Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood

La servante écarlateThe Handmaid’s Tale dans son titre original – est une dystopie : un futur possible, bien que loin d’être souhaitable. Dans les dystopies, l’histoire démarre en général après qu’une catastrophe naturelle ou un conflit dévastateur ait modifié le monde tel que nous le connaissions pour le laisser à genoux. C’est alors seulement que le pire arrive.

Mais Margaret Atwood ne s’attarde pas sur les raisons du déclin : elle y plonge immédiatement le lecteur, comme en immersion, à travers le témoignage clandestin de son personnage, Defred. Celle-ci, aux prises avec des forces qui la contraignent à l’obéissance, nous livre un témoignage étouffant de la vie quotidienne dans ce monde d’après. Continuer la lecture de « Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood »

Comment penser comme Sherlock Holmes ? « Mastermind », par Maria Konnikova

Les périodes de fêtes sont propices à la lecture et celles-ci n’ont pas fait exception : j’ai beaucoup lu ces dernières semaines. Ainsi que je l’avais expliqué dans un précédent article, lire est à la fois le moteur et le carburant de l’écrivant, le réservoir dans lequel il puise énergie et inspiration. Et quand la lecture en question vous apporte encore plus que cela, il convient de la faire partager au plus grand nombre.

Vous savez à quel point je suis un fanatique absolu de Sherlock Holmes. Je ne parle pas uniquement de la (fabuleuse) série Sherlock avec Benedict Cumberbatch et Martin Freeman, mais aussi de tout le reste, et plus particulièrement des écrits d’Arthur Conan Doyle, que je relis régulièrement et toujours avec la même délectation. Aussi, lorsque j’ai vu passer ce livre, mon sang n’a fait qu’un tour : j’avais trouvé ma lecture de Noël idéale.

1682203_inline_inline_2_its_elementary_my_dear_watson

Mastermind : How to Think like Sherlock Holmes (Comment penser comme Sherlock Holmes) est un ouvrage écrit par Maria Konnikova, une amatrice invétérée du détective de Baker Street, qui s’est amusée à décortiquer le fonctionnement psychique du célèbre enquêteur pour en extraire une méthode de pensée applicable pour le commun des mortels. Je dois avouer que le principe m’a fasciné, et je n’ai pas été déçu : malgré quelques longueurs, surtout dans la seconde partie, j’ai dévoré le livre en quelques jours. Et si les conseils que l’on peut tirer des nouvelles de Conan Doyle ne sont pas toujours faciles à mettre en application (en même temps, est-ce que vous vous attendiez à ce que penser comme Sherlock Holmes soit facile ?), on peut voir se dessiner les grandes lignes d’un schéma qui, avec un peu de pratique, bouleverseront vos habitudes de pensée.

3048507332_8ca3903548_z

1/ Être absolument à ce que l’on fait : l’attention totale

D’abord, penser comme Sherlock Holmes, c’est appliquer une méthode que le détective a lui-même nommée : la méthode scientifique de l’esprit. Pour résumer, il s’agit de mettre en pratique une façon de penser qui s’inspire d’un protocole expérimental scientifique, à savoir : observation, expérimentation, déduction. Comprendre un problème, le circonscrire, l’observer, faire des hypothèses, imaginer des ramifications, tester, déduire et répéter : de la même façon qu’un chimiste triture ses alambics à la recherche du bon composé, Sherlock Holmes nous propose de penser de façon rigoureuse, presque mathématique. Et pour obtenir un raisonnement objectif et exact, il nous faut faire preuve d’une grande rigueur. Cette grande rigueur, nous ne la possédons pas dans nos « réglages de base » : notre mode de pensée est le « système Watson ». Mais nous allons tout faire pour mettre en marche le « système Holmes ».

Le système Watson est une sorte de pilotage automatique dont nous devons nous débrancher si nous voulons raisonner à la manière de Sherlock Holmes. Pour cela, il faut traiter notre cerveau comme un sportif et l’exercer. De quelle manière ? En le dotant d’un sens critique particulièrement acéré.

