Ray Bradbury: “Si vous ne vous amusez pas en le faisant, c’est que vous vous trompez”

 

Une fois n’est pas coutume, et puisqu’il est question dans ces pages des livres qui nous ont transportés, qui nous ont fait rêver, qui nous ont élevés (au sens d’élévation), je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager une vidéo montrant l’un des écrivains qui ont à tout jamais bouleversé mon univers littéraire, mon imaginaire et ma vision de l’écriture: j’ai nommé le grand, l’immense, le tonitruant Ray Bradbury.

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Il en existe peu, des écrivains aussi généreux que Bradbury. Ils sont une espèce en voie de disparition, et je ne cache pas avoir éprouvé une grande tristesse le jour où, il y a un peu plus d’un an, j’ai appris par Twitter que l’un de mes héros littéraires était mort. Je n’ai pas eu de peine en apprenant la mort de Lovecraft, bien sûr, il était mort bien avant que je naisse. Pas plus que je n’en ai eu en lisant que William Blake était mort il y a plusieurs siècles ou que mon futur écrivain favori n’était même pas encore né, me privant pour encore quelques années de la joie de le lire. Mais savoir que Ray Bradbury était mort et que je n’aurai jamais la chance de le rencontrer, de le serrer dans mes bras et de lui dire: “Tes livres m’ont fait du bien et je t’aime pour ce que tu as écris”, fut une espèce de mort intellectuelle, de l’une de ces multiples morts que nous éprouvons chaque année en apprenant la disparition de ces êtres chers que nous n’avons jamais rencontrés. Et oui, Ray et moi, on se tutoyait. Sans se connaître. C’est encore plus fort.

La vidéo fut tournée en 2001, lors du sixième Symposium by the Sea des Écrivains, sponsorisé par l’université de Point Loma Nazarene. En 2001, le monde a changé: une forme d’innocence s’est envolée, une innocence qui s’était petit à petit remise des atrocités de la guerre et que Bradbury incarnait dans toute son entièreté.

ray-bradbury-1Bradbury, c’est l’odeur des fraises fraichement cueillies sous le porche d’une vieille maison un soir d’été. C’est le frémissement d’un lac dont la surface, effleurée par le vent, bruisse d’une joie calme au passage d’un promeneur solitaire. C’est aussi le soupir d’un enfant normal, triste de ne pas être comme tous les autres membres de sa monstrueuse famille magique, ou encore le sifflement d’un train qui amène en ville une mystérieuse troupe d’artistes de cirque. C’est encore le crépitement des flammes de Fahrenheit 451, ou le ciel mordoré de Mars et de ses chroniques. S’il fallait résumer l’oeuvre de Bradbury à un son, je pencherais volontiers pour un soupir.  Ses livres sont remplis de souvenirs, de fantômes du passé et de réminiscences bienveillantes, profondément ancrés dans l’humanité. Ray Bradbury a toujours detesté les ordinateurs, rédigeait ses histoires sur des machine à écrire et ne voyait pas vraiment d’intérêt à Internet. Ses histoires témoignent pour lui. Le fantastique est toujours une métaphore. Un miroir qui nous est présenté et nous renvoie à nos propres obsessions, nos peurs, nos joies et nos haines.

Dans cette longue vidéo en forme d’encouragement littéraire, Bradbury offre ses conseils avec générosité. Il donne tous ses trucs, il explique tout ce qu’un écrivain devrait, selon lui, accomplir chaque jour pour devenir ce dont il rêve. On ne peut qu’acquiescer en silence à l’écoute de cette montagne de sagesse, dont chaque éclat de rire nous remplit d’une joie enfantine. C’est le rire d’un enfant dans le corps d’un vieillard. Et lorsqu’il évoque son vieil ami, lui aussi décédé il y a quelques jours, Ray Harryhausen, c’est pour dire:

“Nous nous sommes jurés de vieillir ensemble… mais de ne pas grandir.”

