Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ?

Je m’interroge beaucoup en ce moment sur l’impérieuse nécessité de publier des histoires déjà mille fois racontées. Je n’ignore pas le credo légendaire : bien sûr que oui, tout a déjà été raconté… mais « pas de cette manière ni par cette personne » – c’est Gaiman qui dit ça, il me semble. Et je m’en suis contenté longtemps, parce que c’est aussi une parole qui rassure face au désarroi et au vertige. Et puis ça a pu être valable… à une époque. Mais ce qui était pertinent il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Face à l’explosion de la fiction – de son écriture bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, mais aussi de sa distribution, de sa diffusion, de sa massification, de sa totémisation –, je me trouve face à un vertige. Entendez bien : que de plus en plus de personnes écrivent de la fiction, je trouve ça formidable, même si je ne sais plus très bien pourquoi je trouve ça formidable – c’est un sentiment. Je crois que c’est une manière de sortir beaucoup de choses de nous, des choses qui autrement croupiraient, voilà, je crois au pouvoir cathartique de l’écriture, à ses bénéfices personnels qui parfois mutent en bénéfices collectifs lorsque la lecture d’une œuvre résulte en une identification parfaite avec les personnages et la narration.

Mais voilà, tout ça est devenu si mécanique, si laborieux… industriel en somme. Personne n’est dupe : ce qu’on appelle surproduction n’est pas un phénomène tombé du ciel. C’est un mouvement planifié de longue date par l’économie, et par l’industrie – pas forcément consciemment, mais parce que c’est dans l’ordre des choses, parce que la fuite en avant est toujours une manière brute et efficace de sauver le navire. La massification de la fiction n’enrichit pas les auteurs, au contraire. En revanche, elle enrichit l’industrie : studios, éditeurs, distributeurs écoulent de la fiction à la tonne, et ce qui ne passe pas ses filtres (ou ne veut pas s’y soumettre) vient graisser les rouages des plateformes d’autopublication et du web social. Et puis ce qui ne s’écoule pas crée de la trésorerie, et on recyclera le papier. La surproduction n’est pas une maladie : elle existe parce que l’économie est gagnante. Continuer la lecture de « Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ? »

Paye ton auteur : et si notre problème, c’était la définition du « travail » ?

En réaction à la non-rémunération des interventions des auteurs et des autrices sollicité·e·s par le Salon du Livre de Paris, circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux un hashtag : #PayeTonAuteur. Cette initiative, aussi spontanée que salutaire, met en lumière les conditions de (sur)vie des personnes qui écrivent les livres que nous lisons – et ce ne peut être qu’une bonne chose.

Je ne reviendrai pas sur l’affaire en elle-même : elle est sordide et témoigne du peu de cas que le Syndicat National de l’Édition et Reed (l’organisateur du salon) font des artistes qu’ils sollicitent. Le simple fait qu’il faille se battre et réclamer – d’aucuns diraient mendier – est on ne peut plus parlant. Il n’y a rien à ajouter, sinon des appels au blocage.

Il me paraît en revanche plus intéressant de revenir sur ce que cette mésaventure – une parmi tant d’autres – dit du travail d’écrivain, et du travail en général. À lire les réactions sur les réseaux sociaux, on comprend vite que quelque chose est en train de changer. Le public prend le parti des artistes. Grâce à des années de pédagogie (il faut ici saluer le travail de la Charte et du SnacBD), l’image d’Épinal de l’artiste dilettante et insouciant s’efface peu à peu, et ce qui était vu comme une occupation proche du hobby dans l’imaginaire collectif se transforme peu à peu. Écrire, c’est un travail. Corriger, c’est un travail. Illustrer, c’est un travail. Animer une table ronde, un atelier scolaire, donner une conférence, expliquer son travail face à un public, et même dédicacer son livre… vous avez compris : c’est un travail. Un travail qui appelle rémunération. Continuer la lecture de « Paye ton auteur : et si notre problème, c’était la définition du « travail » ? »

Combattre l’absurde [3] : la fabrique des désirs et la création comme outil

Nous ne changerons pas le monde en une nuit – ni même seulement l’industrie de l’art. Le changement social est rarement un processus brutal, (même si certaines de ses manifestations peuvent l’être) : c’est une lente architecture dont les plans se tracent d’abord dans les esprits avant d’animer les corps.

