Sénèque et la colère : comment un philosophe de l’Antiquité peut nous parler des réseaux sociaux

Notre époque est marquée par ses colères : où que nous regardons, nous trouvons mille raisons de nous laisser envahir par la fureur. Les causes ne manquent pas, et chacun trouve une excuse pour céder à la rage : mieux, cet emportement est valorisé socialement, notamment sur Twitter et plus généralement sur les réseaux sociaux et les espaces de commentaires. Plus nous ressentons et exprimons de la colère, plus nous apparaissons engagés dans une lutte contre l’objet de cette colère. Mais si par ce glissement nous cédions plus simplement à une pulsion égoïste et aveugle déguisée en vertu ?

Illustration : Cassidy Kelley, via Unsplash

Dans son texte De la Colère (trad. Joseph Baillard, domaine public), le philosophe romain Sénèque (4-65 ap. J.C.) expose à son frère Novatus son avis sur ce sentiment qu’il décrit comme « de toutes [les passions] la plus horrible et la plus effrénée ».

Armes, sang et supplices, voilà les vœux de son inhumaine frénésie ; sans souci d’elle-même, pourvu qu’elle nuise à son ennemi ; se ruant sur les épées nues ; avide de se venger, quand sa vengeance même doit la perdre.

En lisant Sénèque, je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle avec ce que je trouve souvent sur les réseaux sociaux. Pour lui, la colère est subie. Telle une maladie, elle n’est pas maîtrisable. En témoignent les spasmes corporels qui l’accompagnent : le cœur qui bat à tout rompre, les lèvres tremblantes, les dents serrées, la respiration qui s’emballe, le visage déformé, etc.

On doute alors si un tel vice n’est pas plus difforme encore que haïssable. Les autres peuvent se cacher, se nourrir en secret : la colère se fait jour, se produit sur le visage, et plus elle est forte, plus elle bouillonne et se manifeste.

Sénèque passe en revue les effets dévastateurs de la colère – et il faut dire qu’il y en a beaucoup. Bien sûr, la colère est un sentiment qui peut s’exprimer de façon « individuelle » – je suis en colère contre mon amie, contre mon patron, contre la boulangère, etc : bien que limitées, les conséquences n’en sont pas moins dramatiques ; insultes, coups, parfois même meurtres. Mais lorsque la colère gagne une ville, un pays, un empire, alors ses effets sont démultipliés : « des villes saccagées, des nations détruites tout entières, des chefs vendus au plus offrant par les leurs, et les torches incendiaires dont les ravages, non contenus dans l’enceinte des cités, propagent au loin leurs tristes lueurs et les vengeances de l’ennemi ». La colère se propage telle une passion contagieuse, et plus nous sommes nombreux à l’éprouver en même temps, plus ses fruits sont amers – jusqu’à l’absurde parfois.

Et d’où viennent ces emportements du peuple contre des gladiateurs, de ce peuple injuste qui se croit insulté s’ils ne meurent pas de bonne grâce, qui se juge méprisé, et qui par son air, ses gestes, son acharnement, de spectateur se fait ennemi ? Ce sentiment, quel qu’il soit, n’est certes pas la colère, mais il s’en approche. C’est celui de l’enfant qui, s’il est tombé, veut qu’on batte la terre, et souvent ne sait pas contre quoi il se fâche ; seulement il est fâché, sans motif et sans avoir reçu de mal ; toutefois il lui semble qu’il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu’on fait semblant de frapper, des prières et des larmes feintes l’apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l’est pas moins.

La colère est d’abord un vœu silencieux : « nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir. » Elle se comporte en moteur ; ainsi quand la colère se manifeste à l’égard des plus puissants, de celles et ceux qui nous dirigent, nous embauchent et nous ordonnent, « la colère a soif de vengeance. »

Un mal pour un bien ? Sénèque en doute. S’il note l’argument : « Ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls », il  le rejette rapidement, rappelant qu’une fois gagnée par la colère, la raison menacerait à tout instant de céder le pas aux passions. Il ne vaut mieux pas mettre le doigt dans l’engrenage.

Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir […].

Aristote disait que « la colère est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat ». Le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Illustration : Morgan Basham, via Unsplash

Maîtriser sa colère demande une force morale peu commune, et nous sommes peu nombreux à pouvoir nous vanter d’y parvenir en toutes circonstances – moi le dernier. Pourtant Sénèque est clair : « Que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ». Même au combat, la colère est une fausse amie : « Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés ».

Pourtant nous vivons dans un monde où plus que jamais les raisons de se mettre en colère pullulent. Il suffit d’ouvrir un journal ou de jeter un œil aux tendances de Twitter pour en un quart de seconde trouver mille raisons de nous indigner sincèrement.

« Il est impossible, dit Théophraste, que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. » De cette façon, plus on a de vertu, plus on sera irascible ? Vois, au contraire, si l’on n’en sera pas plus calme, plus libre de passions et de haine pour qui que ce soit. Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c’est l’erreur qui les y pousse ? Il n’est point d’un homme sage de maudire ceux qui se trompent : il se maudirait le premier. Qu’il se rappelle combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes auraient besoin de pardon ; et bientôt il s’irritera contre lui-même. En effet, un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d’autrui. Non, il ne se rencontre personne qui ait droit de s’absoudre soi-même ; et qui se proclame innocent consulte plutôt le témoignage des hommes que sa conscience. Combien n’est-il pas plus humain d’avoir pour ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de ne pas leur courir sus, mais de les rappeler ! Je m’égare dans vos champs par ignorance de la route : ne vaut-il pas mieux me remettre dans la voie que de m’expulser ? Employons, pour corriger les fautes, les remontrances, puis la force, la douceur, puis la sévérité ; et rendons l’homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Se fâche-t-on contre l’homme qu’on veut guérir ?

Il conviendrait donc de recadrer sans haine, de remettre calmement sur le droit chemin et d’expliquer sans s’emporter. Mais nous savons bien qu’il y aura toujours des incorrigibles, des malhonnêtes – des trolls aussi, quitte à continuer l’analogue avec Twitter. Comment s’en dépêtrer ? Sénèque a sa solution, qui ressemble fortement à un blocage ou à un signalement.

Eh bien, rayez de l’humaine association ceux qui gangrèneraient ce qu’ils touchent : coupez court à leurs crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif aurais-je de haïr l’homme à qui je rends le plus grand des services, en l’arrachant à lui-même ? A-t-on de la haine contre le membre qu’on se fait amputer ? […] Rien ne sied moins que la colère à l’homme qui punit, le châtiment ayant d’autant plus d’efficacité lorsqu’il est imposé par la raison.

Bien sûr, il est illusoire de s’imaginer agir en robots, justes, calmes et impartiaux. Pourtant c’est vers cet idéal qu’il faut tendre selon Sénèque, car parfois la colère s’immisce là où on l’attend le moins : dans les procédures de justice. Rappelant l’histoire de Pison, consul romain ayant condamné à mort trois soldats accusés à tort, pour ne pas perdre la face :

Oh ! que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir ! « Toi, je te condamne, parce que tu l’es déjà ; toi, parce que tu es cause de la condamnation d’un camarade ; et toi, parce que, chargé d’exécuter l’arrêt, tu n’as pas obéi à ton général. » [Pison] trouva moyen de créer trois crimes, faute d’en trouver un.

Pour Sénèque donc, la colère n’a jamais rien de beau : elle peut bien se draper dans l’habit de la vertu, elle n’en restera pas moins une très mauvaise conseillère – « même quand elle paraît le plus véhémente, qu’elle affronte les dieux et les hommes, il n’y a rien de grand, rien de noble. […] Peu importe à quel point toutes ces passions se développent et s’étendent : elles sont toujours étroites, misérables et basses. La vertu seule est élevée, sublime ; et il n’y a de grand que ce qui en même temps est calme ».