Bien sûr, il y a d’autres perles. J’en retiens quelques unes.

 “Si vous ne vous amusez pas en le faisant, c’est que vous vous trompez.”

 

“Chaque soir avant de vous coucher, lisez un article, une histoire courte et un poème. De cette manière, vous remplirez votre esprit de sources d’inspiration. ”

 

“Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.”

Je pourrais retranscrire l’intégralité de cette vidéo, en traduire le texte: cela donnerait sans doute le meilleur ouvrage de conseil d’écriture ayant jamais existé. Je le ferai peut-être, un jour. En attendant, pour les courageux et les anglophones, voici la vidéo. Amis écrivains, prenez le temps de la regarder en entier. Vous n’aurez pas souvent l’occasion d’entendre de si sages paroles.

 

Merci à Maria Popova et à son site BrainPickings de m’avoir fait découvrir ce discours qui, d’une certaine manière, me console un peu: même si les gens meurent, leurs mots restent avec nous pour toujours.

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Auteurs: découvrez la principale erreur des débutants!

 

9781599634098_p0_v1_s260x420The Writer’s Little Helper ne se présente pas tout à fait comme tous les manuels pratiques d’écriture dont le public américain est friand: plutôt que d’imposer de larges tartines à ses lecteurs et de les gaver de conseils inapplicables, le guide est composé de manière à pouvoir être consulté de façon rapide, entre deux rendez-vous ou lors d’un passage aux toilettes (ce qui le fait également entrer dans la liste des livres de toilettes idéaux). Chaque double page est ainsi consacrée à un sujet en particulier, rendant sa lecture facile et sans contrainte. Bien sûr, il s’adresse à un public qui sait déjà de quoi il parle: on ne vous prendra pas par la main pour écrire votre livre de A à Z. Ici, il s’agit de rendre meilleur le livre que vous êtes en train d’écrire.

Parmi les nombreux conseils prodigués, il est difficile de faire son choix. Pourtant une section attire particulièrement l’oeil lorsqu’on ouvre le livre pour la première fois: il s’agit de la section dédiée aux erreurs de débutant. Vous savez: ces réflexes d’amateur qui rendent vaine toute tentative de donner un aspect “professionnel” à votre histoire (ce qui n’empêche pas de les retrouver dans bon nombre de livres publiés).

Bien heureusement pour nous (et notre future carrière d’auteur de best-sellers), l’auteur du présent ouvrage James V. Smith Jr. nous fait le plaisir de nous les lister, évitant ainsi à nos boîtes aux lettres de potentielles missives d’insultes en provenance d’éditeurs mécontents d’avoir perdu du temps à lire votre manuscrit.

L’erreur principale est simple: l’auteur intervient dans la narration. Restez en dehors de l’histoire! Ne collez pas votre nez dans votre monde fictionnel avec des expressions telles que: “si seulement elle savait ce qui se cachait derrière la porte” ou encore “il avait tort” et “elle ne le savait pas encore”. Mais vous considérez peut-être cet exemple comme trop élémentaire, ou comme faisant insulte à votre intelligence. Alors voici d’autres manières tout aussi irritantes qu’a l’auteur d’intervenir.

Se déroule alors une longue liste d’erreurs de style à éviter: nous vous laissons seuls juges de leur validité.