Mais nous sommes toujours en mouvement. Notre « puissance d’agir » – le fameux conatus de Spinoza – nous projette vers l’avant. Il se traduit sous la forme d’une faim perpétuelle – de confort, de connaissances, de joie, etc. et c’est cette même faim qui nous pousse à la création artistique : celle-ci devient dès lors une manière de satisfaire nos désirs, quels qu’ils soient. En dramaturgie, on parlerait de motivation ou d’enjeu. Et comme le souligne Frédéric Lordon, notamment dans son livre Capitalisme, désir et servitude, on ne change pas les choses simplement en le décrétant, ou parce qu’on estime qu’il est plus juste, intéressant, utile de faire telle ou telle chose : c’est en modifiant les structures qui suscitent les désirs qu’on change lesdits désirs.

Prenons un exemple : j’ai très envie d’avoir un nouvel iPhone. J’ai vu une publicité qui m’en a convaincu. C’est un bel appareil, il est aussi le symbole d’une certaine réussite, d’un statut social. Mes amis en ont un. Et puis il me connecte à tout un tas de services qui me font également envie, pour lesquels j’éprouve du désir. D’accord, j’ai lu quelque part qu’il était assemblé en Chine dans des conditions de travail suspectes. Mais cette information n’a pas vraiment de valeur : elle ne suscite aucun désir en moi, et n’affaiblit pas mes autres désirs de posséder cet appareil. Je vais donc tout mettre en œuvre pour satisfaire ce désir – bien que ce sentiment m’ait largement été soufflé depuis l’extérieur et qu’il ne résulte pas de mon « libre-arbitre », si tant est que ce dernier existe. Je suis l’esclave de mes désirs et je peux difficilement aller contre.

Modifier nos désirs est peut-être ce qu’il y a de plus difficile – parce qu’y renoncer revient consentir à un sacrifice sous la forme d’une privation de confort, et que c’est très pénible. Pour que l’économie fonctionne et que ses agents soient heureux, il faut que tous les désirs s’alignent. Et c’est pour cela que le capitalisme cherche à aligner les conatus de ses agents – vous, moi, tout le monde : un salarié convaincu que les intérêts de son patron sont les mêmes que les siens, et qui tire même de la fierté à le satisfaire, est un travailleur dont on n’a pas à s’inquiéter. Une fois ses désirs colonisés, il ne résiste plus. Il devient un agent obéissant.

Nos désirs ont été colonisés par l’économie : nous avons été convaincus – parfois par la manière forte, mais surtout à travers la dissémination du grand récit fondateur de l’économie moderne distillé dans tous les pans de notre vie quotidienne – que les intérêts du marché étaient aussi les nôtres. Nous nous en sommes nous-mêmes persuadés, à grand renfort de communication d’entreprise, d’émulation managériale, de publicité, de coaching – de peur de perdre quelque quelque aussi. Les artistes ne font pas exception à la règle : ils ne gravitent pas hors de la société, ils en font pleinement partie. Dès lors nous devons réfléchir à ce que ces désirs induits par l’industrie – célébrité, richesse, influence, pouvoir de séduction, etc – disent de notre relation à notre propre création, et possiblement de quelle manière ils l’influencent.

Une manière de nous réapproprier notre création et de lui rendre du sens consisterait donc à cesser d’aligner nos désirs sur ceux de l’industrie. Celle-ci tend à vouloir favoriser les bénéfices individuels des œuvres – rétribution, statut social, récompense symbolique, etc – et à dévaloriser les bénéfices collectifs – partage, diffusion libre, lectures publiques, message politique, création de lien social, contribution à la vie de la cité, pédagogie, etc. Plus facile à dire qu’à faire, car l’industrie s’assure qu’à travers ses contrats, sa législation, ses structures, ses modes de diffusion, les désirs induits de ses créateurs et créatrices – sous-entendu les siens, puisqu’elle est parvenue à les modifier seront contentés. Il s’agira dès lors de chercher à modifier les structures qui génèrent ces désirs, de les empêcher de nuire. Il existe des moyens, par la loi notamment, mais aussi par le militantisme et l’éducation. Et puis on peut aussi essayer de se passer de ces structures, et d’en créer de nouvelles.

