Écho (nouvelle, 2014)

Norma est aux anges : pour cette fan du célèbre Basile Finch, chaque sortie est un évènement. Se précipitant au magasin, elle met la main sur le précieux sésame vers les contrées narratives de l’auteur et rentre chez elle pour en profiter en toute sérénité. Sitôt plongée dans les histoires du maître, elle en oublierait presque que le monde existe. Mais le dernier chef-d’oeuvre de Basile Finch recèle d’autres mystères que ceux que dévoile son simple emballage.

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de mon « Projet Bradbury » (2013-2014), un marathon d’écriture consistant à rédiger et publier une nouvelle par semaine pendant un an.  Continuer la lecture de « Écho (nouvelle, 2014) »

Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood

La servante écarlateThe Handmaid’s Tale dans son titre original – est une dystopie : un futur possible, bien que loin d’être souhaitable. Dans les dystopies, l’histoire démarre en général après qu’une catastrophe naturelle ou un conflit dévastateur ait modifié le monde tel que nous le connaissions pour le laisser à genoux. C’est alors seulement que le pire arrive.

Mais Margaret Atwood ne s’attarde pas sur les raisons du déclin : elle y plonge immédiatement le lecteur, comme en immersion, à travers le témoignage clandestin de son personnage, Defred. Celle-ci, aux prises avec des forces qui la contraignent à l’obéissance, nous livre un témoignage étouffant de la vie quotidienne dans ce monde d’après. Continuer la lecture de « Collaborer ou mourir : « La servante écarlate », par Margaret Atwood »

La Commune que nous portons en nous : « Toxoplasma », roman-révolution

Montréal n’est plus tout à fait Montréal ce matin : ce n’est plus vraiment la ville, mais l’idéal de la ville – ou en tout cas un certain idéal, porté par une poignée de révolutionnaires qui ont décidé de couper les ponts avec le monde extérieur. Ce n’est pas une image : située sur une île fluviale, la métropole ne communique avec les terres qu’au travers de ses ponts tendus entre elle et le reste du monde. Dès lors, pour peu qu’on dispose d’une milice équipée et bien motivée, s’isoler d’une planète devenue un enfer est à portée de main. Construire une utopie cesse d’être un rêve.

Dans le roman de Calvo on ignore peu ou prou ce qu’il s’est passé dehors. On sait que c’est terrible, on sait que beaucoup de gens sont morts. On sait que les États-Unis sont devenus dangereux, que des murs ont été dressés, que l’armée a subi de lourdes pertes et que s’il s’agit bien encore de notre monde, celui-ci est défiguré à tout jamais. Les communications, elles aussi, ont été coupées : internet n’est plus qu’un vague souvenir, et les nerds entretiennent l’esprit révolutionnaire en piratant l’ersatz de réseau dématérialisé recréé par les entreprises pour communiquer entre elles.

Alors Montréal flotte dans un rêve éveillé. Un rêve où l’on peut encore louer des VHS, où on se débrouille comme on peut, et où l’héroïne, Nikki, gagne un peu d’argent en courant après les chats égarés. L’existence est en suspens. Chacun sait ici que ça ne peut pas durer, que bientôt l’armée déversera le feu de sa rage sur la ville, et qu’elle sera reprise, cette ville… c’est une certitude. On attend. Il y a de la lenteur dans Toxoplasma, un sentiment d’attente toujours en mouvement. On contemple l’arrivée de l’inévitable tout en essayant de l’ignorer, de faire comme si on croyait qu’on pouvait s’en tirer. Comme si la Commune était pérenne, et que rien ne la fera dérailler…

Perdue entre deux eaux, Nikki rêve. Elle rêve d’une forêt dévastée, d’une silhouette qui danse entre les troncs brisés. Elle rêve d’une silhouette à tête de ruche, et d’un passé qui ne dit pas son nom. Et peu à peu le rêve prend corps, il s’immisce dans la vie – à un tel point qu’il serait difficile de dire où il commence et où il s’arrête. Et puis il y a ces animaux retrouvés morts aux quatre coins de la ville, ces petits cadavres fracassés, démembrés, à côté desquels on a peint d’étranges signes tribaux – comme pour laisser un message, ou prévenir de l’imminence d’une catastrophe. Nikki enquête, moitié curieuse, moitié pour tuer le temps – il n’y a pas grand-chose à faire dans la Commune de Montréal, à part bosser dans un vidéo-club désert ou écumer les fêtes de fin du monde. La déconnexion a fragmenté l’existence, mais elle l’a recréée autrement. Et les nerds, peu à peu, de constater une chose étrange : le rêve contamine le réseau (à moins que ce ne soit l’inverse).

Toxoplasma se raconte difficilement : d’abord parce qu’il s’y passe beaucoup et rien, mais aussi parce que c’est un roman tactile, émotionnellement dense, où les mots sont importants – pas forcément d’ailleurs par leur sens direct, mais par la sensualité qu’ils véhiculent, et qu’ils instillent en nous à la lecture. Toxosplama regorge de néologismes, d’argot québécois, de trouvailles nerd. C’est un bain de langage dans lequel l’on se plonge, un fleuve qui entraîne émotions et idées sans leur donner de bords, une explosion poétique. L’autrice le résume d’ailleurs très bien, dans un tweet épinglé à son profil : « Pour le droit à l’existence poétique ».

Car dans Toxoplasma, la Commune est dehors, mais dedans aussi : elle est le reflet de nos ambitions déçues, de nos vies renoncées, de nos espoirs portés à bout de bras, de nos désirs de transformation et de changement. Nous la portons en nous. Elle s’exprime à chaque main touchée, à chaque bouche embrassée, à chaque frôlement désespéré. Chaque instant perdu, chaque seconde passée à éviter de justesse l’inévitable, regorge de poésie. Tout est tension.