  • les expressions éculées: du genre de celles qui vous font passer pour quelqu’un qui regarde trop les sitcoms à la télévision,
  • les gimmicks pénibles ou les gadgets dramatiques, comme par exemple les points d’exclamation à outrance (mention spéciale aux trois points d’exclamation à la suite !!!) ou les allitérations (faire ses succéder des mots commençant par la même lettre),
  • les guillemets intrusifs, de ceux qui font se dire au lecteur: là, c’est l’auteur qui parle. Comme par exemple: Il ne s’était jamais trouvé en présence d’un tel “géant de la littérature”. Vous voyez? Là, c’est l’auteur qui parle, et il vous dit qu’il est drôle, qu’il a fait une blague et qu’il voudrait que vous la saisissiez au vol. Enlevez les guillemets: l’ironie passe tout aussi bien,
  • les changements de ton ou de langage: lorsque le personnage se met soudain à dire quelque chose qu’il n’aurait pas dit en temps normal, qui ne passe pas bien dans sa bouche… l’auteur est là,
  • Trop de détails tuent le détail: même si nous aimons les détails concrets, les recherches et l’exactitude, au bout du dixième grand cru décrit en profondeur par le personnage, nous avons saisi que l’auteur voulait juste nous montrer à quel point il était un oenologue averti,
  • des constructions de phrases alambiquées: à chaque fois que le lecteur bute sur l’une de vos phrases, c’est l’auteur qui montre sa présence,
  • les situations statiques et les trop longues descriptions: ce qu’Elmore Leonard appelle le truc que le lecteur saute. Quand le lecteur saute un passage, l’auteur a autorisé sa présence à être ressentie par le lecteur,
  • les répétitions, les phrases pontifiantes, le niveau de langage trop élevé, tout ce qui pourrait vous faire passer pour quelqu’un désireux de faire le spectacle de son érudition…

Et il y en a tellement d’autres. Vous pourrez vous-même compléter la liste.

Quand doit-on entendre la voix de l’auteur? Jamais. Restez en dehors, à moins que vous ne soyez en train d’écrire des mémoires à la première personne ou de l’auto-fiction.

Ça a le mérite d’être clair. Tous les conseils d’écriture ne sont pas toujours bons à prendre, mais il y a sans doute du vrai dans tout cela. Le Writer’s Little Helper est tout indiqué si vous désirez écrire des histoires efficaces à la Stephen King. Mais à n’en pas douter, de grands auteurs se sont sans doute déjà employés à appliquer l’inverse de ces conseils… avec succès. Les goûts et les couleurs.

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Photo d’illustration: Erin Kohlenberg (Flickr CC-BY 2.0)

L’art d’écrire selon H.P. Lovecraft

H.P. Lovecraft est un auteur qui m’obsède depuis l’adolescence. Ses histoires horrifiques sont des modèles pour bon nombre d’apprentis écrivains, et beaucoup imaginent pouvoir un jour rivaliser avec le talent du “maître de Providence”.

De son vivant même, de nombreux écrivains amateurs venait lui demander conseil. Quelquefois Lovecraft travaillait même à la révision de certains textes, allant jusqu’à réécrire totalement certaines nouvelles au point que son auteur original ne puisse plus les reconnaître. De ces travaux, HPL a tiré certains automatismes qu’il a finalement couchés sur le papier, en préambule de son célèbre Livre de Raison.

Le Livre de Raison est composé de deux parties: dans la première, Lovecraft explique la manière dont, selon lui, un auteur averti doit construire son histoire. Dans la seconde, il énumère un nombre faramineux de débuts d’histoires, de synopsis avortés, de concepts abandonnés. Cette liste, dont certaines entrées excitent l’imagination comme “toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin”, “un homme qui ne dort pas — ou plutôt n’ose pas dormir”,  ou encore “des naufragés sur une île mangent des plantes inconnues et subissent d’étranges transformations” faisait office de puits d’inspiration où il venait piocher à l’occasion. Il n’hésitait d’ailleurs pas à la partager avec ses compagnons de plume. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

« Written in slumber », par Matryosha (Flickr, CC BY 2.0)

 

Dans son préambule au Livre de Raison, intitulé Suggestions pour la rédaction du récit, Lovecraft décompose le processus de création littéraire en plusieurs étapes. Et tout commence par un synopsis.

1. Préparez un synopsis (un scénario) des évènements dans l’ordre de leur déroulement. Décrivez-les avec une précision suffisante pour traiter tous les points décisifs […]

2. Préparez un synopsis des évènements dans l’ordre de leur narration, avec beaucoup d’ampleur et de souci du détail. […] Modifiez en conséquence le synopsis original si cela permet d’accroître la puissance dramatique ou l’impact du récit.

