Libres sans l’être : comment les réseaux sociaux modèlent la façon dont nous créons sur internet

Une bonne partie de la création artistique contemporaine se fait aujourd’hui sur internet : qu’il s’agisse de blogs, de plateformes de publication, d’hébergement de musique en ligne ou de silos de vidéo en streaming, les artistes s’emparent de ces nouveaux outils pour mieux les « hacker » et produire des œuvres originales.

Mais si le fait de créer des œuvres numériques nous libère par définition de la contrainte de trouver un éditeur, un producteur, un agent, il ne nous libère pas de toutes contraintes. Avec la multiplication (le mot est faible) des œuvres diffusées sur internet, s’est très vite posée la question de leur visibilité. Il ne suffit pas de publier : il faut le faire savoir, arriver à faire connaître son travail, acquérir un public et faire fructifier sa popularité. Sans quoi publier sur le net revient à écrire un livre pour qu’il reste dans la réserve de la librairie.

Et c’est là qu’entrent en jeu les réseaux sociaux, dont les utilisateurs (toi, moi, nous tous) sont aujourd’hui les plus grands prescripteurs d’œuvres numériques : « regarde cette vidéo », « écoute cette chanson », « lisez ce livre » sont d’innocentes injonctions dont nous sommes passés maîtres. Dans toute promotion artistique, le hasard joue une place considérable. Mais comme dans tout processus où le hasard joue une place, certains s’en sortent mieux que d’autres – en jouant sur d’infimes mécanismes sur lesquels ils ont encore la main : référencement, « partageabilité », classement, commentaires ou notation permettent de faire jouer le hasard en notre faveur, ou du moins de l’y inciter fortement.

Garder une « présence » sur le net, c’est beaucoup de travail. Les artistes travaillent d’arrache-pied à vouloir montrer le meilleur d’eux-mêmes 24/7, à gagner des followers, à faire grandir leur page Facebook, à construire leur « marque »…  C’est devenu un lieu commun, une évidence telle qu’on ne la questionne plus : il faut « faire du bruit » pour être lu, vu, entendu. L’économie de l’attention porte bien son nom, et la liberté de création est à ce prix : aujourd’hui tout le monde crée ou presque et il est normal que les œuvres entrent elles aussi en compétition pour notre « temps de cerveau disponible ». Tout cela nous semble logique.

Mais nous avons oublié un facteur de l’équation en route : les architectes des réseaux, et plus spécifiquement ceux de la sociabilité numérique. En somme, les entreprises qui offrent la possibilité aux créateurs de promouvoir leur travail. Car si ces entreprises ne sont pas innocentes, elles sont encore moins neutres. Et leur impact sur l’écosystème de la création est considérable. Facebook ne contrôle pas l’œuvre que vous fabriquez, pas plus que Twitter, YouTube ou Wattpad. Mais ces sites contrôlent la manière dont vous allez en parler. Ils contrôlent la manière dont vos communications vont être vues, sous quel format elles vont apparaître, et aussi à quel rythme cesdites communications seront le plus efficaces. Ces sites font les règles du jeu. Et ces règles du jeu ne sont pas questionnables.

Pour rester dans les tendances, pour monter dans les classements, il faut produire. Ce modèle n’est pas anodin : ce sont les plateformes qui nous imposent ce rythme. Par exemple sur Wattpad, il faut publier un ou deux chapitres par semaine pour que l’algorithme de recommandation suggère votre livre aux autres lecteurs de façon optimale. Il faut aussi se « sociabiliser », c’est à dire interagir avec les publications d’autres auteurs pour faire monter son rank.  Mais ce n’est pas le seul type de contrainte qui pèse sur les créateurs. Sur Twitter, il faut être concis et percutant, obéir à une certaine forme de communication, avoir un certain humour, pour faire grandir ses chances d’être repartagé.  Susciter le débat et la colère est aussi une forme de communication encouragée. Il faut aussi faire preuve d’une certaine assiduité : on tweete quotidiennement, si possible tout le long de la journée. Sur Facebook, il faut être fédérateur (ou au contraire clivant) pour générer un maximum de réactions, et donc d’engagement. Sur YouTube, il faut être régulier. Etc. Les plateformes obéissent à leurs propres règles, qui sont – faut-il encore le préciser – toujours rédigées à leur propre avantage : plus le contenu circule, plus la publicité circule aussi, plus l’argent rentre dans les caisses.