Les réseaux sociaux sont construits par leurs architectes pour générer de l’interaction : en somme, Facebook et Twitter ont tout intérêt à exciter notre colère. C’est donc tomber dans le panneau des impératifs commerciaux des réseaux sociaux que de céder à la tentation, face à un post offensant ou un tweet ignorant, de  nous transformer en juges et bourreaux. Et de rappeler, un peu plus loin, que notre goût pour l’immédiateté peut avoir des conséquences dangereuses :

Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable.

On peut s’amuser – ou justement s’irriter – du caractère monolithique de la pensée de Sénèque : pour lui toute colère est à étouffer dans l’œuf, à bannir aussitôt les premiers signes ressentis. C’est là le propre des philosophes que de proposer des modèles auxquels nous sommes libres d’adhérer ou non : l’éthique qu’il propose ici semble bien difficile à tenir dans un environnement sur-connecté comme le nôtre, où les tentations de céder à nos pulsions sont nombreuses :

Ne te permets rien dans la colère ; pourquoi ? parce que tu voudrais tout te permettre. Lutte contre toi-même : qui ne peut la vaincre, est à demi vaincu par elle. […] Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine.

Mais à bien l’écouter, Sénèque n’est pas dupe : en témoigne sa conclusion, plus nuancée et en tout cas ouvrant sur une autre perspective : celle qu’au fond nous avons peut-être tout simplement mieux à faire.

Notre vie ne s’exhale-t-elle pas à mesure que nous respirons ? Tant que nous sommes parmi les humains, sacrifions à l’humanité ; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril : injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces désagréments d’un jour. Nous n’aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort sera là.

Si Sénèque avait eu Twitter, il aurait probablement fini par désinstaller l’application de son smartphone. Ce qui me fait penser que certains philosophes contemporains très présents sur les réseaux sociaux feraient peut-être bien de s’en inspirer.

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Comment la ville conserve les cicatrices de son histoire : Berlin et l’architecture négative

Berlin est une ville à la temporalité floue, à cheval entre passé et présent. Car si la capitale allemande est l’une des plus créatives et dynamiques d’Europe, c’est aussi – et peut-être surtout – une métropole hantée de mauvais souvenirs. Des deux guerres mondiales en passant par le Rideau de fer, la chute de l’Union soviétique et la réunification, une bonne partie de l’histoire du XXe siècle s’y sera nouée.

J’ai eu la chance d’habiter Berlin pendant six ans. C’est une ville qui laisse sa trace dans l’esprit de ceux qui la découvrent. Une chose y frappe immédiatement le visiteur : l’omniprésence des chantiers. Berlin est une ville qui cicatrise depuis des décennies, en balance permanente entre destruction et reconstruction. Et si les terrains vagues cèdent peu à peu la place à des projets immobiliers ambitieux, entérinant son inévitable gentrification, on y ressent toujours l’omniprésence du passé, bien trop lourd et précieux pour être oblitéré. À Berlin la préservation de la mémoire est un fardeau autant qu’un sacerdoce, et on peut le comprendre : berceau du nazisme, étendard du communisme, on a connu héritage plus léger.

Quand une ville a traversé tant de tempêtes se pose donc fatalement la question du souvenir : comment commémorer sans tomber dans la flagellation ? Comment se souvenir tout en continuant d’avancer ? Les historiens ont leurs méthodes, les politiques en ont d’autres – et les architectes ne sont pas en reste.

Illuminations lors du 25ème anniversaire de la chute du Mur, en 2014

Dans Berlin - Matter of Memory (anglais), Fredrik Torisson explore les manières dont la ville déploie ses cicatrices : architecte suédois basé à Berlin, il a étudié les ruines et les monuments, les ambassades désertes et les palais abandonnés, pour en tirer un brillant panorama de l’architecture « négative » de la capitale. Car selon Torisson, Berlin est une ville qui se souvient non pas à travers les monuments qu’elle construit, mais à travers les espaces qu’elle laisse inoccupés. Berlin organise le vide là où d’autres capitales érigeraient des statues.

Ainsi, au sujet du Mur de Berlin :

La question de [sa] préservation se révéla secondaire par rapport au désir de réunification, et les voix qui allaient demander à la ville d’en conserver des segments ne se firent entendre que très tardivement, au début des euphoriques années 90.

