Pourquoi c’est bien : Candide, de Voltaire

Candide, pourquoi c’est bien ? Eh bé pour un tas de bonnes raisons.

D’abord le pitch. Candide est un garçon un peu simple qui vit dans le château du baron de Thunder-ten-tronckh, et comme dit son maître à penser le philosophe Pangloss, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais un jour Candide est pris la main dans le sac en train d’embrasser la fille du baron. Foutu à la porte du château sans un rond en poche, il part découvrir le monde et se fait enrôler comme soldat. Il manque de se faire massacrer et retrouve Pangloss, à moitié mort, qui lui apprend que le château a été pris d’assaut et que toute la famille, y compris sa copine, s’est faite tuer par des soldats. Le mec n’a pas le pot. Il décide de partir au Portugal avec son nouveau pote, Jacques, mais le bateau coule et Jacques se noie. C’est la galère, mais il finit par arriver à Lisbonne… le jour du tremblement de terre du siècle. Et comme les religieux là-bas ne croient pas au hasard, l’Inquisition l’arrête pour le brûler façon petit bois.

Et là, c’est juste le début du livre.

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[APPEL] Aux livres, citoyens !

Comme beaucoup au lendemain du vote américain, j’ai peur. C’est un sentiment à la mode en ce moment. Il nourrit les pires idées, le repli identitaire, l’intolérance, la violence. Mais la peur peut aussi nous sauver parfois. C’est grâce à ce mécanisme naturel que les animaux fuient un prédateur ou que nous ne nous approchons pas d’un gouffre. En ce sens, la peur est utile : elle est un signal d’alarme. Elle nous prévient qu’un danger rôde. Continuer la lecture de « [APPEL] Aux livres, citoyens ! »

Fenêtres intérieures : Coline Pierré et Martin Page

Je ne parle pas souvent de mes lectures ici — je devrais peut-être le faire plus régulièrement, d’autant que Page42 avait été créé pour cela à la base ; parler de livres étranges et envoûtants —, mais il y a certaines initiatives qui valent le coup de se lever du banc de touche. J’en veux pour preuve Coline Pierré et Martin Page, duo à la scène comme à la ville tellement bien assorti qu’on dirait qu’ils l’ont fait exprès. Ces deux auteurs ont récemment monté un site pour présenter leur travail « hors-circuit », c’est-à-dire les créations réalisées à leur propre compte, sans passer par un éditeur. Forcément cette démarche hybride ne pouvait que m’intéresser — je m’inscris aussi dans cette voie — et j’ai donc fini par passer une commande sur le site Monstrograph. Et autant vous dire que je n’ai pas été déçu. Continuer la lecture de « Fenêtres intérieures : Coline Pierré et Martin Page »

Faut-il lire Modiano pour être heureux ?

C’est compliqué d’être Français. Quoi que tu dises, quoi que tu écrives, il y aura toujours quelqu’un pour te contredire et c’est très bien comme ça, quelque part, parce que ça veut dire qu’à défaut de véritable dialogue, il y a une certaine envie de communiquer.

Regardez par exemple cette histoire de Fleur Pellerin qui n’a pas le temps de lire le prix Nobel de littérature Patrick Modiano (et qui a l’honnêteté de l’avouer à la télévision, chapeau bas) : trouvez-moi un autre pays où cela susciterait une pareille polémique. Pour ça, on ne pourra pas dire que la France n’est pas un pays de livres. D’un côté, les anti-Pellerin rivalisent de mépris et appellent à la démission de façon un peu outrancière (on exige des démissions comme des baguettes à la boulangerie ces derniers temps) et de l’autre, les pro-Pellerin arguent que si la Ministre de la Culture avait prétendu passer son temps à lire, écrire, écouter de la musique et sculpter des sapins de Noël, on lui aurait sans doute reproché de ne pas se consacrer assez à son boulot. Bref, le débat tourne en rond. Continuer la lecture de « Faut-il lire Modiano pour être heureux ? »

Comment (et surtout pourquoi) construire une biblioboîte ?

 

Le Ray’s Day du 22 août prochain est aussi l’occasion de réfléchir aux différentes manières de promouvoir et d’encourager la lecture autour de nous. Toutes les initiatives sont les bienvenues, surtout les plus inventives, et chaque participation a son importance : on nous rabâche suffisamment que les jeunes (et les moins jeunes) ne lisent plus ou plus assez pour avoir envie de renverser la vapeur et d’apporter notre pierre à l’édifice.

Little Free Library

Vous avez peut-être déjà croisé l’une de ces petites merveilles au détour d’une avenue : on les désigne sous plusieurs noms — boîtes à livres, bibliothèques de rue, biblioboîtes, “little free libraries” chez nos amis anglophones, etc — mais elles remplissent une seule et même fonction : échanger des livres de façon libre et gratuite. Du temps où j’étais libraire, je déposais régulièrement dans le hall de mon immeuble des cartons remplis de livres qui ne m’intéressaient plus ou que je n’avais pas envie de garder. Le principe de la biblioboîte est sensiblement identique et tout aussi simple, quoi qu’un peu plus élaboré : il s’agit de fabriquer un abri — une sorte de nid douillet — dans lequel déposer ces ouvrages pour qu’ils puissent y attendre leur prochain « propriétaire » en toute tranquillité.