Aussi, la communication sur internet impose aux créateurs de prendre une certaine distance vis-à-vis de leur création : ainsi, il faut toujours être en train de s’observer en train de créer, afin d’en tirer ces évènements partageables sur les réseaux sociaux, de prendre une photo à tel instant car elle sera représentative de l’action que nous sommes en train d’effectuer, etc. Nous nous regardons fabriquer nos œuvres tout en les fabriquant. Et si nous faisons mine de n’y voir aucun problème, cette séparation du corps et de l’esprit pourrait ne pas être aussi anodine qu’elle peut le paraître de prime abord.

Parce qu’en nous regardant créer, notre création prend invariablement la forme du moule dans laquelle on veut la faire rentrer. L’architecture des réseaux dissuadera par exemple une réalisatrice de créer une vidéo dépassant les 10mn, car sa longueur pourrait dissuader les utilisateurs de YouTube de la regarder : puisqu’il y a de toute façon trop de contenus à visionner, on privilégie dès lors les formats courts. Les réactions à certains contenus jugés offensants, critiquables, non-mainstream pourraient même dissuader leurs créateurs de les fabriquer, puisqu’ils joueraient contre leur propre « partageabilité » : l’autocensure prend un nouveau visage, celui d’une « optimisation de la valeur partage ».

Cela conduit également à fabriquer une sorte de personnage, un avatar de nous-même dont le seul propos est de « vendre » l’œuvre derrière laquelle le vrai moi se cache : cet avatar se chargera de promouvoir d’une certaine manière sur les réseaux, en étant ce type très drôle sur Twitter, en publiant des photos de son dernier voyage sur Facebook pour augmenter sa « likabilité », en organisant des live sur YouTube à une certaine heure, dans un certain lieu ou dans une certaine tenue vestimentaire, en utilisant des codes graphiques ou sémantiques communs pour offrir au public des repères, etc. Il suffit de regarder trois ou quatre vidéos sur YouTube pour comprendre que chacun copie les codes visuels et sonores des autres – à un tel point que cela en deviendrait presque gênant. Car comment peut-on parler d’originalité quand YouTube lui-même semble être devenu le producteur exécutif des vidéos qu’il héberge ?

Les réseaux sociaux – en somme la manière dont nous partageons nos créations – façonnent donc la manière dont nous créons. Et ce ne sont pas les artistes qui délimitent ce cadre, mais des entreprises très profitables dont le business model repose en grande partie sur la publicité, mais aussi et surtout sur la frustration de ses utilisateurs. On ne parle pas beaucoup des complexes liés aux réseaux sociaux : peur de ne pas plaire, peur de rater, peur de ne pas être partagé, peur de parler dans le vide, etc. Cela viendra peut-être. Car ces peurs peuvent clairement conduire à des burn-out numériques, dont les conséquences ne sont aujourd’hui pas pleinement mesurées.

Le conte moderne voudrait que les créateurs aient en main toutes les clés de leur réussite. Il n’y a rien de plus faux : nous marchons à l’aveugle dans un couloir balisé. Et ce sont d’autres qui ouvrent ou ferment les portes, en fonction de leurs intérêts économiques.

Gardons cela à l’esprit.