Maria Konnikova prend un exemple simple, qui tient en une phrase : Joe n’a aucun lien avec la mafia. 

Notre cerveau est fait d’une telle manière que nous sommes conditionnés pour croire qu’une information est vraie, même quand on affirme le contraire. En lisant cette simple phrase, la première chose qui nous vient à l’esprit est : Joe A des liens avec la mafia. Ce sont des automatismes qui, s’ils peuvent être combattus, laissent néanmoins des traces dans notre mode de raisonnement. Le cerveau est un raconteur d’histoire professionnel. Il extrapole sans cesse. Aussi, il convient de mettre en marche le système Holmes.

La méthode Holmes pourrait se résumer de la façon suivante : toute information doit être traitée avec scepticisme. En aucun cas, on ne peut laisser le monde extérieur influencer sa pensée, ou plutôt, il faut être conscient que le monde extérieur (et nos a priori intérieurs) ne cessent de l’influencer. En sachant cela, on peut alors penser en conséquence.

Pour débrancher le pilote automatique, il n’y a qu’une seule solution : l’attention permanente. En exprimant le souhait, la volonté expresse, de penser de façon indépendante, notre cerveau se déconnecte du système Watson et engage le système Holmes.

2853415157_4c651ef64f_z

Matt from London - CC-BY

2/ Le grenier du cerveau

Sherlock Holmes emploie cette comparaison à plusieurs reprises : notre cerveau est un grenier dans lequel nous stockons des informations, utiles ou non. Si notre grenier est mal rangé, ou s’il ne contient que des choses inutiles, alors il nous sera difficile de l’utiliser pour mener à bien un raisonnement. C’est pour cette raison que l’état d’attention permanente est important : il nous permet de choisir quelle information nous choisissons de stocker ou non.

Faites le test : débranchez les automatismes et faites une promenade en faisant attention à tout ce qui vous entoure : couleurs, formes, visages, mais aussi bruits, odeurs, sensations, etc. Faites vous-même le choix de ce que vous souhaitez garder et ce que vous souhaitez jeter, ou mettre dans un coin pour plus tard en attendant de décider si cela était important ou non. Vous verrez que vos souvenirs seront bien plus nets, clairs et exploitables que si vous laissiez votre esprit vagabonder, comme nous le faisons tous (il est impossible, même pour Sherlock, de laisser branché le système Holmes 24/24).

Le grenier est composé de deux parties : une structure et un contenu.

  • Structure = comment les informations sont entreposées, gérées et rappelées.
  • Contenu = les souvenirs en question.

Choisir ses souvenirs est une manière de mieux les organiser, de filtrer le monde pour mieux pouvoir se rappeler. Car en effet, il faut garder une chose à l’esprit : nous ne savons que ce dont nous pouvons nous souvenir.

Pour mieux se souvenir, il y un truc : la motivation et l’intérêt. Lorsque nous sommes motivés à l’idée d’apprendre et de nous souvenir, et lorsque le sujet en question attise notre intérêt, le cerveau grave mieux les informations : il les stocke de façon pérenne, dans un coin bien rangé du grenier. C’est pourquoi les chansons et les comptines sont un si bon vecteur d’apprentissage pour les enfants, et qu’on apprend l’alphabet et les tables de calcul en chantant.

Si l’on veut vraiment se souvenir de quelque chose, il faut y faire attention (par exemple, en matérialisant la pensée en se disant « Je veux me souvenir de cela ») et le consolider au plus vite, par exemple en le réutilisant dans une conversation, en l’écrivant ou, encore mieux, en l’expliquant à quelqu’un d’autre. Notre pensée se forme en empruntant les structures de notre grenier : un grenier mal organisé générera une pensée désorganisée. Et comme cette structure fonctionne selon le système Watson, avec les réglages d’origine, le but est de switcher régulièrement en mode Holmes.