[…] Le Mur de Berlin n’est plus qu’un fantôme : la volonté réfléchie de reconstruire la ville, de la Potsdamer Platz jusqu’à la Bernauer Strasse, et le souhait de reboucher les inélégantes cicatrices de la ville, ont abouti à sa destruction presque complète. Et puisque le Mur avait été bâti sur le tracé d’une ville préexistante, qui a depuis été reconstruite, il peut parfois être compliqué de redessiner son parcours sur une carte aujourd’hui. […] mais de nombreuses traces du Rideau de Fer peuvent encore être admirées, notamment à quelque distance du centre-ville.

Ainsi, à Berlin, de larges bandes de terrain sont laissées vides là où passait le Mur : ce ne sont ni des jardins, ni des parkings, mais plus souvent de vastes bandes de pelouse ou de terre, agrémentées parfois d’œuvres d’art. Rien n’indique vraiment que le Mur s’y dressait, sinon des plaques discrètes ou les indications des guides touristiques que feuillettent les rares visiteurs. À les parcourir en en sachant l’histoire, on éprouve une sorte de vertige, comme si l’on marchait soi-même dans le rêve d’un autre.

Partie sud du Mémorial du mur réaménagée en 2011 (photo : Jean-Pierre Dalbéra, CC-BY)

Les espaces vides laissés par l’ancienne « zone de la mort » ont fait davantage pour l’intégration de la ville réunifiée que n’importe lequel de ses grands projets comme la Potsdamer Platz ou Spreebogen. Aujourd’hui ce sont ces vides qui caractérisent Berlin et constituent l’un de ses intérêts principaux. On pourrait même dire que Berlin se définit culturellement par ses vacuités. L’architecte Rem Koolhaas, déjà fasciné par les vides à l’époque où le Mur s’élevait toujours, avait écrit ces mots célèbres : « là où rien n’existe encore, tout est possible ».

[…] Pour certains, l’espace laissé vide après la destruction du Mur est une cicatrice qui devrait s’effacer au plus vite : tant que la cicatrice demeure visible, la scission de l’Allemagne et les inégalités résultantes restent contemporaines. Ces souvenirs ne peuvent pas intégrer les livres d’histoire en tant que « passé » tant que le vide n’aura pas été comblé. Tant que la blessure est ouverte, le passé continuera à contaminer le présent.

[…] L’architecte Daniel Libeskind compare les vides physiques aux vides psychologiques dans l’imaginaire collectif : ils sont les signes d’une société brisée et représentent aussi la relation entre l’Allemagne et ses Juifs, détruite après l’Holocauste. Il pense que les vides, mêmes comblés par de nouveaux bâtiments, demeureraient au moins mentalement.

[…] Les vides donnent à Berlin un caractère spatial très particulier et créent des opportunités uniques en matière d’organisation de l’espace public. Les vides sont des zones libres d’être occupées ou non de différentes manières tant qu’elles le sont de façon temporaire. Ils sont un sous-produit du Mur ; peut-être le seul positif. Si l’on décide que ces vides sont des reliques, ils ne sont plus un simple espace inoccupé : ils deviennent des espaces dignes d’être conservés dans le patrimoine.

L’intérieur du livre est abondamment illustré de photos en noir et blanc

Sur le même modèle, Torisson évoque l’ancien quartier général de la Gestapo, rasé en 1945, resté très longtemps à l’état de friche abandonnée, devenu parking, puis piste d’entraînement automobile, finalement racheté par la ville et sur lequel a été construit il y a quelques années le musée du Troisième Reich – le bien nommé Topographie de la Terreur : à côté du musée, tout le terrain a été recouvert de grosses pierres, comme pour le rendre stérile, inapte à accueillir la vie. Ce trou immense au milieu des immeubles renforce encore le malaise que le visiteur ressent à marcher sur ces cendres encore brûlantes. Un autre exemple d’architecture négative, où le vide prend toute son importance.