La construction de l’histoire à travers un synopsis peut paraître quelquefois ennuyeuse aux écrivains débutants, qui ne souhaitent qu’une chose: se plonger dans la rédaction du récit et se laisser emporter par les personnages. Néanmoins, l’écriture d’un résumé précis des événements permet d’éviter des erreurs de construction, de fouiller ses personnages, et de ne pas céder à la tentation de la première idée qui passe par la tête. Beaucoup d’écrivains anglophones rédigent des synopsis. Une raison sans doute pour laquelle beaucoup de leurs ouvrages sont si cinématographiques.

3. Rédigez l’histoire rapidement, avec aisance, et sans faire preuve de trop d’esprit critique, en suivant le deuxième synopsis. Modifiez les événements chaque fois que le travail en cours semble s’y prêter […]. Insérez ou supprimez des passages entiers si nécessaire […]. Supprimez tout ce qui peut être superflu — mots, phrases, paragraphes, éléments ou épisodes entiers.[…]

Couper — quelquefois même couper le meilleur — est une épreuve souvent nécessaire, et libératrice. On s’échine à sauvegarder un passage, juste parce qu’il nous plaît, alors qu’il peut compromettre l’intégrité du récit. Ne cédez pas à la facilité.

4. Revoyez le texte entier en prenant garde au vocabulaire, à la syntaxe, au rythme de la prose, aux proportions respectives des parties, aux subtilités de ton, à l’élégance et au caractère convaincant des transitions […], à l’efficacité de l’introduction, de la conclusion, du point culminant, etc.

L’auteur reconnaît plus loin dans le texte qu’on peut commencer à écrire une histoire sans synopsis, juste avec une image ou un sentiment, mais il parle de cas rares. On peut difficilement le contredire. À l’heure où se multiplient les récits sur Kindle — le numérique déclenche un déferlement de textes plus ou moins bien écrits, et c’est aussi ce qui fait la force de l’autopublication dans ce format — on peut quelquefois regretter le manque de recul de certains apprentis auteurs.

Il est souvent préférable de réfléchir longuement à un récit — en prenant des notes —, avant d’entreprendre tout travail de rédaction proprement dit. Pensez-y tout à loisir — lentement —, changez d’idée autant que nécessaire.

Lovecraft revient ensuite longuement sur les caractéristiques d’un bon récit d’horreur — sa spécialité — dans une partie annexe intitulée Éléments et types du récit d’épouvante. Je ne peux que vous inviter à vous plonger dedans. Tous ces textes sont disponibles dans l’intégrale Lovecraft aux éditions Bouquins (Le Livre de Raison, traduit par Jean-Paul Mourlon, est contenu dans le tome 1 — avec les Mythes de Cthulhu — et c’est sans doute le livre avec lequel vous devriez commencer si vous voulez vous y mettre)

Une lecture absolument nécessaire aussi bien pour les passionnés de récits imaginaires que pour les aspirants écrivains.

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La Storyfication : quoi de neuf dans ta tête ?

Ces micro-posts narratifs sont en réalité des exercices que vous pouvez (devriez, même) pratiquer au quotidien. Certains font du jogging, d’autres de la musculation. Certains font de la danse, et certains autres pratiquent la peinture à l’huile.
Ces exercices un peu particuliers sont des exercices de storyfication. Ils s’adressent à votre tête, et en particulier à ce qu’il y a à l’intérieur (normalement): votre imagination, et votre aptitude à vous créer des histoires. Par ailleurs, amis fabricants d’histoires, ces casse-têtes mentaux sont également de très bons pourvoyeurs d’inspiration.
Les douze premières sont tirées de mon ancien blog. Je tâcherai de mettre à jour la liste si d’aventure d’autres me passent par la tête.