Car nos observations sont souvent trompeuses, à commencer par les premières. Si les gens vous jugent lors des cinq premières minutes de votre entretien, ce n’est pas pour cela qu’ils vous jugent de façon correcte. En utilisant le système Holmes, on remet tout en question. On observe. Cette jeune fille qui porte une jupe droite et un chemisier étriqué est-elle aussi sérieuse que ces vêtements le laissent entendre ? Même chose pour ce garçon bardé de cuir et de tatouages : est-il aussi dur qu’il en a l’air ? Nous devons nous souvenir que notre système de pensée nous conduit, de base, à effectuer des jugements hâtifs. Nos pensées sont sans arrêt biaisées.

La règle numéro un du système Holmes est donc de ne jamais se fier à sa première observation. il n’y aucune exception à cette règle : ne jamais se fier à sa première observation, qui est presque toujours fausse. Il n’existe aucune exception à cette règle, car comme le rappelle Sherlock Holmes en personne :

“Je ne fais jamais d’exception. Une exception invalide la règle.”

Qu’est-ce qui fausse notre première impression ? Beaucoup de choses, à commencer par nos propres souvenirs, nos émotions du moment, notre humeur… Il a été prouvé que la météo elle-même avait une influence sur la manière dont les gens percevaient un bâtiment, par exemple : l’auteur cite ainsi l’exemple d’étudiants ayant à choisir une faculté, et dont le choix était influencé en partie par la présence ou l’absence de soleil au moment de leur visite. Car en réalité, nous utilisons pour raisonner uniquement ce que notre cerveau met à notre disposition. C’est pour cette raison que l’usage des smartphones est une arme à double tranchant : notre mémoire, incomplète, se contente de ce qu’elle a en magasin. Mais bien utilisé, le smartphone permet de retrouver une information rapidement et de ne pas avoir à la stocker. En revanche, il faut que notre cerveau sache où la retrouver : dans ce cas, on ne stockera pas l’information, mais le chemin pour la récupérer.

En réalité, nos perceptions sont influencées par une foule de choses. Un simple mot peut influencer la manière dont vous percevez une personne que vous venez de rencontrer. Il suffit qu’un mot négatif ou positif ait été prononcé pour que le système Watson extrapole et fausse votre avis. Le problème, c’est qu’une fois que cet avis est ancré dans notre cerveau, il est très difficile de l’en déloger. Nous sommes ainsi faits que nous avons tendance à vouloir avoir raison à tout prix : nous avons donc tendance à nous fier à notre premier jugement. Et même pire : nous faisons tout pour que nos impressions suivantes se calquent sur cette première impression et la valident.

La leçon est la suivante : il n’y a pas d’environnement objectif. Tout est subjectif, à commencer par nos perceptions. Mais il y a une bonne nouvelle : un automatisme cesse d’en être un dès le moment où l’on se rend compte qu’il existe.

Il faut donc être sceptique, dans le bon sens du terme, à tout propos : tout remettre en question, observer attentivement, aller au delà de la passivité d’esprit qui est la nôtre par défaut. Être attentif, c’est la première étape.

6533347733_6233275b66_z

Averain - CC-BY

3/ Le pouvoir de l’observation

Nos esprits sont conçus pour fureter, divaguer, errer sans but. Pour enclencher le système Holmes, nous devons contrecarrer cet état de fait et nous reprendre en main. Car être attentif demande un effort sérieux. L’attention est une ressource limitée, et Sherlock Holmes n’aurait sans doute pas encouragé le multitasking qu’on nous incite à pratiquer à chaque instant. Partez du principe que si vous faites deux choses en même temps, chaque tâche effectuée ne bénéficie que de 50% de votre attention. Oui oui, divisée par deux, ce n’est pas plus compliqué. Ecouter de la musique en marchant : 50% marche, 50% musique. Ecrire un email pendant une réunion : 50% email, 50% réunion. Le pire, c’est que nous faisons bien souvent plus de deux choses à la fois, ce qui est un drame à la fois pour l’attention et pour la mémoire. Le multitasking est un mythe. L’attention est un muscle qu’il convient d’exercer.