Topographie des Terrors, tous droits réservés ©

S’intéressant à bien d’autres facettes de la ville au moins aussi fascinantes que celle-ci, Berlin - Matter of Memory de Fredrik Torisson est un petit traité d’architecture du souvenir comme je n’en avais jamais lu, passionnant de bout en bout, et dont je conseillerais la lecture à celles et ceux qui souhaiteraient visiter la capitale allemande hors des sentiers battus et rebattus par le Routard ou le Lonely Planet.

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Photo de couverture : Nancy Kamergorodsky,
« Berlin Wall at East Side Gallery », via Flickr (CC By-SA)

Comment fabriquer ses propres livres grâce à la reliure japonaise ?

Kojiro Ikegami est un maître-relieur. Né au Japon en 1908 dans un petit village près de Togane, il se plonge très tôt dans l’art de fabriquer des livres. Car si son père n’était pas lui-même relieur, il était un lettré, un grand admirateur des classiques chinois, aussi la maison était-elle remplie de livres. Et quand son père écrivait, remplissant à la main des dizaines et des dizaines de feuillets, il reliait lui-même ces feuillets en cahier, puis les cousait ensemble selon le savoir-faire traditionnel de son pays.

Kojiro Ikegami a très vite aidé son père, jusqu’à developper un appétit insatiable pour la reliure et une envie d’en apprendre davantage. Il devint apprenti, et des dizaines d’années plus tard un maître reconnu par toute la profession… au point que le gouvernement japonais lui demanda après la Seconde guerre mondiale de restaurer certains ouvrages précieux considérés comme des trésors nationaux. Son fils et son petit-fils ayant maintenant repris le flambeau de l’entreprise familiale, Kojiro Ikegami ressentit bientôt l’envie et le besoin de consigner son savoir dans un recueil.

Publié au Japon en 1979, puis traduit et adapté pour la première fois en anglais en 1986, Japanese bookbinding, Intructions from a Master Craftsman est devenu un classique et une référence du genre, au point d’en être aujourd’hui à sa quinzième réédition. Il faut dire qu’il existe peu de ressources écrites sur le sujet, la plupart des savoirs se transmettant directement de maître à apprenti.

« Les artisans, dans leur grande majorité, veulent transmettre leur art et leurs compétences aux générations futures. Mais la reliure manuelle peut être un travail difficile, et certains relieurs répugnent à instruire d’autres personnes ou à révéler leurs techniques. Je ne suis pas de cette école. En écrivant ce livre, je partage mes techniques et ma connaissance de la reliure japonaise dans l’espoir que cela incitera le lecteur à s’y essayer de ses propres mains. »

C’est donc ce à quoi nous allons nous atteler.

Village Temple, Unzen, Japan. 1935 (Musée national du Danemark, domaine public)

Constituez tout d’abord votre cahier, à partir de vos feuillets imprimés et pliés. Une fois vos feuilles et vos couvertures placées, tassez, puis placez le cahier sur une surface plane. Il s’agit maintenant de déterminer l’emplacement des quatre trous.

À l’aide d’un clou planté au bout d’une baguette, tracez une ligne droite à environ un centimètre du dos du cahier : cela vous aidera à placer vos trous de façon rectiligne. Traditionnellement, la reliure japonaise « classique » (yotsume toji) comporte quatre trous. Il existe également une variante dite de style coréen, qui en comporte cinq.

Maintenant, il va falloir calculer l’espace entre les trous. En règle général, les quatre trous sont placés à égale distance les uns des autres – une question d’harmonie mais aussi de solidité. Vous devez donc déterminer cinq « espaces » : les trois intérieurs (entre les trous) et les deux extérieurs (entre le dernier trou et les bords supérieur et inférieur du cahier).

Prenez donc la hauteur totale de votre cahier, retirez-lui deux centimètres et divisez le reste par trois. Vous obtiendrez la mesure des espaces intérieurs. Les espaces extérieurs, eux, correspondent aux deux centimètres que vous avez soustraits au début (un centimètre en haut et un centimètre en bas). À l’aide d’une pointe et d’une règle, marquez l’emplacement des trous. Maintenant, il va falloir percer.