 

#1 : SE CRÉÉR UNE ANECDOTE

Pour notre première #storyfication, nous allons imaginer quelque chose de simple. Quelque chose de facilement accessible, et de facilement réalisable, d’accord? Pensez à une anecdote. Mais attention: quelque chose qui ne vous soit encore jamaisarrivé, qui ne nous arrivera probablement jamais. La fois où vous êtes monté en haut de la pyramide de Khéops. La fois où vous vous êtes retrouvés dans la cage d’un tigre au cirque. Vous voyez? Imaginez chaque détail, récréez mentalement l’anecdote jusqu’en entretenir l’illusion qu’elle vous est peut-être arrivée. Puis racontez-la à quelqu’un. N’omettez aucun détail. Soyezcriant de vérité. Avec le temps, vous serez de plus en plus à l’aise avec cette anecdote et elle deviendra réelle, tant pour vous que pour nous. Car qui peut dire la différence entre la vérité etun “mensonge » très bien raconté?

 

#2 : RESSENTIR UN MORCEAU DE MUSIQUE

Nous possédons (presque) tous des appareilsMP3 que nous écoutons dans la rue, dans les transports en commun, etc. La musique que nous écoutons est souvent un simple fond sonore. Une illustration passive, davantage là pour masquer l’ennui. Pour le #Storyfication d’aujourd’hui, je vais vous demander de choisir un morceau et de l’écouter. Je veux dire de VRAIMENT l’écouter. Car il va falloir que vous RESSENTIEZ la musique. Qu’elle vous traverse, vous émeuve, vous transporte. Vous devez avoir la sensation d’être le chanteur, la chanteuse. Que ses émotions sont aussi les vôtres… Tristesse, mélancolie, joie, bonheur intense, colère, etc… Vivez simplement les 3 minutes de ce morceau comme si vous hurliez à la face du monde ce message, cette émotion. À la fin du morceau, respirez un bon coup. Ce genre d’expérience peut même tirer des larmes, ou donner envie de tuer. Ne cédez pas! (haha) Félicitations. En suivant cet exercice de #Storyfication, vous venez d’incarner… un personnage. Quelqu’un qui n’était pas vous. Être quelqu’un, c’est aussi (souvent) ressentir les émotions de l’autre. L’empathie est une forme d’incarnation physique.

 

#3 : SUIVRE QUELQU’UN DANS LA RUE

Une méthode très simple pour se sentir investi d’une mission qui vous est extérieure, et qui ne coûte pas grand chose. Certes, elle demande de la discrétion. Surtout si vous ne voulez pas être pris pour un stalker et vous retrouver au poste. L’idée, c’est de choisir quelqu’un dans la rue: quelqu’un qui vous inspire, que vous aimeriez mieux connaître. Pour cela, il n’y a pas trente méthodes: vous pouvez l’accoster et aller luiparler si vous êtes courageux ou… vous vous décidez à le suivre! Allons, nous en avons tous eu envie un jour. Cela nous est, à tous, passé par la tête. C’est le moment de jouer! Vous n’êtes pas obligé de dévier de votre trajet habituel. Il suffit de prendre la personne devant vous et de faire semblant de la suivre… c’est aussi simple. Un temps, sentez cette excitation. Cette sensation d’illégalité qui vous étreint. Vous ne faites rien de mal, vraiment. Vous êtes juste curieux. En jouant ainsi au détective privé, vous allez apprendre à observer. À vous faire discret en public. À regarder sans être vu. La sensation produite? Un mélange de gêne et de pouvoir absolu. Parfait, donc, pour une bonne storyfication. Suivre quelqu’un vous met en position de supériorité par rapport à un inconnu. Vous savez, lui non. Une menace plane sur lui. Vous êtes le maître du jeu. À vous de jouer, maintenant!