Pour pratiquer la grande attention telle que la conçoit Holmes (pour examiner une scène de crime par exemple), il faut être absolument à ce que l’on pense, de manière complète, en se concentrant sur l’instant présent. En cela, cette attention est une forme de méditation : il s’agit de ne pas se focaliser sur un point trop précis (car on risquerait de faire disparaître les éléments annexes), mais de garder ouvertes toutes nos fenêtres de perception.

L’observation peut être découpée en quatre phases :

D’abord, être sélectif : être attentif de façon sélective, c’est éviter de se laisser polluer par ce qui nous encombre (émotions, humeur, etc) et déterminer à l’avance ce que l’on souhaite voir ou trouver. Déterminer son objectif est une manière de rester concentré.

Ensuite, être objectif : prendre les choses pour ce qu’elles sont et non pas pour ce qu’elles semblent être. La différence est subtile, mais essentielle. Comme nous l’avons vu plus haut, les choses sont rarement ce qu’elles semblent être au premier regard.

Puis, être exhaustif : l’attention n’est pas seulement visuelle. Elle est aussi sonore, olfactive, sensorielle, gustative. La paresse et l’aveuglement nous font parfois passer à côté de détails essentiels. Par exemple, la recherche a prouvé que les souvenirs associés à une odeur étaient les plus puissants et les plus aptes en rester gravés dans les mémoires (Proust ne nous contredirait pas, avec sa madeleine). Nos sens fonctionnent sans interruption et notre monde est multidimensionnel : ce sont des paramètres à prendre en compte lors de toute observation.

Car de fait, il ne faut pas oublier que quelque chose qui manque est aussi quelque chose de notable : combien d’affaires Holmes a -t-il résolues en déterminant non pas ce qu’il voyait, mais ce qu’il ne voyait pas, ce qui aurait dû se trouver là ? Pas de bruit, pas de goût, pas d’odeur, sont autant d’indices. Dans l’absence, on peut aussi trouver des informations précieuses. Ce que nous ne disons pas, ou oublions de dire, volontairement ou pas, est aussi une information qui dit quelque chose. Les humains trouvent toujours plus facile de ne rien faire : mais cette absence d’action dit beaucoup de choses. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé, au contraire. Nous avons choisi de ne rien faire, de rester silencieux.

Enfin, être impliqué : laisser son esprit vagabonder est le contraire de l’engagement. Un esprit attentif est un esprit présent.

560079597_12b29c3a6a_z

Olibac - CC-BY

4/ Une imagination active

Une fois que nous avons collecté tous les faits, toutes les informations, il nous faut les relier les unes aux autres : c’est là que l’imagination prend une part essentielle du travail. Ces petites briques amassées doivent être assemblées à l’aide du mortier de la supputation : c’est le moment de faire des hypothèses.

Lorsque Sherlock Holmes parle d’imagination, soyez assurés qu’il ne parle pas de l’imagination de l’artiste : il s’agit d’une tout autre forme d’imagination que le détective emploie, beaucoup plus terre à terre et rationnelle. Car il s’agit en effet de bâtir quelque chose  « qui n’existe pas encore, que personne n’a jamais vu, mais qui fonctionne et peut être appliqué ».

Voilà pourquoi le grenier de notre cerveau doit être bien organisé : afin de créer des choses nouvelles, inattendues et novatrices, il faut savoir penser en dehors des clous. La place libre dans le grenier, c’est la liberté de combinaison. La créativité se muscle et peut être apprise par la pratique.

L’auteur prend l’exemple d’une expérience : on place une boîte de clous, une chandelle et des allumettes sur une table, et on demande à ceux qui subissent le test de fixer la chandelle sur un mur. La plupart hésitent, puis prennent la chandelle, les clous et essayent de la clouer au mur, en vain. La solution est presque dans l’énoncé. Car la bonne réponse au problème est la suivante : vider la boîte, faire fondre la chandelle avec les allumettes pour la fixer au fond de la boîte, puis clouer la boîte au mur. Si les participants avaient pris ce qu’ils voyaient selon le système Holmes, ils n’auraient pas vu « une boîte de clous », mais « une boîte » et « des clous ». C’est toute la différence entre l’observation passive et active : savoir se sortir des modèles.

