Édition : débunkage de certaines idées reçues

Ceci n’est absolument pas un plaidoyer pour l‘« auto-édition ». Je n’aime pas l’auto-édition telle qu’on la conçoit aujourd’hui, à savoir comme une imitation de l’industrie qu’elle est censée contourner. Les livres qui se vendent en auto-édition sont en substance les mêmes qui se vendent dans les supermarchés, et plutôt qu’un éditeur, on les confie à Amazon – une autre servitude.

Je pense qu’il existe des chemins de traverse, mais que comme toute voie non défrichée, ils sont difficiles à trouver. Je plaide pour des auteurs avertis, pour une communauté d’auteurs qui savent où ils mettent les pieds. Je réponds dans cet article – et à ma manière – à certains lieux communs qui poussent les auteurs dans les bras des maisons d’édition.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas y aller.

Juste qu’il faut y aller en connaissance de cause.

Mon roman sera étudié par un professionnel, qui me donnera son avis objectif

Ça arrive, oui… mais c’est rare. Très rare. Dans la plupart des cas, vous recevrez une lettre de refus type, telle que l’éditeur en envoie des dizaines chaque jour. Et ça, seulement dans le cas où vous recevrez une réponse… De nombreuses maisons d’édition croulent tellement sous les manuscrits qu’elles se sentent dépassées – ce n’est pas nécessairement du mépris pour votre travail.

Aussi, votre manuscrit n’arrivera pas tout chaud de la Poste directement sur le bureau de l’éditeur ou de l’éditrice, ni même du comité de lecture. Ça, c’est uniquement quand le premier « écrémage » a été fait. Dans les grandes maisons, on confie la lecture de manuscrits à des étudiants, d’autres auteurs, etc. C’est un petit boulot comme un autre. Je peux le dire puisque j’en ai été aussi, juste après mes études, pour une grande maison d’édition à la  réputation sérieuse : j’ai « évalué » le travail de gens qui avaient sans doute travaillé dur sur leur texte sans avoir la moindre idée de ce que je faisais. Je n’en avais tout simplement pas les capacités. Je n’avais même pas une bonne culture littéraire. Je me suis immédiatement senti illégitime et j’ai arrêté très vite de faire des fiches de lecture. D’autres ont continué. Continuer la lecture de « Édition : débunkage de certaines idées reçues »

Édition et écrivains : trouver des portes de sortie, pas des voies de garage

Je signale la mise en ligne d’une vidéo essentielle de François Bon, intitulée De l’accès à l’édition. Je sais, c’est long, ça dure 30 minutes, mais ce sont sans doute les 30 minutes que vous aurez le mieux employées aujourd’hui, voire cette semaine. Dans cette vidéo, l’écrivain/éditeur/traducteur/rocker/expérimentateur en chef analyse le nouvel écosystème éditorial et définit des stratégies de contournement pour qui voudrait éviter l’écueil des publications décevantes et la spirale infernale du déficit d’ego. C’est à regarder ici :

Je me reconnais beaucoup dans ce que dit François, et pour ma part je ne ressens plus aucune envie d’envoyer un manuscrit chez Gallimard ou Albin Michel : ça m’est passé comme une vieille grippe. Croire que l’édition chasse la solitude de l’artiste face à son œuvre, le vertige du vide et l’absence de sens est naïf : dans un écosystème éditorial où la littérature se vend désormais à quelques centaines d’exemplaires au mieux, ce n’est pas vers l’éditeur qu’il faut se tourner (il est aussi paumé que l’écrivain), mais vers ses propres communautés : web, blogs, réseaux sociaux, en mp3, en vidéo, mais aussi au contact du dur, du local, dans des foires et des kermesses, sur des scènes ouvertes, dans des ateliers en bibliothèque, là où les gens vivent et lisent encore un peu. Aller dédicacer dans des salons du livre, c’est l’ancien monde, celui où nous n’étions pas chacun l’écrivain de l’autre.Se dépêtrer aussi de l’imagerie d’Épinal : l’éditeur (à quelques rares exceptions près) ne fait pas la littérature : il ne crée que du déjà-existant pour coller à son catalogue, et s’en sert pour survivre. Auteurs et autrices s’acharnent à sauver un animal presque mort, là où leur temps et leur énergie seraient bien mieux mis à contribution dans d’autres combats. Ici ce n’est que notre ego que nous confortons : « moi aussi je suis capable d’être édité, ça veut dire que je vaux autant que mes prédécesseurs, le monde littéraire me reconnaît, je suis validé dans ma démarche », ces discours m’horripilent. D’ailleurs je ne travaille plus qu’avec des éditeurs que je connaissais d’avant, avec lesquel·le·s j’entretiens une vraie relation d’humain à humain avant même de parler boulot. Aux oubliettes, les annuaires…

Il faut créer local, c’est-à-dire à destination d’une communauté de personnes qui se retrouvent les unes en les autres, qui font le pot commun de leurs imaginaires. Ça, ça a du sens. Ça crée du sens là où il n’y en avait plus. Ne pas tomber dans les nouveaux pièges aussi – se défaire du pouvoir de l’éditeur pour nourrir Amazon, c’est pas beaucoup mieux. Art et artisanat doivent refaire bon ménage. C’est à ce prix qu’on se sauvera collectivement. Comme le note très justement François, la poésie a su le faire. Elle a re-colonisé le web et le terrain local sans même que nous le remarquions, et maintenant elle est vive et partout, solide comme du lierre.