Mon conseil pour percer de façon efficace : placez le cahier bien tassé et aligné sur une planche de bois, et maintenez-le solidement en place : utilisez par exemple un objet très lourd (des poids d’haltères peuvent faire l’affaire) ou des pinces de dessin. On fait cela pour éviter que le cahier bouge et se décale pendant le perçage.

Une fois que le livre est bien maintenu en place sur la planche de bois, munissez-vous d’un marteau et d’un gros clou. Placez le clou sur l’emplacement du trou et donnez un bon coup bien droit pour transpercer tout le papier d’un seul coup – n’ayez pas peur d’aller cogner dans le bois. Répétez pour les trois autres trous. Et voilà. Votre livre est prêt à coudre.

En reliure, on se sert généralement de fil de lin – très solide et pratique à utiliser. Vous en avez probablement déjà chez vous : votre traditionnelle ficelle de cuisine est le plus souvent une ficelle de lin. Mais il en existe de différentes épaisseurs et couleurs, c’est à vous de choisir avec laquelle vous ornerez votre livre. On les trouve très facilement en mercerie – pour mes travaux personnels, j’utilise la marque Fil au Chinois.

Ne prenez pas ce choix à la légère : en reliure japonaise, le fil fait partie intégrante de la décoration du livre, car il n’est pas caché. Il est aussi la marque de la personnalité du relieur.

Muni de votre plus belle aiguille, vous pouvez maintenant coudre votre livre en suivant ces instructions.

Terminez la couture par un nœud solide, puis coupez le surplus de longueur à la longueur de votre convenance.

La tradition veut que l’on cache ce petit reste en le poussant à l’aide de l’aiguille entre les pages, mais on peut aussi imaginer le laisser apparent pour des raisons esthétiques. Maintenant, votre premier livre est prêt. Vous pouvez passer à l’exemplaire suivant.

Japanese bookbinding, Instructions from a Master Craftsman de Kojiro Ikegami recèle bien d’autres secrets : c’est un manuel idéal pour débuter, mais aussi pour apprendre des variantes plus complexes pour qui s’intéresse réellement à l’art de relier les livres. L’ouvrage se veut une sorte de mémoire de l’art, de compendium. Il s’intéresse donc de près à la tradition et à sa sauvegarde, mais peut parfois rebuter par son aspect strict et formel (mais c’est aussi pour cela qu’on aime la culture traditionnelle japonaise). Il demeure cependant une formidable source d’inspiration pour les personnes qui souhaiteraient adapter et moderniser cet art ancestral, et un point de repère pour les puristes pour qui dévier du savoir-faire ancestral n’est simplement pas concevable.

De là où je me tiens, les deux points de vue se valent.

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Il faut plaindre les milliardaires : « La charité des pauvres à l’égard des riches », par Martin Page

Qu’est-ce que vous feriez si vous étiez riche à millions ? Oh, bien sûr, vous vous amuseriez un temps. Mais bien vite l’ennui vous rattraperait, n’en doutez pas, et avec lui l’inexorable dégringolade : peur, dépression, sentiment de vacuité… Non, vraiment, soyez rassuré : vous êtes bien mieux pauvre.

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La charité des pauvres à l’égard des riches de Martin Page est un pamphlet qui ne dit pas son nom. Déguisé en satire qui rit jaune, en recueil d’aphorismes légers, soutenu par les illustrations aériennes et colorées de Quentin Faucompré, c’est un livre qui ne révèle pas son intention de prime abord : ne vous fiez pas à ce papier épais qui froufroute sous les doigts, ces pages mordent. Et elles ont des dents acérées.

Partant du principe que les pauvres constituent l’écrasante majorité de la population mondiale et que les riches sont si peu nombreux, l’auteur ironise en imaginant que la soumission des premiers aux seconds ne peut être que le fruit d’un complot silencieux : si les pauvres se laissent écraser, c’est qu’ils y trouvent forcément un avantage, puisque la force du nombre est de leur côté.

Et Martin Page d’égrener les incommensurables avantages qu’il y a à rester pauvre.