“Nous valorisons la créativité en surface, mais, dans nos coeurs, l’imagination nous effraie. […] Ce qui distingue les esprits créatifs, ce n’est pas l’absence d’échecs : c’est l’absence de peur de l’échec. Cette ouverture d’esprit est le signe distinctif de l’esprit créatif, qui essaie toutes les combinaisons possibles.”

L’imagination telle qu’Holmes la conçoit est une manière d’effectuer des connexions qui, de prime abord, pourraient ne pas paraître évidentes. D’où l’importance de la distance et du recul.

Pour prendre de la distance sur ses affaires, Holmes fume la pipe ou joue du violon. En somme, il s’agit de prendre de la hauteur sur le problème qui nous occupe et de faire une activité engageante, mais pas fatigante. Marcher ou dessiner peut tout aussi bien faire l’affaire : il s’agit simplement de trouver une activité dans laquelle l’esprit est actif, mais de façon reposée. On pourra aussi méditer, cela fonctionne assez bien (voir le nombre effarant de décisionnaires importants qui pratiquent la méditation aujourd’hui). On peut aussi choisir de se rendre dans un endroit qui déclenche des réflexes enfouis, qui nous inspire, qui éveille en nous des souvenirs dont nous avons besoin pour réfléchir.

Une bonne manière de prendre du recul est aussi de pratiquer la distanciation : imaginer que quelque chose est arrivé à quelqu’un d’autre plutôt qu’à vous. Wittenstein disait : “Pour répéter, ne pensez pas : regardez !” Le but est de créer des scénarios, des alternatives, des choses qui n’existent pas, et faire comme si elles étaient vraies. Avec un peu de patience et surtout beaucoup de curiosité et de pragmatisme pour ne se fermer aucune porte, notre esprit peut faire des miracles. Ainsi, la déduction devient possible.

7626018516_0664f5d578_z

5/ L’art de la déduction

Comme dit Holmes : une fois écarté tout ce qui est impossible, ne reste que la vérité. Le défi est de combiner toutes les briques que nous avons amassées pour en faire un tout cohérent. Il s’agit donc de combattre notre storytelling interne qui nous pousse à croire des choses incorrectes.

Par essence, notre esprit est paresseux et aime les explications simples : ainsi, des briques d’observation que nous avons rapportées, il déduira un scénario probable, en général assez facile (le même problème se pose pour les auteurs de fiction). Nous aimons ce qui a un sens intuitif, simple, évident. Nous préférons ce qui est contrôlable, aussi avons-nous tendance à éliminer l’impondérable, le hasard, l’imagination. Si une histoire nous semble cohérente de prime abord, nous avons tendance à la croire et à ne pas vérifier tous les faits. Notre cerveau interprète des éléments apparemment non liés et construit une histoire avec ces bribes. Le problème, c’est que l’histoire n’est souvent pas la bonne : juste la plus évidente. Une fois que l’on est au courant de cette déformation du système Watson, on peut enclencher le système Holmes et véritablement penser à ce qui est évident ou non, plausible ou non.

Nos esprits façonnent des histoires tout le temps, qu’on le veuille ou non. Le problème, c’est qu’on ne peut pas se fier à ces histoires : il faut sans cesse les remettre en question, d’abord parce que notre mémoire est imparfaite et que nous pouvons être certains de nos souvenirs alors qu’ils ont été déformés par le temps, mélangés à d’autres ou simplement mal stockés dans le grenier et donc incomplets. Il ne faut pas oublier ce point crucial. Ensuite, nous n’aimons pas que nos intuitions initiales soient fausses : nous faisons donc tout pour qu’elles se vérifient, car nous focalisons sur ce qui va dans notre sens plutôt que sur tous les autres points qui nous contredisent. En somme, pour résumer : il faut rester attentif et ne pas se laisser piéger par son cerveau.