 

#4 : S’IMAGINER ÊTRE LE DERNIER HUMAIN SUR TERRE

Cet exercice nécessite un isolement absolu. Évidemment, puisqu’il s’agit de s’imaginer être le dernier humain sur Terre. Pour cela, c’est très simple. Il suffit de s’isoler dans une pièce de votre maison, de votre appartement (c’est plus difficile au travail) ou au milieu de la forêt. Attention! Pas de bruits parasites! Vous devez pouvoir entendre une mouche voler (les mouches sont autorisées dans cet exercice, mais les humains non). Maintenant, respirez un bon coup. Entendez le silence autour de vous s’installer, se répandre. C’est un peu angoissant, non? Maintenant, figurez-vous une planète complètement vidée de ses habitants. Les villes sont désertes, comme abandonnées. Les campagnes s’étendent à perte de vue, les voitures sont échouées sur la route dans des carcasses de baleines. Vides. Il n’y a plus personne… Alors? Quel effet ça fait? D’abord relaxant, on arrive pourtant très rapidement à un effet de vertige désagréable. On a envie de se cacher. La menace qui a fauché l’humanité ne doit pas être loin. Elle vous guette. Vous attend. Je vous conseille de revenir à l’humanité assez vite après cet exercice. Allez boire un verre!

 

#5 : ÊTRE LA VICTIME D’UNE IMMENSE CONSPIRATION

L’avantage de cet exercice est qu’il peut se pratiquer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et en n’importe quel endroit: il s’agit uniquement d’un bouton à activer dans votre cerveau. Une sorte d’état mental. L’inconvénient, c’est qu’il peut vite vous faire virer à la folie furieuse. Mais qu’est-ce que la perspective de finir sa vie à l’asile lorsqu’on a l’occasion de rigoler un bon coup, n’est-ce pas? Pour cet exercice, peuplez tout votre univers habituel (plus c’est habituel, mieux c’est) deconspirateurs. Ces gens qui vous regardent dans la rue: ils vous surveillent. Ces collègues qui vous sourient: ils savent quelque chose. Ce patron qui veut vous voir dans son bureau: il en veut à votre vie. La personne qui partage votre vie: un agent infiltré. Cette machine à cafétruffée de caméras reliées à un bureau des services secrets, ou même à la mafia. Une seule solution: fuirpour leur échapper. Mais ils sont partout! Achevez l’expérience autour d’un pain au chocolat moelleux acheté à cette si gentille boulangère. Mais ne vient-elle pas de passer un coup de fil ? La boulangère vient de vous vendre à l’ennemi. Courez!

 

#6 : DEVENIR LE LEADER D’UN ÉTAT IMAGINAIRE

Aujourd’hui, mort de Kim Jong-Il oblige et pour coller à l’actualité, nous allons faire une spéciale “dictateurs » dans Storyfication. Je vous propose un exercice très simple pour devenir l’espace d’un jour votre propre tyran sanguinaire. Fun, hein? Allons-y. Munissez-vous d’une feuille de papier et d’un stylo. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous imaginer au lendemain d’un coup d’état réussi qui vous a porté sur le trône. Vous êtes désormais le maître incontesté de ce pays, vous avez vaincu la barbarie de votre prédécesseur: il est temps d’instaurer votre propre barbarie à vous! Grattez-vous la tête un instant et couchez sur le papier vos trois premières lois. Elles peuvent être sérieuses, arbitraires ou totalement absurdes, peu importe. Elles seront les premières à être appliquées. Un peu comme des Commandements. Soyons clairs: vous aurez tout le temps de vous occuper du social et de l’éducation plus tard. Laissez ces choses à vos ministres et… soyez créatifs! Il s’agit de changer le monde.