La force qui nous pousse à créer est aujourd’hui presque tout entière mise au service de l’individu – et des sociétés à qui l’individu en question cède ses droits, notamment patrimoniaux. Colonisés jusque dans nos désirs, nous reléguons au second plan les services que pourraient rendre au collectif ce formidable outil de lien : nous les cantonnons au mieux au rang d’externalités positives – conséquences imprévues mais bienvenues.

Donner la priorité aux implications collectives de la création suppose de réécrire complètement le logiciel, à commencer par le nôtre. Réaliser à quel point nous sommes conditionnés dans nos désirs par l’industrie est un premier pas : comprendre l’étendue des manipulations que nous subissons est un processus effrayant, mais salutaire. Et c’est à mon sens la condition nécessaire pour retrouver notre place dans la communauté et lui redonner du sens.

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Illustration : Charles Deluvio, via Unsplash

Combattre l’absurde [2] : pourquoi faut-il continuer de créer (autrement) ?

J’évoquais dans un précédent texte le sentiment d’absurdité qu’éprouvent beaucoup d’artistes à publier leurs œuvres dans une relative indifférence – c’est à dire sans devenir des bestsellers, recueillir les éloges de leurs pairs ou accéder à une certaine renommée. Le vertige causé par cet absurde conduit certain·e·s à abandonner, faute d’écho. Pourtant nous devons composer avec ce vertige, car il est – et sera encore longtemps – le lot d’une écrasante majorité d’entre nous. Ce sentiment d’échec est naturel, pourtant nous l’éprouvons pour de mauvaises raisons : car nos rêves de succès nous ont été soufflés par une industrie qui, à l’instar de la Française des Jeux, capitalise justement sur notre perception de l’échec et notre volonté de le dépasser. Après tout, « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». Or il me semble qu’avec ces idées contaminantes nous passons à côté d’une opportunité – et même d’un basculement de société. Mais avant de l’évoquer, nous devons d’abord nous poser une question : qu’est-ce qui nous pousse à créer et à publier nos œuvres ?

Six grandes raisons-tiroirs nous poussent à mon sens à creuser en nous-mêmes, à en extraire de la matière première et à la transformer en œuvre. Celles-ci ne s’excluent pas, bien au contraire : elles se cumulent souvent.

  1. la passion artistique / le plaisir : je ne connais aucun artiste qui ne soit pas passionné par son travail, qu’il s’agisse de peindre, de raconter des histoires, de jouer de la musique ou de filmer un dialogue. C’est la raison première, la plus évidente, celle que nous partageons toutes et tous, ou presque. Elle nous pousse à créer et à publier pour ajouter notre voix – par essence singulière et donc unique – à cette symphonie de la création humaine. Et nous y prenons pour la plupart un grand plaisir, du moins lorsque cette pratique est effectuée dans de bonnes conditions.
  2. l’ambition du statut : si l’artiste raté est l’un des statuts les plus dévalorisés de nos sociétés, celui d’artiste à succès est l’un des plus convoités. Cette position sociale de « célébrité » flatte non seulement l’ego (l’adulation d’un public est sans doute l’un des fantasmes les plus partagés), mais elle ouvre aussi de nombreuses portes closes au commun des mortels et donne accès à des opportunités. Elle est aussi une passerelle vers la troisième raison, qui est…
  3. le désir d’écho : nous sommes des créatures sociales, et nous nous construisons dans les dialogues que nous initions et dans le regard de l’autre. Quand nos créations se heurtent au silence et à l’indifférence, nous nous sentons blessés – nous n’avons pas réussi à susciter une réaction, et donc à exister par et pour. Nous recherchons la validation dans toutes nos actions ou presque, mais la création artistique est sans doute celle qui s’en nourrit le plus.
  4. la postérité : par extension au désir d’écho, il est facile de comprendre qu’en tant que créature mortelle, nous cherchions à étendre notre existence au-delà de ses limites naturelles. Certaines construisent des ponts et des gratte-ciels, certains enseignent leurs connaissances aux générations suivantes, d’autres peignent des tableaux et écrivent des romans. C’est une manière de lutter contre l’inévitable.
  5. la recherche du confort matériel : artiste est un travail où l’on a d’immenses chances de gagner très peu d’argent. Mais lorsque le succès frappe à la porte, alors les sommes peuvent vite s’envoler. À noter qu’on peut avoir l’ambition de gagner de l’argent sans accéder au statut de célébrité, notamment grâce à l’usage de pseudonymes.
  6. le soin : l’art est parfois utilisé en tant que thérapie et peut contribuer à la guérison des personnes souffrantes. À travers lui, nous exorcisons et réparons.