C’est ce qui conduit notre cerveau à raconter des histoires sélectives plutôt que des histoires logiques, même avec toutes les preuves en face de nous. Nous écarterons un détail, que nous jugerons indigne d’attention, alors qu’il vient contredire toute l’histoire. Avec le système Holmes, tous les détails sont traités sur un même plan d’attention, alors que Watson se contentera d’oublier le détail qui vient renverser sa théorie. Il faut donc apprendre à faire la distinction entre un détail superficiel et un détail crucial. Ce à quoi nous ne sommes pas, par essence, particulièrement efficaces, car nous laissons les détails superficiels influencer notre tableau global… au risque de passer à côté de l’essentiel. Il nous arrive même parfois d’inventer des détails qui n’existaient pas, juste pour faire pencher la balance en faveur de la théorie la plus simple. Et plus nous en ajoutons, plus nous faisons confiance dans notre version des faits… et plus il sera difficile de nous l’ôter de la tête. Nous surestimons ce qui pourrait faire pencher la balance en notre faveur, et sous-estimons ce qui pourrait nous contredire.

Se contenter des faits, rien que des faits : voici la méthode Holmes. Éliminer l’impossible, mais ne surtout pas écarter l’improbable. Car nous laissons notre expérience influencer notre perception du possible. Nous imaginons des histoires basées sur celles qui nous sont arrivées, par sur celles que nous n’avons jamais vécues. C’est là notre faille. Nous utilisons le passé comme mètre étalon, parce que cela nous est naturel : mais cela ne signifie pas que c’est exact. Le passé laisse peu de place à l’improbable. Il réduit nos déductions à ce que nous savons, ce qui est probable, ce que nous aimerions.

Prendre chaque décision avec un esprit neuf, voici la clef du système Holmes.

***

mastermind-front-ukIl y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le livre de Maria Konnikova, dont je n’ai fait qu’effleurer le contenu. J’espère que cet article vous aura donné envie de vous y plonger (le livre est disponible en anglais, au format papier et ebook). À sa lecture, j’ai eu l’impression d’apprendre quelque chose que je savais pourtant depuis longtemps. Sherlock Holmes est un bon professeur que nous aurions tort de ne pas écouter. À ce sujet, je vous conseille encore une fois de vous plonger dans les écrits originaux de Conan Doyle, si ce n’est pas déjà fait : c’est une lecture facile et hautement distrayante (on peut même trouver les textes gratuitement sur le net) qui vous aidera à patienter entre deux saisons de Sherlock ou de Elementary.

❤️

Si Page42 ne comporte aucune publicité et continue d’être régulièrement mis à jour, c’est grâce à la générosité de ses soutiens. Vous pouvez soutenir Page42, de façon ponctuelle ou mensuelle, via Tipeee, LiberaPay et PayPal. Toutes les contributions, même les plus modestes, sont les bienvenues.

 Vous pouvez également soutenir Page42 en partageant cet article sur vos réseaux sociaux.

Page42 propose un récapitulatif hebdomadaire des meilleurs articles du blog. Inscrivez-vous pour le recevoir. Pas de pub, pas de spam. Promis.

La Commune que nous portons en nous : « Toxoplasma », roman-révolution

Montréal n’est plus tout à fait Montréal ce matin : ce n’est plus vraiment la ville, mais l’idéal de la ville – ou en tout cas un certain idéal, porté par une poignée de révolutionnaires qui ont décidé de couper les ponts avec le monde extérieur. Ce n’est pas une image : située sur une île fluviale, la métropole ne communique avec les terres qu’au travers de ses ponts tendus entre elle et le reste du monde. Dès lors, pour peu qu’on dispose d’une milice équipée et bien motivée, s’isoler d’une planète devenue un enfer est à portée de main. Construire une utopie cesse d’être un rêve.