 

#7 : ÊTRE UN EXTRATERRESTRE EN VISITE

La storyfication d’aujourd’hui nous emmène dans les espaces infinis du cosmos et nous invite au safari intergalactique. En effet, aujourd’hui, vous allez être un extraterrestre en visite. Imaginez le tableau: votre vaisseau vient de s’écraser au fond d’un terrain vague, vous avez quelques heures pour apprécier la Terre et ses délices avant de repartir dans votre monde. Votre monde qui, bien sûr, n’a RIEN à voir avec cette petite planète bleue. Quel exotisme! Quelle nouveauté! Pour cet exercice, il va vous falloirtout regarder d’un oeil nouveau. Faire comme si vous découvriez chaque détail d’un décor, chaque comportement humain, chaque animal. Tout doit être inédit pour vous. Et même cecostume d’humain que votre chef vous a obligé à enfiler: quelle drôle de chose! Ces cinq doigts à la place de votre tentacule, c’est vraiment répugnant. Mais le tourisme a ses règles, et il ne faut pas perturber les indigènes. Restez discret, observez dans l’ombre, et profitez bien de vos vacances avec ce safari terrien: dans quelques heures, vous repartirez sur Gamma 145. Et il faudra retourner au boulot!

 

#8 : JOUER SA VIE AUX DÉS

Cet exercice est librement inspiré du livre « L’homme-dé”, brillant roman de Luke Rhinehart dans lequel le héros, psychiatre de son état, trouve une manière plutôt singulière de prendre toutes ses décisions. Le livre est disponible chez toutes les bonnes crèmeries aux éditions de l’Olivier. Pour cet exercice, nous allons avoir besoin d’un accessoire: un dé à 6 faces tout bête. Le mieux est de le garder sur vous toute la journée, et de le sortir régulièrement. Comment cet exercice fonctionne? C’est simple. Vous allez jouer vos décisions au dé plutôt que de faire appel à votre intellect ou à vos sentiments. Entre prendre un thé et un café à la pause? Jetez un dé. Pair, c’est café. Impair, c’est thé. Vous voulez jouer plus gros? Pas de problème. Votre collègue a un souci sentimental? Si vous faites un chiffre pair: vous serez compatissant. Un chiffre impair: vous n’en aurez rien à faire. Ce n’est pas encore assez? Vous commencez à y prendre goût, à ce que je vois. D’accord. Imaginez six types de personnalités: par exemple calme, colérique, compatissant, ouvert, idiot et rabat-joie. Assignez un chiffre du dé à chaque personnalité, puis faites jouer le sort. Pendant la prochaine heure, comportez-vous selon le dé. Lorsque l’heure est écoulée, relancez-le… et c’est reparti! Cela peut durer jusqu’à la fin de la journée, à moins que quelqu’un vous colle une claque, évidemment.

 

#9 : IMAGINER D’AUTRES POSSIBLES

La Storyfication d’aujourd’hui nous emmène sur les traces du scénariste de base: il s’agit, à partir d’une situation de base, d’imaginer la suite de l’histoire. Il y a bien entendu des milliers de possibilités, et toutes sont aussi valables les unes que les autres… Mais pas quand on raconte des histoires! En effet, le principe est d’imaginer quelque chose de nouveau, de surprenant et qui ait du sensMoins facile. Imaginez: VOUS. On ne peut pas faire plus simple, comme trame de départ. Vous devez faire certaines choses dans la journée: décoller du lit, prendre le métro, aller au travail, manger, etc. Ce sont des « points-pivots » de la journée. Des passages obligés. Mais pas si vous en décidez autrement: aujourd’hui, vous allezchanger l’histoire et devenir scénariste. Faites quelque chose d’imprévu. Brisez la routine. Prenez un thé au lieu d’un café. Perdez-vous sur la route, juste l’espace de 10 mn. Mettez un tee-shirt plutôt qu’une chemise, et observez. Allez vous plaindre. Faites un compliment à quelqu’un. Sortez de vos sentiers battus. Expérimentez quelque chose que vous n’auriez jamais fait sinon… juste pour le plaisir de le voir accompli. Tel le héros face à un choix, vous pouvez changer —légèrement — votre propre histoire.