Allez, un petit effort.

❤️

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Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ?

Je m’interroge beaucoup en ce moment sur l’impérieuse nécessité de publier des histoires déjà mille fois racontées. Je n’ignore pas le credo légendaire : bien sûr que oui, tout a déjà été raconté… mais « pas de cette manière ni par cette personne » – c’est Gaiman qui dit ça, il me semble. Et je m’en suis contenté longtemps, parce que c’est aussi une parole qui rassure face au désarroi et au vertige. Et puis ça a pu être valable… à une époque. Mais ce qui était pertinent il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Face à l’explosion de la fiction – de son écriture bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, mais aussi de sa distribution, de sa diffusion, de sa massification, de sa totémisation –, je me trouve face à un vertige. Entendez bien : que de plus en plus de personnes écrivent de la fiction, je trouve ça formidable, même si je ne sais plus très bien pourquoi je trouve ça formidable – c’est un sentiment. Je crois que c’est une manière de sortir beaucoup de choses de nous, des choses qui autrement croupiraient, voilà, je crois au pouvoir cathartique de l’écriture, à ses bénéfices personnels qui parfois mutent en bénéfices collectifs lorsque la lecture d’une œuvre résulte en une identification parfaite avec les personnages et la narration.

Mais voilà, tout ça est devenu si mécanique, si laborieux… industriel en somme. Personne n’est dupe : ce qu’on appelle surproduction n’est pas un phénomène tombé du ciel. C’est un mouvement planifié de longue date par l’économie, et par l’industrie – pas forcément consciemment, mais parce que c’est dans l’ordre des choses, parce que la fuite en avant est toujours une manière brute et efficace de sauver le navire. La massification de la fiction n’enrichit pas les auteurs, au contraire. En revanche, elle enrichit l’industrie : studios, éditeurs, distributeurs écoulent de la fiction à la tonne, et ce qui ne passe pas ses filtres (ou ne veut pas s’y soumettre) vient graisser les rouages des plateformes d’autopublication et du web social. Et puis ce qui ne s’écoule pas crée de la trésorerie, et on recyclera le papier. La surproduction n’est pas une maladie : elle existe parce que l’économie est gagnante. Continuer la lecture de « Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ? »

Raconter aux oreilles plutôt qu’aux yeux : comment la fiction audio change notre manière de fabriquer des histoires

Je suis tombé dans la fiction audio il y a trois ans. J’ai commencé à en écouter de temps en temps, le plus souvent avant de m’endormir, et puis de plus en plus… jusqu’à finalement avoir envie de me jeter dans la mêlée. C’est ainsi qu’est né Gobbledygook, ma fiction audio horrifico-rigolote que certains d’entre vous connaissent déjà. En tant qu’écrivain de nature curieuse, la perspective de m’attaquer à un nouveau support m’excitait. Huit épisodes plus loin (le dernier fait plus de 40 minutes), l’enthousiasme n’est toujours pas retombé… Il me semble que j’ai trouvé un format dans lequel je me plais vraiment. Continuer la lecture de « Raconter aux oreilles plutôt qu’aux yeux : comment la fiction audio change notre manière de fabriquer des histoires »

Paye ton auteur : et si notre problème, c’était la définition du « travail » ?

En réaction à la non-rémunération des interventions des auteurs et des autrices sollicité·e·s par le Salon du Livre de Paris, circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux un hashtag : #PayeTonAuteur. Cette initiative, aussi spontanée que salutaire, met en lumière les conditions de (sur)vie des personnes qui écrivent les livres que nous lisons – et ce ne peut être qu’une bonne chose.

Je ne reviendrai pas sur l’affaire en elle-même : elle est sordide et témoigne du peu de cas que le Syndicat National de l’Édition et Reed (l’organisateur du salon) font des artistes qu’ils sollicitent. Le simple fait qu’il faille se battre et réclamer – d’aucuns diraient mendier – est on ne peut plus parlant. Il n’y a rien à ajouter, sinon des appels au blocage.

Il me paraît en revanche plus intéressant de revenir sur ce que cette mésaventure – une parmi tant d’autres – dit du travail d’écrivain, et du travail en général. À lire les réactions sur les réseaux sociaux, on comprend vite que quelque chose est en train de changer. Le public prend le parti des artistes. Grâce à des années de pédagogie (il faut ici saluer le travail de la Charte et du SnacBD), l’image d’Épinal de l’artiste dilettante et insouciant s’efface peu à peu, et ce qui était vu comme une occupation proche du hobby dans l’imaginaire collectif se transforme peu à peu. Écrire, c’est un travail. Corriger, c’est un travail. Illustrer, c’est un travail. Animer une table ronde, un atelier scolaire, donner une conférence, expliquer son travail face à un public, et même dédicacer son livre… vous avez compris : c’est un travail. Un travail qui appelle rémunération. Continuer la lecture de « Paye ton auteur : et si notre problème, c’était la définition du « travail » ? »