Ces six objectifs, cumulables à l’envi, matérialisent à mon sens les raisons qui nous poussent à « fabriquer de l’art » à partir de nous-mêmes et des autres. Mais ces six raisons font naturellement de l’ombre à une septième, qui m’apparaît pourtant comme la plus importante : il s’agit de créer du lien – et donc du sens. La raison pour laquelle cet objectif demeure dans l’ombre des six premiers est simple : elle impose à l’artiste de basculer le centre de son processus créatif et de ne plus en être l’alpha et l’omega. Les six raisons sont toutes tournées vers « l’intérêt personnel » de l’artiste (je place des guillemets car il est difficile de parler « d’intérêts » dans un gagne-pain si précaire, ou même dans le cas du soin), là où la septième, dirigée vers l’autre, tend vers la communauté.

Dans cette optique, l’œuvre et l’artiste doivent redevenir de simples outils au service d’un but plus grand, qui redonne ainsi du sens au travail. L’enjeu n’est plus le plaisir, la validation, la sauvegarde, le confort ou la pérennité de l’ego, mais la cimentation du lien social, sans hiérarchie de statut – l’artiste se place au même niveau que la vendeuse de légumes sur le marché, l’éboueur, le cordonnier ou la programmeuse informatique, dans le sens où il contribue par son action à maintenir la cohésion d’une société de plus en plus vouée à l’entropie et à la fragmentation, ainsi que le néo-capitalisme l’a souhaité. L’artiste ne se place plus au-dessus ou en dehors : il prend part à la vie de la communauté – en lisant devant les enfants de l’école, en jouant au concert de la fête du village, en animant des ateliers, en distrayant des personnages âgées, etc.

Même si elles permettent souvent aux artistes précaires de mieux vivre de leur travail, quand il ne s’agit pas d’en vivre tout court, on considère traditionnellement – à tort – ces activités comme annexes au travail de création. Elles sont vécues comme un mal nécessaire – ce même mal qui nous coupe du processus créatif et nous « impose » de sortir de nous-mêmes. Il me semble pourtant qu’il ne faudrait plus les considérer comme accessoires, mais comme essentielles : ces « ligatures » où fusionnent art et société devraient être considérées par les artistes comme le but ultime à atteindre. En somme, la création artistique se placerait au même niveau d’importance – et de services rendus (et payables en retour) – que la fabrication de fromages ou le ramassage des ordures. Elle devient une manière non seulement de trouver sa place dans la communauté – qu’il s’agisse d’une famille, d’un village ou d’un réseau sur internet –, d’y insuffler du sens et de la cohésion, de combattre l’entropie en cimentant les liens et en en créant de nouveaux, mais aussi de trouver une forme de légitimité où l’absurde et le syndrome de l’imposteur n’ont plus leur place. Le pire, c’est qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour y parvenir : il suffit de changer de focale et de basculer de point de vue – tôt ou tard, les engrenages s’enclencheront. Et il sera très intéressant d’observer si nos œuvres se modifient lorsque nous les destinons à donner du sens et de la cohésion à une communauté – nous pourrions nous intéresser d’un peu plus près à ce qui se passe aussi du côté du street art, où l’art sert parfois un propos politique. Ce propos politique – dénoncer, rendre compte, prévenir – apparaît à mon sens comme une autre manière de faire lien.