Les pauvres forment la masse qui anime la roue du monde. Dans les usines, les bureaux, les champs, les hôpitaux, ils fabriquent, exécutent, nettoient, servent. La plupart du temps leur labeur est difficile, et souvent ennuyeux. Que récoltent-ils en échange ? De l’admiration ? Non. De l’argent ? Pas davantage.

Leur hégémonie leur permettrait d’obtenir l’égalité en un clin d’œil. Ils disposent d’un beau catalogue d’actions possibles : grèves, manifestations, révoltes, révolutions. Pourquoi ne font-ils pas advenir une société plus juste ?

La réponse est simple : c’est parce qu’ils sont sages. Ils savent qu’ils ont tout à perdre avec l’argent. Leur pauvreté leur offre une chose infiniment précieuse : la discrétion. Personne ne fait attention à eux, personne ne se soucie d’eux, ils vivent donc libres.

Et puis il y a un grand confort psychologique à se trouver du côté de la norme.

Ainsi les pauvres formeraient communauté, là où les riches ne se complairaient dans leur condition qu’au prix d’une solitude impossible à supporter, et toujours sous la lumière des projecteurs. Au fil des pages se dégage de la prose de Martin Page une certaine tristesse qui confine à la compassion.

La richesse est une psychose. Aucun animal n’accumule plus que ce qu’il pourra manger. C’est ainsi que les pauvres regardent les riches : comme des êtres monstrueux, abîmés et fous. La charité des pauvres à leur égard consiste aussi à ne pas juger l’aberration de leur nature.

Car voilà la clef de l’ouvrage : le riche est un pauvre hère, une créature à plaindre. Ses millions lui ôtent sa seule chance de connaître un jour le bonheur. À l’instar de certaines philosophies orientales, mais aussi d’autres, plus proches de nous, comme les ordres Franciscains ou Dominicains, il s’agit de voir la pauvreté non pas comme un fardeau ou une malédiction, mais comme un but ultime à atteindre.

Les pauvres savent qu’ils ne seront jamais riches. Les riches croient qu’ils seront un jour heureux.

De temps en temps, les pauvres rappellent qu’ils règnent et que le monde est entre leurs mains. Ils se soulèvent et font des révolutions.

Les conséquences ne sont jamais très importantes. C’est du spectacle. Le but est de pousser les riches à perfectionner leur évolution et à ne pas s’endormir sur leurs fragiles acquis. Ainsi ceux-ci vont se munir de nouvelles milices et de moyens de contrôle plus efficaces et plus subtil pour renforcer leur pouvoir.

Les pauvres savent que les plus privilégiés n’ont pas les épaules pour supporter ce qu’eux-mêmes endurent. C’est faire preuve d’une infinie délicatesse que de leur épargner les hivers sans chauffage et l’absence de vacances, les culs-de-sac professionnels et le manque de reconnaissance.

Les pauvres ont la force morale et les capacités de résistance nécessaires pour mener leur vie. Les riches sont fragiles. Ils doivent être protégés et cajolés.

La charité des pauvres à l’égard des riches est un cri d’hilarité, un sanglot rieur, un dernier étranglement : rien n’y est évidemment à prendre au premier degré. Mais c’est aussi un appel à la prise de conscience, qui fait écho à certains monologues de Tyler Durden dans le Fight Club de Chuck Palahniuk :

“Remember this. The people you’re trying to step on, we’re everyone you depend on. We’re the people who do your laundry and cook your food and serve your dinner. We make your bed. We guard you while you’re asleep. We drive the ambulances. We direct your call. We are cooks and taxi drivers and we know everything about you. We process your insurance claims and credit card charges. We control every part of your life.

Souvenez-vous de ça. Ces gens que vous essayez de piétiner, c’est de nous dont vous dépendez. Nous sommes ceux qui lavent vos vêtements, cuisinent votre nourriture et vous servent votre dîner. Nous faisons votre lit. Nous montons la garde quand vous dormez. Nous conduisons les ambulances. Nous passons vos appels. Nous sommes les cuisiniers et les chauffeurs de taxi et nous savons tout de vous. Nous traitons vos demandes d’assurance et vos frais bancaires. Nous contrôlons tous les aspects de votre vie.