 

#10 : DEVENIR INVISIBLE

L’exercice de fiction du jour demande un peu d’imagination, certes, mais il requiert aussi que vous sortiez de chez vous pour aller vous mêler à une foule. Un grand magasin peut très bien faire l’affaire, ainsi qu’un monument historique où les touristes seront légion. L’idée est d’imaginer que vous possédez une sorte de switch: un interrupteur qui, bien callé au fond de votre poche, permet à tout moment de devenir invisible. Comme Frodon avec son anneau, vous allez pouvoir décider à tout moment de disparaître de la circulation. Le but?Observer discrètement ce qui se passe autour de vous. Évoluer au milieu de la foule incognito. Prendre des vacances de l’humanité aussi, faire abstraction du regard de l’autre. Faites bien attention de ne toucher personne, on risquerait de vous percer à jour. Et évitez de faire cela un jour de grand soleil, ou bien votre ombre ne manquera pas de vous trahir. Lorsque vous aurez pris un bon bain de foule, n’oubliez pas de redevenir visible: cela pourrait provoquer des situations étranges sinon, notamment avec vos collègues, vos amis et votre famille. Et si par hasard, lorsque vous êtes invisible, quelqu’un croise votre regard, n’y faites pas attention: cette personne regardait probablement quelque chose derrière vous.

 

#11 : FAIRE SA VALISE AVANT DE PARTIR

 C’est quelque chose que l’on voit très souvent dans les films: le personnage principal, excédé par la situation, par la tristesse ou quelquefois gagné par une euphorie grisante, fait ses bagages en quelques minutes seulement et part pour toujours. Dans cette action résident deux principes: d’une part, le motif de départ, celui qui pousse à partir, et qui doit être suffisamment puissant pour donner l’envie au personnage de s’en aller. D’autre part, l’urgence dans la sélection: le départ est imminent, souvent lié à un danger ou à un besoin très violent. On doit donc être rapide, efficace… et n’emporter avec soi que l’essentiel. Expérimentons donc cette sensation. Pour cela, il vous faut un sac, ou une valise. Ensuite, allez devant votre placard, votre bibliothèque, bref, les lieux dans lesquels sont stockées les choses que vous aimez. Enclenchez votre montre ou votre minuteur de téléphone portable. Vous avez 5 minutes pour prendre l’essentiel de votre vie. Go! Imaginez bien qu’il s’agit de la dernière fois: tout ce que vous laisserez derrière vous sera perdu à jamais. Ressentez l’urgence, la panique du départ. Soyez convaincu que la fin d’un cycle est arrivée, et qu’il faut tout quitter… Cet exercice est une bonne manière de trouver ce qui, parmi toutes nos possessions, compte réellement à nos yeux. Ce qui est important.

 

#12 : FAIRE DU TOURISME AUDIO

L’exercice de fiction du jour nécessite un accessoire: une radio… mais pas n’importe laquelle. Bien entendu, vous pouvez utiliser le vieux poste grand ondes du grand-père qui traîne au fond du garage… mais ce n’est pas pratique. Le mieux est encore de se brancher sur internet, soit via votre ordinateur, soit sur votre smartphone via une application radio. L’idée est de voyager sans quitter son chez-soi, et uniquement par l’intermédiaire du son. C’est un voyage mental, bien sûr, et donc imaginaire, mais il va revêtir une forme bien réelle… Maintenant que vous avez accès aux radios internationales, choisissez une station à l’autre bout du monde. Si vous ne comprenez pas la langue, c’est encore mieux. Poussez le bouton du volume, et laissez-vous envahir. Cette langue qui vous berce (ou qui vousheurte) est l’essence même du pays que vous visitez par la pensée. Imaginez maintenant que vous êtes DANS ce pays, que vous y habitez. Quoi de plus normal, puisque vous êtes en train d’écouter sa radio? Visualisez le monde extérieur, inventez-le via cette voix, cette musique, cette culture qui vous est inconnue. Voyez les maisons, les routes, les administrations… et les gens qui, eux aussi, écoutent la même radio que vous. En construisant un monde via un autre sens que la vue (l’audition est le meilleur des sens fictionnels), on exerce sa capacité à bâtir des univers, et onmuscle son imagination!

Crédits photo: http://www.flickr.com/photos/joestump/ (CC)