Siri's Book Exchange

La biblioboîte fonctionne  selon la règle de l’échange et du partage. Si l’on dépose un livre, on peut en prendre un. Si l’on dépose dix livres, on peut en prendre un seul aussi, ou trois, ou dix, comme bon nous semble. Et évidemment, si l’on prend un livre, on doit en déposer un : ainsi s’entretient l’écosystème de la biblioboîte (pas besoin de lumière, ni d’arroser).

J’ai déjà croisé une ou deux boîtes à livres à Paris (pas tant que ça pour une si grande ville). Ici, à Berlin, elle sont légion et se couplent souvent avec une penderie pour les vêtements, une caisse pour les chaussures et une boîte pour les jouets d’enfants. Cette mouvance nous vient en directe ligne du mouvement freegan, dont les adeptes cherchent dans l’entraide et le partage ce qu’ils ne trouvent plus dans un consumérisme à bout de souffle. Sur Facebook, les membres des groupes freeganistes postent régulièrement des photos d’objets à venir récupérer. Appliqué au livre, le concept ne manque pas d’enthousiasmer. Les plus fervents utilisateurs de biblioboîtes vont jusqu’à acheter leurs livres préférés pour les y déposer. Bien sûr, ces échanges sont gratuits et ne génèrent pas de profits, ni pour les donneurs, ni pour les auteurs et les éditeurs : ces transactions non-marchandes entrent dans le champ d’application de l’épuisement des droits, une exception au droit d’auteur reconnue par la loi et qui permet, entre autres, le marché du livre d’occasion. Alors si en plus c’est permis, pourquoi se priver ?

Free Little Library

Votre biblioboîte devra néanmoins répondre à certains critères.

D’abord, assurez-vous que la mairie de votre ville ou de votre village donne son accord avant de vous lancer : il serait dommage que le service des encombrants ou les agents municipaux jettent votre splendide bibliothèque de rue parce que vous n’avez pas pris le temps de demander une autorisation. Vous pouvez également, comme beaucoup d’autres biblioboîteurs, choisir de construire votre bibliothèque de rue sur votre propriété, par exemple en la collant à votre barrière de manière à ce que chacun puisse y accéder depuis la rue. Dans un cas comme dans l’autre, assurez-vous de la pérennité de l’emplacement avant de construire ou de déposer.

Ensuite, il faut garder en tête que votre biblioboîte essuiera toutes les intempéries dehors : il faut donc qu’elle soit étanche à la pluie et si possible à l’humidité. Les puristes utiliseront des sachets de dessicant que l’on trouve au fond des boîtes à chaussures, les autres du papier journal pour isoler les livres de leur étagère (à changer régulièrement). Un panneau transparent en plastique souple cloué devant les étagères évitera que la pluie tombe sur les couvertures.

Little Free Library

Pour le meuble en lui-même, il y a différentes écoles. Certains bricoleurs décident de tout construire de A à Z, panneaux et étagères. D’autres recyclent, récupèrent une caisse à savon, une vieille étagère, un buffet, une armoire chez Emmaüs ou dans un grenier, qu’ils retapent, repeignent et recyclent. D’autres enfin font leurs emplettes chez Ikea et achètent une étagère toute faite. Il n’y a pas de règle, il n’y a que des contraintes : celles de l’endroit dans lequel vous installerez votre bibliothèque de rue. Inutile donc de transformer l’armoire normande de Mamie en biblioboîte si c’est pour la caser dans une ruelle où l’on a déjà à peine la place de passer. Faites simple et fonctionnel, mais lâchez-vous sur la décoration.

Enfin, les biblioboîtes sont des écosystèmes fragiles et demandent un minimum d’entretien : vider les détritus de ceux qui prennent votre bibliothèque pour une poubelle, vérifier si certains livres ne sont pas pourris ou trop abîmés, nettoyer de temps en temps, réassortir au besoin et à l’envie. Peu de travail en réalité, pour donner naissance à un point de rencontres qui peut parfaitement entrer dans le cadre d’une association, d’un groupe d’ami-e-s, et qui donnera sans doute à cet emplacement un côté festif qu’il n’avait pas avant.

Little Free Libraries...all around Fayetteville...

Le partage de la culture est l’affaire de chacun : nous ne pouvons pas d’un côté nous plaindre que les gens ne lisent plus si nous ne nous donnons pas les moyens de rendre la lecture  accessible et attirante. Le non-commercial a aussi son rôle à jouer pour rebooster une industrie — sinon moribonde — touchée par un pessimisme qui fait peine à voir. La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons tous nous y coller. La mauvaise nouvelle… il n’y a pas de mauvaise nouvelle.

Une suggestion pour fêter le Raysday ? Construisez une boîte à livres.

Photo d’entête :  Joe Shlabotnik