On m’opposera que je passe sous silence les réalités sociales les plus élémentaires, qui au quotidien s’imposent naturellement aux travailleurs et aux travailleuses de l’art et les empêchent de s’extraire d’eux-mêmes et de leur lutte pour la survie. Mais prenons un instant, avant de penser « comment », pour nous demander « pourquoi ». En considérant la création artistique non plus comme un moyen pour soi mais pour l’ensemble de la communauté, en la traitant comme un outil, une action, un mouvement, et non plus comme un patrimoine, une tâche à accomplir ou le fruit de cette action per se, nous pourrions par mégarde donner naissance à de nouvelles formes de liens et de solidarités.

C’est le pire qu’on pourrait nous souhaiter.


Lisez la suite de ce billet dans un troisième volet intitulé : La fabrique du désir et la création comme outil

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Illustration de couverture : Astrid Westvang (CC BY-NC-ND)

Combattre l’absurde : face à l’abondance et au silence, créer malgré tout

Face à la croissance exponentielle des œuvres disséminées sur le net et à la difficulté proportionnellement grandissante de susciter et de conserver l’attention de leur public, de plus en plus d’artistes souffrent d’un vertige : celui de l’absurde. À quoi bon continuer d’écrire, de filmer, de composer si c’est pour ne rencontrer que l’indifférence, parfois même le silence ? Confrontés au découragement né de l’absurde, nous interrogeons alors notre propre utilité. Pourquoi continuer ? Cette question nous renvoie à notre ego, et pas seulement au narcissisme supposé du créateur ou de la créatrice. Car à travers les romans, les vidéos, les musiques que nous publions sur le web, ce sont autant d’images de nous-mêmes que nous projetons dans l’espoir d’un écho, d’une voix amie. Or, nous sommes de plus en plus nombreux à crier dans l’attente d’une réponse. Et force est de constater que l’avènement de cette « société œuvrière » risque de rendre cette réponse de plus en plus rare – jusqu’à devenir improbable.

Pour autant, il y aura toujours des succès. Blockbusters, bestsellers… tous ces phares dans la nuit, qui continueront d’être surmédiatisés, renforceront notre sentiment d’impuissance. Plus nous voyons les autres « réussir », plus nous consolidons notre sensation de « perdre » : si eux y arrivent, c’est donc que c’est possible. La culpabilité s’en mêle alors. Peut-être que l’on n’est pas assez talentueux, assez doué ? Peut-être qu’on ne travaille pas assez, ou pas de la bonne manière ? Peut-être qu’il faudrait faire ci sur Facebook ou ça sur Twitter, peut-être qu’il faudrait séduire le public autrement, commencer à le considérer comme une clientèle ? La « concurrence est rude », dès lors il faudrait « se battre ». Seuls les plus forts s’en sortiront…

Mais nous aurions tort de penser tout cela. Le sentiment d’échec de l’artiste n’existe que parce que l’économie le lui a implanté, pour son propre bénéfice. Car même si elles le savent de plus en plus improbable, fluctuant, mystérieux et imprévisible, les industries culturelles et les silos à contenus des géants du net ont besoin d’alimenter le mythe du bestseller, du tube et du blockbuster. Notre sentiment d’échec a une fonction : huiler leurs engrenages. Ce système culturel et industriel a besoin de notre frustration. C’est grâce à elle que nous continuons de proposer, et de lui de disposer. C’est grâce à elle que nous acceptons des contrats injustes, des cadences infernales et des rémunérations symboliques – ou pire, pas de rémunération du tout : dans cette mécanique, l’exposition – au sens de la validation qu’elle sous-entend – devient rémunération. Plus il est difficile de gravir les échelons, plus les efforts demandés paraissent justifiés, et plus le rapport de force est inégal. Et paradoxalement, plus nous sommes maltraité·e·s par ce système, plus nous le légitimons. Car pour beaucoup d’entre nous, mieux vaut encore une mince chance de succès que la certitude de « l’échec ».

Les artistes qui accèdent aux hautes sphères de la médiatisation et du succès sont peu nombreux. Mais leur simple existence contribue à alimenter l’ogre affamé de reconnaissance qui gronde en nous. Dans L’Homme révolté, Albert Camus disait que « tout le malheur des hommes vient de l’espérance ». L’absurde naît aujourd’hui du fossé qui se creuse entre les rêves nés de ces spectacles de gloire et l’implacable réalité des chiffres : plus nous serons nombreux à créer, moins il y aura de place et d’attention disponible pour mettre en lumière le fruit de nos créations. Le temps n’est pas une ressource extensible.