Et Martin Page de rappeler, dans la conclusion :

Celui qui donne sera toujours le maître de celui qui reçoit. Les riches sont en dette éternelle à l’égard des pauvres. Pour cette raison, ils leur sont soumis.

Ils devraient leur être soumis.

Non content d’être un livre brûlant de rage et d’énergie, La charité des pauvres à l’égard des riches est aussi un très bel ouvrage :  couché sur du papier de belle qualité issu de forêts éco-responsables, sur des machines qui selon les propres mots de l’éditeur sont « respectueuses de l’environnement », il est relié à la japonaise ; c’est-à-dire percé de quatre poinçons et cousu de grosse ficelle en reliure extérieure. Il s’agit de la reliure traditionnelle la plus courante au Japon, appelée yotsume toji (les relieurs japonais la désignent sous le nom de « style chinois », alors que les reliures à cinq trous sont de « style coréen »).

Il est également imprimé en risographie, un procédé qui mélange la sérigraphie et la photocopie et qui permet de belles impressions aux couleurs très douces, pour un rendu aléatoire et différent à chaque tirage. Chaque exemplaire est donc unique – une belle manière de célébrer le wabi-sabi, ce concept esthétique japonais issu du zen qui reconnaît la beauté dans l’imperfection.

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Gutenberg et l’invention de l’imprimerie : vous n’avez pas les bases

Nous possédons tous ou presque un réfrigérateur ou un four micro-onde, mais presque personne ne sait comment ça fonctionne. Est-ce que vous vous êtes seulement déjà posé la question ? Voilà. Il y a des choses comme ça qui échappent à notre radar par la seule force de l’habitude.

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Longtemps ma connaissance des origines de l’invention du livre s’est résumée à la phrase apprise par cœur à l’école : « Gutenberg inventa l’imprimerie ». Ça fait partie de ces choses qu’on connaît sans vraiment les connaître, parce que le livre est un objet si évident aujourd’hui qu’il ne parvient pas à franchir le mur de notre curiosité. Un peu comme un réfrigérateur.

Mais un livre reçu en cadeau à Noël est venu remédier à certaines interrogations essentielles qu’il ne m’était pourtant jamais venu à l’idée de formuler. OK, Gutenberg a inventé l’imprimerie, mais comment est-ce qu’il l’a inventée ? J’ai trouvé mes réponses dans Les découvreurs de Daniel Boorstin, dans l’excellente collection Bouquins chez Robert Laffont. Les découvreurs se propose de raconter « la plus grande épopée de l’homme : celle de sa quête pour découvrir le monde qui l’entoure ». À travers une série de portraits regroupés par thèmes (le temps, la propagation de la science, voir l’invisible, etc), Daniel Boorstin dresse la carte d’un formidable voyage aux chemins entremêlés qui m’a vraiment enthousiasmé. J’aurais sans doute l’occasion de reparler régulièrement de ce livre. Mais pour le moment, revenons à Gutenberg et à son invention.

On ne sait pas grand-chose de l’inventeur de l’imprimerie (ou plus exactement des caractères mobiles d’impression). On ignore sa date de  naissance exacte, même si on peut la placer aux alentours de 1394, et la plupart des informations qui nous sont parvenues proviennent des comptes-rendus de procès portant sur son entreprise d’imprimerie : toute sa vie Gutenberg a couru après les financements. En ces temps où le seul moyen de diffuser un écrit était de le recopier à la main, les investisseurs ne se bousculaient pas, et les rares téméraires à bien vouloir avancer de l’argent à Gutenberg attendaient un rapide retour sur investissement. Le problème : Gutenberg était un perfectionniste, du genre à ne rien lancer avant d’en être pleinement satisfait, et cette attitude est rarement compatible avec l’idée de bénéfices à court terme. D’où les problèmes d’argent et les procès, et quelque part heureusement, puisque sans ces ennuis financiers et judiciaires, on en saurait encore moins. Continuer la lecture de « Gutenberg et l’invention de l’imprimerie : vous n’avez pas les bases »