J’ai eu beaucoup de mal à lâcher Toxoplasma. D’abord parce que son autrice me touche, mais aussi et surtout parce que ça faisait des années que je n’avais pas eu l’impression de perdre pied dans un roman – de m’y abandonner. J’ai relu certains passages plusieurs fois, par plaisir mais aussi pour être sûr de ne rien rater, de tout comprendre (ou plutôt d’être sûr de n’avoir pas tout compris et que c’était normal), et puis j’ai pris mon temps. Je ne voulais pas que ça finisse, parce que c’est un roman en suspens et que comme tout roman en suspens, ça finit par finir – n’est pas L’Histoire sans fin qui veut. « Ça pourrait boucler et recommencer », se dit-on pour se consoler d’avoir tourné la dernière page.

Si j’insiste sur la prose (très) poétique, c’est parce qu’il me semble qu’il est aujourd’hui rare d’en trouver de si belle au service d’une histoire qui, par ailleurs, n’a rien à envier aux meilleurs thrillers de science-fiction cyberpunk. Non seulement Calvo raconte quelque chose, et elle a la politesse de le raconter bien. C’est une bouffée d’oxygène. Et c’est assurément l’un de mes coups de cœurs de l’année, toutes lectures confondues.

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De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée

L’Afrique peine encore à trouver sa place en science-fiction – tout simplement parce qu’on ne la lui a pas laissée. Longtemps cantonné au rôle de terre de mystères et de dangers – et contrairement à l’Asie où la culture mainstream puise de nouveaux codes et inspirations –, le continent a le plus souvent été simplement et soigneusement effacé de la carte.

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Mais les choses sont en train de doucement changer. Et il ne faut pas s’y tromper, ce revirement n’est pas à l’initiative des studios hollywoodiens, des maisons de production ou d’édition : ce sont les voix des militant·e·s pour une meilleure représentation qui ont pesé dans la balance, et on ne saurait les remercier assez pour leurs efforts et les tempêtes bravées. Car il faut du courage aujourd’hui pour aller à contre-courant de la culture mainstream – occidentale, blanche, hétérosexuelle, citadine, tous ces qualificatifs qui sonnent comme des insultes aux oreilles des personnes concernées (et au sein desquelles je me compte) et qui pourtant ne font que refléter la réalité d’un paysage culturel bien peu varié. Et ces pressions incessantes commencent enfin à porter leurs fruits en terme de visibilité, et par conséquent de curiosité du public. De nouvelles œuvres voient le jour, et surtout – c’est toute la différence – elles sont mises en lumière. Continuer la lecture de « De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée »

Le diable peut lui aussi vous donner des leçons de sagesse: découvrez les Proverbes de l’Enfer

Le Mariage du Ciel et de l’Enfer est un texte mythique du grand poète et graveur anglais William Blake (1757-1827): un texte rare, puissant et évocateur qui ne manqua pas de marquer plusieurs générations d’écrivains, de cinéastes, de metteurs en scène et de musiciens. On repense avec émotion au film de Jim Jarmush Dead Man dans lequel le personnage principal, joué par Johnny Depp, porte le nom du poète. Des poètes comme Lautréamont ne cachèrent pas leur admiration pour les travaux de Blake, jusqu’à André Gide qui en a signé une traduction en 1922, éditée aujourd’hui (et depuis de longues années) par le merveilleux éditeur et libraire José Corti dans la Collection Romantique. Je conserve presque religieusement mon vieil exemplaire corné, acheté non massicoté.

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Le Mariage du Ciel et de l’Enfer raconte le voyage imaginaire (?) de l’auteur dans la célèbre prison divine, où à la manière d’un Dante guidé par Virgile dans la Divine Comédie, il parcourt les différents paysages infernaux avec curiosité et, disons-le tout net, fascination.

De son voyage, il revient — entre autres choses — avec une compilation des Proverbes de l’Enfer, compendium de sagesse infernale absolument brillant et dont les lignes, mises en musique par Gide, nous sont autant de béquilles pour affronter notre enfer quotidien.

En voici un florilège.

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Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps des moissons, enseigne ; en hiver, jouis.

 

Le chemin de l’excès mène au palais de la Sagesse.

 

La prudence est une riche et laide vieille fille à qui l’incapacité fait la cour.

 

Le Désir non suivi d’action engendre la pestilence.

 

Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile.

 

Livre de comptes, toise et balance — garde cela pour les temp de disette.

 

Un corps mort ne venge pas d’une injure.

 

C’est avec les pierres de la loi qu’on a bâti les prisons, et avec les briques de la religion, les bordels.

 

La joie féconde, la douleur accouche.

 

Évidence d’aujourd’hui, imagination d’hier.

 

Une pensée, et l’immensité est emplie.

 

Sois toujours prêt à dire ton opinion, et le lâche t’évitera.

 

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir.

 

N’attends que du poison des eaux stagnantes.

 

Exubérance, c’est Beauté !

 

Au total, ce sont 65 proverbes de l’Enfer que Blake nous offre, pour que nous puissions répandre la sagesse du diable. Et ceux-ci ne sont contenues que dans le second chapitre ! En d’autres termes, ce n’est que le début de l’aventure du voyageur. Même si Le mariage du Ciel et de l’Enfer est un texte “court” (environ 60 pages) c’est une oeuvre dense et absolument indispensable à tout lecteur qui se respecte.

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