Faut-il pour autant ranger pinceaux, cordes et claviers ? Le simple fait que nous nous posions la question en ces termes – « puisque personne ne m’écoute, ne me lit, ne me regarde, à quoi bon continuer ? » – met le doigt sur la raison première pour laquelle bon nombre d’entre nous créons : pour exister au travers du regard de l’autre. Face à cet impératif, le besoin intrinsèque de la création s’efface soudain. Même si nous prétendons fabriquer de l’art « parce que nous en avons besoin », « par impératif personnel », on se confronte très vite au fait que créer pour créer n’est ni réjouissant, ni valorisant. Créer une œuvre artistique est un formidable espoir de dialogue déguisé en monologue. Et notre point de départ.

Face à ce sombre constat, certains d’entre nous sont tentés de se transformer en entrepreneurs de leur propre œuvre, en by-passant les structures conventionnelles – éditeurs, labels, producteurs. C’est un bon début, et une piste pour l’avenir, mais comme partout ailleurs les prédateurs rôdent : il serait par exemple inutile – et futile – de sauter la case « éditeurs » pour se jeter dans les bras d’Amazon et de son programme d’autoédition, qui n’est rien d’autre que la manifestation sous une autre forme – plus souple – du même système économique et industriel, toujours basé sur le sentiment d’échec, la frustration et la mise en concurrence des artistes. La sensation de « perdre » sera toujours au rendez-vous, peut-être plus qu’ailleurs. Et ces plateformes qui nous offrent une épaule compatissante aujourd’hui seront celles qui nous enterreront demain – ou pire, se serviront de notre travail à d’autres fins.

Un peu de science-fiction maintenant. Car si l’économie continue d’exciter nos sentiments d’échec et d’impuissance, nous pourrions voir naître un futur où nos frustrations nous amèneraient à nous satisfaire d’un public non-humain : une part significative de nos romans, de nos vidéos, de nos musiques seraient alors majoritairement lues par des intelligences artificielles. Grâce à eux, ces programmes enrichiraient leurs algorithmes en décortiquant le vocabulaire, les sonorités, le rythme, analyseraient les réactions des personnages, se fonderaient sur leur observation pour améliorer leur propre « quotient d’humanité », etc. Nos œuvres deviendraient la nourriture spirituelle des IA. Transformées en données exploitables, nos romans aideraient les robots à répondre au téléphone, conseiller un client ou écrire à leur tour leurs propres romans. Nous continuerions de publier par réflexe, parce que « tous les gagnants ont tenté leur chance », mais nous autoriserions, d’une case cochée sur un formulaire, les machines à utiliser nos œuvres comme carburant. Pire, nous en serions satisfaits. Enfin nous serions lus, vus, entendus. Enfin nos œuvres trouveraient ici un semblant de reconnaissance – d’utilité.

Ce futur est un possible, mais ce n’est pas pour autant qu’il est souhaitable.

Nous ne pouvons pas contraindre l’humanité à moins créer. Comment le ferions-nous d’ailleurs, en coupant des mains au hasard ? Au mérite, au talent ? Ou au nombre de likes ? Le problème n’est pas à chercher de ce côté. Nous ne reviendrons pas en arrière. Et si nous ne faisons rien pour y remédier, ce sentiment d’isolement ne fera que s’amplifier. Il s’amplifiera parce que nos repères, nos aspirations, nos critères d’évaluation demeureront désespérément les mêmes. Nous continuerons de vivre notre manque de visibilité comme un « échec ».

Ce n’est donc pas la manière qu’il faut changer : c’est le but. Masochistes, nous persistons à qualifier d’échec tout ce qui ne satisfait pas aux critères de réussite de la mécanique industrielle. Mais continuer de rechercher les succès commerciaux dans ces conditions revient à aller dès maintenant nourrir les machines : nos œuvres ne seront à juste titre considérées que comme de la pâtée à algorithmes. Autant les effacer, les jeter au feu.

