pas du siège de la CDU, le parti d’Angela Merkel. La folie berlinoise s’est déplacée à l’est, du côté de Kreuzberg et de Neukölln. Là-bas, les loyers sont encore abordables et la population cosmopolite, même si la gentrification, l’ennemie jurée du Berlinois, a tendance à pousser dehors les plus pauvres.

Je n’ai pas caché mon étonnement quand mon contact m’a filé rencard à Schöneberg — pour avoir plusieurs fois visité la ville en tant que touriste, je sais qu’il ne s’y passe pas grand-chose. On y croise surtout des expatriés — l’école et le lycée français se trouvent non loin de là — des « mamas Macchiato » et une bonne partie de la communauté gay bear. Rien de ce que je suis venu chercher dans la capitale un jeudi soir à bientôt vingt heures passées. Florian — appelons-le comme ça — est en retard. Il fait nuit noire depuis seize heures et je commence à m’ennuyer.

J’ai rencontré Florian sur un forum de discussion. Le jour, il travaille à la sécurité informatique d’une grande entreprise pharmaceutique, collectionne les figurines de super-héros et écoute de la musique classique entre deux disques de metal : il correspond parfaitement à l’archétype du nerd tel qu’on nous le vend dans The Big Bang Theory. Mais Florian est riche de passions hétéroclites, et c’est l’une d’entre elles qui m’a conduit à le contacter : il se passionne pour l’occultisme et la magie noire en lien avec le culte de Cthulhu et des Grands Anciens. C’est son petit hobby, un truc qui lui occupe quelques nuits par mois entre deux parties de Fallout. Et contrairement à la plupart de ceux qui traînent sur les forums lovecraftiens, Florian n’a pas l’air de plaisanter. Cthulhu, il y croit dur comme fer. Et il compte bien « m’apporter la preuve de son existence ». Je l’ai pris au mot, bien entendu.
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Shintô : les dieux qui dorment sous les feuilles mortes

« Faire son catéchisme » était pour ma grand-mère au moins aussi important que d’aller à l’école : elle avait donc encouragé mes parents à m’inscrire aux cours du mercredi après-midi dispensés par la pharmacienne du village. Je ne me souviens pas y être allé à reculons la première fois ; à vrai dire tous mes amis de l’école ou presque y allaient eux aussi, c’était la tradition. Traversant l’arrière-boutique, on rejoignait la cuisine, puis le salon attenant, pour se retrouver autour d’une table et discuter des aventures de Jésus — il me semblait que le Messie disposait de pouvoirs à faire pâlir d’envie les super-héros et ça me plaisait plutôt, même si à 7 ans les paraboles m’évoquaient davantage des antennes de télévision que des analogies riches d’enseignement. L’ambiance n’était pas à la bigoterie : on rigolait comme dans la cour de récréation, on mangeait des gâteaux et on finissait toujours par poursuivre le chien de la pharmacienne dans le petit jardin derrière la boutique. Je suis allé longtemps au catéchisme, j’ai aussi écumé les colonies de vacances catholiques jusqu’à 13 ou 14 ans, mais je me souviens distinctement n’avoir jamais vraiment cru ce qui s’y racontait ; même petit, je n’ai jamais eu la foi — et l’hypocrisie de mes amis qui voulaient faire leur communion uniquement pour les cadeaux me révoltait en secret. Pendant les camps, j’étais le seul à ne pas aller à la messe le dimanche, je ne m’y sentais pas à ma place et il me semblait que c’était idiot de prier un Dieu auquel je ne croyais pas. Pendant une heure, je marchais sous les arbres qui bordaient le parc de la propriété, la tête penchée comme sous le poids d’un regard extérieur. Je n’aurais jamais continué si je ne m’étais pas tant amusé le reste du temps : en semaine, c’était une colonie de vacances comme toutes les autres, à l’ambiance formidable, où je ne me suis jamais senti jugé par les prêtres ou les moniteurs. Reste que je n’étais pas touché par la foi comme les autres. Quelque chose m’échappait dans le concept de divinité, ça ne collait pas avec l’image que je me faisais du monde. J’ai toujours admiré, pour ne pas dire envié, ceux qui croient en un Dieu : il me semble que leur vie est plus douce. Je me trompe peut-être. Continuer la lecture de « Shintô : les dieux qui dorment sous les feuilles mortes »