Dans le roman de Calvo on ignore peu ou prou ce qu’il s’est passé dehors. On sait que c’est terrible, on sait que beaucoup de gens sont morts. On sait que les États-Unis sont devenus dangereux, que des murs ont été dressés, que l’armée a subi de lourdes pertes et que s’il s’agit bien encore de notre monde, celui-ci est défiguré à tout jamais. Les communications, elles aussi, ont été coupées : internet n’est plus qu’un vague souvenir, et les nerds entretiennent l’esprit révolutionnaire en piratant l’ersatz de réseau dématérialisé recréé par les entreprises pour communiquer entre elles.

Alors Montréal flotte dans un rêve éveillé. Un rêve où l’on peut encore louer des VHS, où on se débrouille comme on peut, et où l’héroïne, Nikki, gagne un peu d’argent en courant après les chats égarés. L’existence est en suspens. Chacun sait ici que ça ne peut pas durer, que bientôt l’armée déversera le feu de sa rage sur la ville, et qu’elle sera reprise, cette ville… c’est une certitude. On attend. Il y a de la lenteur dans Toxoplasma, un sentiment d’attente toujours en mouvement. On contemple l’arrivée de l’inévitable tout en essayant de l’ignorer, de faire comme si on croyait qu’on pouvait s’en tirer. Comme si la Commune était pérenne, et que rien ne la fera dérailler…

Perdue entre deux eaux, Nikki rêve. Elle rêve d’une forêt dévastée, d’une silhouette qui danse entre les troncs brisés. Elle rêve d’une silhouette à tête de ruche, et d’un passé qui ne dit pas son nom. Et peu à peu le rêve prend corps, il s’immisce dans la vie – à un tel point qu’il serait difficile de dire où il commence et où il s’arrête. Et puis il y a ces animaux retrouvés morts aux quatre coins de la ville, ces petits cadavres fracassés, démembrés, à côté desquels on a peint d’étranges signes tribaux – comme pour laisser un message, ou prévenir de l’imminence d’une catastrophe. Nikki enquête, moitié curieuse, moitié pour tuer le temps – il n’y a pas grand-chose à faire dans la Commune de Montréal, à part bosser dans un vidéo-club désert ou écumer les fêtes de fin du monde. La déconnexion a fragmenté l’existence, mais elle l’a recréée autrement. Et les nerds, peu à peu, de constater une chose étrange : le rêve contamine le réseau (à moins que ce ne soit l’inverse).

Toxoplasma se raconte difficilement : d’abord parce qu’il s’y passe beaucoup et rien, mais aussi parce que c’est un roman tactile, émotionnellement dense, où les mots sont importants – pas forcément d’ailleurs par leur sens direct, mais par la sensualité qu’ils véhiculent, et qu’ils instillent en nous à la lecture. Toxosplama regorge de néologismes, d’argot québécois, de trouvailles nerd. C’est un bain de langage dans lequel l’on se plonge, un fleuve qui entraîne émotions et idées sans leur donner de bords, une explosion poétique. L’autrice le résume d’ailleurs très bien, dans un tweet épinglé à son profil : « Pour le droit à l’existence poétique ».

Car dans Toxoplasma, la Commune est dehors, mais dedans aussi : elle est le reflet de nos ambitions déçues, de nos vies renoncées, de nos espoirs portés à bout de bras, de nos désirs de transformation et de changement. Nous la portons en nous. Elle s’exprime à chaque main touchée, à chaque bouche embrassée, à chaque frôlement désespéré. Chaque instant perdu, chaque seconde passée à éviter de justesse l’inévitable, regorge de poésie. Tout est tension.