Nous avons besoin de nous libérer du système de pensée industriel. Nous avons besoin de notre propre définition de l’accomplissement artistique.

Car si l’art est une voix – la vôtre, la mienne –, celle-ci est suffisamment singulière pour exister d’elle-même : elle n’a aucun intérêt à être mise en concurrence avec celle des autres, ou à se soumettre aux diktats du succès commercial. Nos œuvres sont des quêtes de dialogue, et c’est ce dialogue avec l’autre qu’il faut aller rechercher – c’est là qu’il y a du sens. Et c’est à travers la reconquête du sens que nous ferons notre deuil du fantasme du monologue face à une foule fervente.

Comment redonner du sens à ce que nous créons ? Déjà, en cessant de chercher à entrer en concurrence au sein d’une mécanique qui nous dévore tous et toutes de la même manière. Il serait illusoire, et voué à l’échec, de chercher à tirer son épingle d’un jeu de plus en plus difficile à gagner. Les seules qui profiteront de nos sentiments d’impuissance et d’échec sont les industries qui organisent la partie, et qui elles la remportent toujours.

Il faut construire un autre jeu. Avec d’autres règles.

Ce jeu cesserait de nous transformer en machines en quête de réussite, de succès, de ventes, de validation. Il sublimerait même ce qui nous différencie intrinsèquement des machines. Il mettrait sur la touche les notions de concurrence, de productivité, de pertinence commerciale, et mettrait en lumière toute la complexité de notre propre humanité. Notre art doit faire le lien entre les individus qui composent nos communautés, petites ou grandes. C’est en créant du sens dans les communautés que nous retrouverons le sens de ce que nous faisons : comment avons-nous pu être aveuglés à ce point par les impératifs industriels pour oublier cela ? C’est le sens de ce que nous faisons qui rend l’existence plus ou moins supportable ; c’est elle qui « valide » notre existence. Et c’est dans ce dialogue d’humain à humain – excluant ou non la machine, nous devrons en décider – que je vois germer les prémices d’une réponse à nos gouffres d’absurde.

L’industrie veut que nous devenions des machines à créer. Nous ne serons jamais assez nombreux à tomber pour satisfaire ses appétits. Réfléchissons aux feux qui brûlent en nous, et en quoi ils nous rapprochent de nos voisins. Cherchons à capturer ces feux dans un temps qui échapperait à la chronologie des réseaux sociaux, des silos, des technologies asservissantes. Aucun humain ne peut les nourrir longtemps : il faut voir ces vidéastes tomber les uns après les autres, confrontés à l’absurde et à leurs propres limites, ces autrices abandonner en désespoir de cause, ces musiciens délaisser leurs instruments parce qu’ils ont perdu de vue le sens de ce qu’ils faisaient… Ce système de sélection par le sentiment d’échec est destructeur : il mène à la copie sans imagination, à l’épuisement des ressources imaginaires, et à celui des artistes. Le burn-out créatif n’est pas une fatalité, ou plutôt il l’est seulement si nous acceptons de jouer selon leurs règles.

Créons pour cinq, pour dix, pour cinquante ou pour deux cents. Créons pour notre village, pour notre rue, notre quartier. Créons pour les gens que nous aimons. Transformons la hiérarchie pyramidale de la création artistique en rhizomes. Interconnectons nos imaginaires à échelle locale – que ce local soit géographique ou virtuel. Nos rêves nous induisent en erreur parce qu’ils n’ont jamais été les nôtres : ils nous ont été imposés par la force. Nous avons été contaminés.

Et ne jamais oublier que la création artistique n’est que l’une des inconnues de cette équation du sens. Ce problème est global, et entre en interconnexion avec toutes les autres luttes d’émancipation. Le combat contre la précarité – celle des moyens et celle du sens – n’a jamais été autant d’actualité. Créer, c’est résister au flux – et non pas aspirer à le rejoindre. Voilà l’erreur cruciale que nous avons commise. L’art ne pousse pas hors-sol : il est le produit de la société qui le nourrit.


Dans l’article suivant, j’analyse les raisons qui nous poussent à créer et je reviens en détail sur le basculement de perspective à mon sens nécessaire pour insuffler à nouveau du sens dans la création.

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