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Photo d’illustration : Disconnect, par Campbell Boulanger | via Unsplash

Piratage : ma première expérience

Je me souviens assez clairement de ma première rencontre avec le « piratage » : je devais avoir 14 ou 15 ans (donc il y a 20 ans de ça, pour les deux du fond qui ne savent pas à quel point je suis vieux) et à l’époque, il n’y avait ni iTunes, ni Spotify, et pour tout vous dire il n’y avait même pas T411, c’est vous dire. On ne regardait pas de vidéos en ligne, pas plus qu’on écoutait de musique en streaming, parce que nos modems 56k auraient explosé : les disques, on les achetait ou on les empruntait à la médiathèque. Dans les années 90, le piratage, c’était plutôt du vol à l’étalage : en gros, tu piquais le CD chez ton disquaire. Ou alors un pote te le prêtait et tu le recopiais sur une cassette audio. Continuer la lecture de « Piratage : ma première expérience »

Je prends les euros, les dollars et les Likes

Écrire et publier sur le net, c’est essayer des trucs – c’est comme ça, on n’y peut rien, c’est la manière dont on est câblé. Tu trouves une plateforme qui a l’air sympa, tu t’ouvres un compte et tu y publies un texte court comme tu lancerais une fusée de détresse au beau milieu de l’océan – la littérature c’est un naufrage permanent, et des fusées de détresse il en faut pas mal si tu espères encore attirer l’attention d’un bateau pas loin. On bidouille, on se plante – genre vraiment souvent – et la plupart du temps on sort de tout ça lessivé et le moral à plat. Continuer c’est un sacerdoce. Il m’arrive d’avoir des doutes, mais ça ne dure jamais longtemps. Continuer la lecture de « Je prends les euros, les dollars et les Likes »

Contre la précarité, un seul moyen de pression : l’autopublication

Je soutiens les organisations d’autrices et d’auteurs qui défileront au Salon du livre jeunesse de Montreuil sous la bannière « Plume pas mon auteur », parce qu’il y a beaucoup à revendiquer et que la situation ne fait qu’empirer. Mais je ne les soutiens pas sans réserve. Si je considère que les revendications sont légitimes, le modus operandi me laisse perplexe :

« Signe distinctif : les plumes ! Nous vous proposons de vous distinguer comme nous à votre convenance avec des accessoires aptes à exprimer votre statut d’artistes-auteurs déplumés ou votre soutien aux déplumés : boas, coiffes d’Indiens, ailes… liste non exhaustive. Nous vous recommandons d’apporter des plumes, signe de ralliement. Vous seront fournis des Stickers « Plume pas mon auteur ! » sur le stand de La Charte. »

Une énième manifestation sur un salon du livre. Un énième rassemblement joyeux – parce qu’il ne faudrait pas faire peur aux lecteurs – avec froufrous et déguisements, punchlines comiques et chansons détournées. Une énième manière de signifier l’épuisement des troupes, qui n’a plus que le rire pour ne pas céder au désespoir. Ce n’est pas une manifestation : c’est un appel à l’aide. C’est une main tendue devant l’abîme. Et les appels à l’aide sont entendus ou ignorés – le plus souvent, ils sont ignorés. Et il n’y a pas de raison que ça ne se passe pas comme ça cette fois encore. Continuer la lecture de « Contre la précarité, un seul moyen de pression : l’autopublication »

Auteurs, pourquoi continuer de jouer le jeu des éditeurs ? Relevons la tête !

À l’automne les feuilles et les auteurs tombent. La situation des précaires de l’écriture est désespérée à plus d’un titre : en effet comment peut-on répondre lorsqu’industrie et politique se liguent pour empirer à ce point les choses ?

Les auteurs se rongent les ongles, à raison. S’il n’y avait que la surproduction éditoriale, la baisse des à-valoir, les pourcentages en berne, il faut maintenant ajouter la hausse de la CSG, des cotisations retraite, et plus généralement la paupérisation grandissante des métiers artistiques – et de tous les métiers précaires en général, car ce combat est global. Ceux qui auront cru un instant qu’une éditrice nommée à la tête du Ministère de la Culture déchantent, comme le font ceux qui ont cru qu’un président dit « lettré » pouvaient comprendre leurs problèmes. En France, la culture relève soit du gros business, soit de l’histoire : dans un cas comme dans l’autre, les auteurs sont assurés de ne pas se plaindre de leurs conditions d’existence. En revanche, pour les auteurs vivants et en mauvaise santé… c’est une autre histoire. Continuer la lecture de « Auteurs, pourquoi continuer de jouer le jeu des éditeurs ? Relevons la tête ! »