J’ai eu beaucoup de mal à lâcher Toxoplasma. D’abord parce que son autrice me touche, mais aussi et surtout parce que ça faisait des années que je n’avais pas eu l’impression de perdre pied dans un roman – de m’y abandonner. J’ai relu certains passages plusieurs fois, par plaisir mais aussi pour être sûr de ne rien rater, de tout comprendre (ou plutôt d’être sûr de n’avoir pas tout compris et que c’était normal), et puis j’ai pris mon temps. Je ne voulais pas que ça finisse, parce que c’est un roman en suspens et que comme tout roman en suspens, ça finit par finir – n’est pas L’Histoire sans fin qui veut. « Ça pourrait boucler et recommencer », se dit-on pour se consoler d’avoir tourné la dernière page.

Si j’insiste sur la prose (très) poétique, c’est parce qu’il me semble qu’il est aujourd’hui rare d’en trouver de si belle au service d’une histoire qui, par ailleurs, n’a rien à envier aux meilleurs thrillers de science-fiction cyberpunk. Non seulement Calvo raconte quelque chose, et elle a la politesse de le raconter bien. C’est une bouffée d’oxygène. Et c’est assurément l’un de mes coups de cœurs de l’année, toutes lectures confondues.

❤️

Si Page42 ne comporte aucune publicité et continue d’être régulièrement mis à jour, c’est grâce à la générosité de ses soutiens. Vous pouvez soutenir Page42, de façon ponctuelle ou mensuelle, via Tipeee, LiberaPay et PayPal. Toutes les contributions, même les plus modestes, sont les bienvenues.

 Vous pouvez également soutenir Page42 en partageant cet article sur vos réseaux sociaux.

Page42 propose un récapitulatif hebdomadaire des meilleurs articles du blog. Inscrivez-vous pour le recevoir. Pas de pub, pas de spam. Promis.

De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée

L’Afrique peine encore à trouver sa place en science-fiction – tout simplement parce qu’on ne la lui a pas laissée. Longtemps cantonné au rôle de terre de mystères et de dangers – et contrairement à l’Asie où la culture mainstream puise de nouveaux codes et inspirations –, le continent a le plus souvent été simplement et soigneusement effacé de la carte.

Mais les choses sont en train de doucement changer. Et il ne faut pas s’y tromper, ce revirement n’est pas à l’initiative des studios hollywoodiens, des maisons de production ou d’édition : ce sont les voix des militant·e·s pour une meilleure représentation qui ont pesé dans la balance, et on ne saurait les remercier assez pour leurs efforts et les tempêtes bravées. Car il faut du courage aujourd’hui pour aller à contre-courant de la culture mainstream – occidentale, blanche, hétérosexuelle, citadine, tous ces qualificatifs qui sonnent comme des insultes aux oreilles des personnes concernées (et au sein desquelles je me compte) et qui pourtant ne font que refléter la réalité d’un paysage culturel bien peu varié. Et ces pressions incessantes commencent enfin à porter leurs fruits en terme de visibilité, et par conséquent de curiosité du public. De nouvelles œuvres voient le jour, et surtout – c’est toute la différence – elles sont mises en lumière. Continuer la lecture de « De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée »

Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ?

J’ai publié hier un long article sur le racisme d’H.P. Lovecraft. Même si je m’attendais à des débats passionnés, je n’imaginais pas qu’ils puissent atteindre une telle intensité – et parfois même une telle violence. Le sujet passionne, il touche, il prend aux tripes, c’est un fait. J’ai moi-même construit une bonne partie de mon rapport à la lecture et aux histoires à travers les nouvelles de Lovecraft, et il est indéniable que sa prose a eu une influence sur moi : je comprends dès lors qu’insister sur cet aspect très problématique de sa personnalité puisse faire mal, heurter. Lovecraft est décevant parce qu’il ne nous laisse pas l’aimer dans son entièreté. Et c’est le postulat qu’une bonne partie des commentaires sur l’article d’hier, qu’ils soient amicaux ou insultants, soulevaient : dans un cas pareil, on doit détacher l’œuvre de l’auteur. En somme, on doit pouvoir profiter de l’histoire en toute innocence, sans obligation de connaître ou de s’intéresser à la personne qui l’a écrite.  Continuer la lecture de « Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ? »