Ce qui brûle tout au fond : le jour où j’ai compris que le racisme de Lovecraft pouvait me contaminer

Je vais vous raconter une histoire. C’est une histoire dont je ne suis pas fier, surtout au regard de la personne que je crois être devenue aujourd’hui. Mais je crois que ça vaut justement la peine de la raconter, ne serait-ce que pour ça.

Il y a quelques jours, j’ai publié un article sur le racisme de Lovecraft. L’article a suscité beaucoup de réactions, souvent passionnées. J’y soutenais qu’il était à mon sens difficile de faire la part des choses entre œuvre et artiste – que quelque part quelque chose transpirait toujours à travers les mots, à travers l’idée même de fiction en général, qu’il s’agisse de livres, de pièces de théâtre, de films… On m’a souvent rétorqué que j’avais tort, qu’il était parfaitement possible de faire la part des choses et de continuer à apprécier les œuvres de fiction pour ce qu’elles sont – des œuvres de fiction –, même si l’auteur était raciste, comme Lovecraft l’était, même s’il était sexiste, même s’il était antisémite, etc. Qu’on peut toujours être plus intelligent que ça, qu’on peut résister, s’en défaire – parce qu’on est si malins…

Je n’ai pas trouvé de réponse définitive. La preuve, le débat continue. Mais il manquait une chose à cet article sur Lovecraft, une chose qu’il aurait peut-être fallu que je mentionne pour mettre en lumière certaines de mes idées. Sur le moment, l’idée de me mettre en spectacle, de me donner en exemple symptomatique, m’a paru effrayante, parce qu’elle m’engageait personnellement. Je crois pourtant qu’il est intéressant que je le mentionne. Continuer la lecture de « Ce qui brûle tout au fond : le jour où j’ai compris que le racisme de Lovecraft pouvait me contaminer »

De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée

L’Afrique peine encore à trouver sa place en science-fiction – tout simplement parce qu’on ne la lui a pas laissée. Longtemps cantonné au rôle de terre de mystères et de dangers – et contrairement à l’Asie où la culture mainstream puise de nouveaux codes et inspirations –, le continent a le plus souvent été simplement et soigneusement effacé de la carte.

Mais les choses sont en train de doucement changer. Et il ne faut pas s’y tromper, ce revirement n’est pas à l’initiative des studios hollywoodiens, des maisons de production ou d’édition : ce sont les voix des militant·e·s pour une meilleure représentation qui ont pesé dans la balance, et on ne saurait les remercier assez pour leurs efforts et les tempêtes bravées. Car il faut du courage aujourd’hui pour aller à contre-courant de la culture mainstream – occidentale, blanche, hétérosexuelle, citadine, tous ces qualificatifs qui sonnent comme des insultes aux oreilles des personnes concernées (et au sein desquelles je me compte) et qui pourtant ne font que refléter la réalité d’un paysage culturel bien peu varié. Et ces pressions incessantes commencent enfin à porter leurs fruits en terme de visibilité, et par conséquent de curiosité du public. De nouvelles œuvres voient le jour, et surtout – c’est toute la différence – elles sont mises en lumière. Continuer la lecture de « De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée »

Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ?

J’ai publié hier un long article sur le racisme d’H.P. Lovecraft. Même si je m’attendais à des débats passionnés, je n’imaginais pas qu’ils puissent atteindre une telle intensité – et parfois même une telle violence. Le sujet passionne, il touche, il prend aux tripes, c’est un fait. J’ai moi-même construit une bonne partie de mon rapport à la lecture et aux histoires à travers les nouvelles de Lovecraft, et il est indéniable que sa prose a eu une influence sur moi : je comprends dès lors qu’insister sur cet aspect très problématique de sa personnalité puisse faire mal, heurter. Lovecraft est décevant parce qu’il ne nous laisse pas l’aimer dans son entièreté. Et c’est le postulat qu’une bonne partie des commentaires sur l’article d’hier, qu’ils soient amicaux ou insultants, soulevaient : dans un cas pareil, on doit détacher l’œuvre de l’auteur. En somme, on doit pouvoir profiter de l’histoire en toute innocence, sans obligation de connaître ou de s’intéresser à la personne qui l’a écrite.  Continuer la lecture de « Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ? »

Racisme et littérature : faut-il « brûler » Lovecraft ?

Longtemps le mythe de Cthulhu n’aura été qu’une mythologie confidentielle, et son auteur, Howard Phillips Lovecraft, un sinistre inconnu. Aujourd’hui les choses changent, notamment en France où de nouvelles traductions, biographies, monographies, voient le jour. Mais Lovecraft est un phénomène global : films, séries, musique, jouets, jeux vidéo, de société ou de rôle… Les artistes qui s’en inspirent se comptent désormais par centaines, si bien que peu à peu l’impensable se produit : Lovecraft devient mainstream. Même les créateurs de Stranger Things parlent d’approche « lovecraftienne » pour la saison 2 de leur série à succès. Bientôt le « menu Azathoth » chez McDonald’s ?

Mais il y a un problème. Si la mythologie créée par Lovecraft est indubitablement un fait marquant de l’histoire des cultures de l’imaginaire du vingtième siècle – peut-être même le plus marquant –, il y a son racisme. Et on ne parle pas du petit racisme ordinaire, celui de la première partie de la vie de l’auteur. Même si le milieu social dans lequel il baignait, celui des bourgeoisies policées, manifestait en son temps un mépris plus ou moins sonore pour « les autres races », le mépris en question n’atteignait pas le stade que la haine de Lovecraft atteindra dans la deuxième partie de sa vie. Le cas Lovecraft implique que l’on parle d’un racisme dévorant, une obsession cannibale et titanesque. Continuer la lecture de « Racisme et littérature : faut-il « brûler » Lovecraft ? »

Je me sentis envahi par une grande détresse

« Je me sentis envahi par une grande détresse. Je me voyais, pèlerin harassé, cheminant à travers les contrées désertiques de l’au-delà, chargé de tous les livres inutiles dont j’étais l’auteur, de tous mes essais, de tous mes articles de journaux et suivi par l’armée des typographes qui avaient dû travailler pour moi, par l’armée des lecteurs qui avaient dû lire tous ces écrits. Mon Dieu ! Et à cela venait s’ajouter Adam mangeant la pomme, puis l’histoire du péché originel. Il fallait donc expier toutes ces fautes dans un purgatoire éternel. Plus tard seulement, on se demanderait si mes productions recelaient une dimension personnelle, spécifique, ou bien si toute mon activité avec ses conséquences s’apparentait uniquement à l’écume inconsistante qui flottait à la surface de la mer, à un jeu sans signification, perdu dans le flot continu des événements. Mozart éclata d’un rire sonore en voyant mon visage s’allonger. Il riait tellement qu’il s’éleva dans les airs en faisant des entrechats. Il me lança alors : Continuer la lecture de « Je me sentis envahi par une grande détresse »