Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ?

Je crois que si j’ai été si longtemps opposé à la création d’un « label » de l’autoédition, c’est parce que son principe reproduisait la verticalité même de la légitimation du travail d’écriture : c’est à dire qu’en créant un tel label, nous réinventions tout simplement le métier d’éditeur. Ce qui n’avait aucun sens, l’écrasante majorité des autoédité·e·s l’étant par choix – parce qu’elle n’a justement aucune envie de se soumettre à ces critères de sélection. Dans ces conditions, un label serait un ruban, une médaille, quelque chose qui se décernerait et placerait, même symboliquement, notre travail au-dessus du lot pour la seule raison qu’il aurait été « validé » par untel ou unetelle. Ce système reproduirait alors les schémas que nous fuyons. Continuer la lecture de « Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ? »

Comment convaincre les libraires de s’intéresser aux écrivains indépendants ?

J’ai été libraire pendant un certain nombre d’années. Pendant cette période, j’ai été parfois confronté à des auteurs indépendants. Prenant leur courage à deux mains, ils m’accostaient au comptoir et me présentaient leur livre d’une respiration, comme s’ils avaient eu peur que je les interrompe en plein exercice. J’ai souvent écouté plus par sollicitude que par intérêt véritable, et je n’ai de toute façon jamais accepté de prendre un livre en rayon : la politique de la maison était claire à ce sujet. Continuer la lecture de « Comment convaincre les libraires de s’intéresser aux écrivains indépendants ? »

La mort du roman, ou les dernières heures d’une préhistoire de la fiction (?)

Il se passe quelque chose d’étrange : je ne me sens plus capable d’écrire des romans. Ou plutôt ce n’est pas tant que je ne m’en sens plus capable, mais je n’en saisis plus le sens. Cette question – celle du sens – me travaille depuis longtemps. Je ne voudrais pas jouer les vieux cons, mais j’ai connu un monde sans internet. Et même si chaque génération se sent déphasée par rapport à la suivante, je crois pouvoir dire sans trop me tromper que cette fois, c’est vrai : il y a eu un avant et un après. On ne reviendra pas en arrière. Les choses ont trop changé. Comment vous expliquer… ? J’ai presque la sensation de vivre les dernières heures d’une sorte de préhistoire de la fiction. Vous voyez ? Non, bon, c’est normal. Continuer la lecture de « La mort du roman, ou les dernières heures d’une préhistoire de la fiction (?) »

Réseaux sociaux et cérémonie du thé : ne plus habiter son corps

Je regardais hier un documentaire sur l’âme du Japon – Arte produit un cycle sur le sujet en ce moment, c’est une mine d’or – et je suis tombé en arrêt devant un passage décrivant une cérémonie du thé, comme s’il me rappelait quelque chose que j’avais longtemps su avant de l’oublier. Des expressions comme wabi-sabi (侘寂 – le sentiment qu’on peut éprouver au contact des choses qui vieillissent, qui sont vouées à disparaître) ou encore mono no aware (物の哀れ – la sensibilité pour l’éphémère, une sorte d’équivalent de notre memento mori) me sont revenues en mémoire – ou plutôt j’ai retrouvé le chemin pour y accéder dans mes souvenirs. J’avais fait de ces termes de véritables pivots dans mon roman Kappa16, je les avais étudiés de fond en comble… avant de les laisser de côté pour me replonger dans le flux.

Hier soir, j’ai regretté de les avoir si longtemps oubliés. Continuer la lecture de « Réseaux sociaux et cérémonie du thé : ne plus habiter son corps »

Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ?

Je m’interroge beaucoup en ce moment sur l’impérieuse nécessité de publier des histoires déjà mille fois racontées. Je n’ignore pas le credo légendaire : bien sûr que oui, tout a déjà été raconté… mais « pas de cette manière ni par cette personne » – c’est Gaiman qui dit ça, il me semble. Et je m’en suis contenté longtemps, parce que c’est aussi une parole qui rassure face au désarroi et au vertige. Et puis ça a pu être valable… à une époque. Mais ce qui était pertinent il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Face à l’explosion de la fiction – de son écriture bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, mais aussi de sa distribution, de sa diffusion, de sa massification, de sa totémisation –, je me trouve face à un vertige. Entendez bien : que de plus en plus de personnes écrivent de la fiction, je trouve ça formidable, même si je ne sais plus très bien pourquoi je trouve ça formidable – c’est un sentiment. Je crois que c’est une manière de sortir beaucoup de choses de nous, des choses qui autrement croupiraient, voilà, je crois au pouvoir cathartique de l’écriture, à ses bénéfices personnels qui parfois mutent en bénéfices collectifs lorsque la lecture d’une œuvre résulte en une identification parfaite avec les personnages et la narration.

Mais voilà, tout ça est devenu si mécanique, si laborieux… industriel en somme. Personne n’est dupe : ce qu’on appelle surproduction n’est pas un phénomène tombé du ciel. C’est un mouvement planifié de longue date par l’économie, et par l’industrie – pas forcément consciemment, mais parce que c’est dans l’ordre des choses, parce que la fuite en avant est toujours une manière brute et efficace de sauver le navire. La massification de la fiction n’enrichit pas les auteurs, au contraire. En revanche, elle enrichit l’industrie : studios, éditeurs, distributeurs écoulent de la fiction à la tonne, et ce qui ne passe pas ses filtres (ou ne veut pas s’y soumettre) vient graisser les rouages des plateformes d’autopublication et du web social. Et puis ce qui ne s’écoule pas crée de la trésorerie, et on recyclera le papier. La surproduction n’est pas une maladie : elle existe parce que l’économie est gagnante. Continuer la lecture de « Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ? »