Carte postale

Les mains de Marie tremblèrent au moment de remplir la seringue. Pierre devina son trouble. Malgré le passé d’infirmière de son épouse et le sérieux dont celle-ci faisait preuve à chaque fois qu’ils poussaient l’expérimentation, il y avait un fossé entre tester un produit sur un singe et l’injecter dans les veines de son propre mari. Pierre lui adressa un regard tendre. Si le scientifique ne s’était pas trouvé sanglé sur le lit, les pieds et les poings liés, il lui aurait volontiers passé une main dans les cheveux.

— Tout ira bien, murmura-t-il.

Marie hocha la tête, mais ses pensées étaient ailleurs. D’un geste expert, elle tapota la canule du bout de l’ongle et déroula mentalement le protocole à déployer en cas d’asystolie. Barnabé, leur chimpanzé, n’avait pas survécu à la quatrième injection. Il n’avait pas eu le temps de souffrir : son cœur s’était arrêté pendant la stase. L’infirmière vérifia une dernière fois l’aiguille et en introduisit la pointe dans le cathéter.

— Tu as calculé les taux ?

— Trois fois.

— Est-ce qu’il t’arrive de faire mal les choses ?

— Je fais tout bien. À part quand il s’agit de te convaincre…

Marie appuya sur le piston et le contenu du tube se déversa dans la perfusion. Le liquide, d’un jaune presque doré, se dilua dans la poche intermédiaire en volutes gracieuses.

— C’était la seule décision à prendre, dit-il.

Pierre avait toujours été maigre. Son visage émacié de professeur strict s’ombrait à peine lorsqu’il laissait sa barbe pousser. Pourtant, dans le lac de ces yeux bleus dont rien — pas même le bon sens — ne pouvait éteindre la flamme, Marie crut déceler une tristesse inhabituelle.

— Combien de temps ? demanda-t-elle.

— Tu le sais.

— Je n’aurai peut-être pas envie de te réveiller.

Il rit, mais sa voix était déjà loin : elle sonnait aux oreilles de l’infirmière comme une chanson du passé. Elle combattit l’urgence qui la poussait à tout arrêter et repensa au prix Nobel dont Pierre rêvait depuis qu’il était adolescent.

— C’est juste un au revoir, dit-il.

— Idiot.

Elle déposa un long baiser sur les lèvres de son mari. Son visage était parcouru de tics nerveux. Cela faisait des mois qu’il se préparait, mais à l’heure de sauter dans le précipice, la peur l’habitait encore. C’était plutôt bon signe.

— J’y vais.

Pierre ferma les paupières et tâcha de se détendre. Marie ouvrit le robinet et la solution fila à toute vitesse dans le bras de son époux. Des larmes lui montèrent aux yeux, mais comme une mère saluant son enfant dans le bus qui l’emporte loin d’elle, elle réfréna son angoisse. Son travail ne faisait que commencer.

— Perte du contact dans une minute, annonça-t-elle.

Pierre était dans les vapes. Le scientifique papillonna des paupières et déglutit.

— Je t’aime, marmonna-t-il.

Un sanglot secoua la poitrine de Marie. Elle voulut lui répondre, le supplier de revenir et de tout arrêter, que c’était une erreur et qu’ils trouveraient des quêtes moins dangereuses, et par-dessus tout, lui dire qu’elle l’aimait dans sa chair et son cœur, mais Pierre était déjà parti. Elle n’avait dès cet instant plus d’autre choix que celui de le ramener à bon port.

Les yeux rivés sur le moniteur, elle assista à la dégringolade du rythme cardiaque. Pierre expira, paisible, puis sa respiration mourut. Marie enfonça ses ongles dans ses paumes. Son mari venait de s’éteindre et reposait, immobile désormais, tel un gisant de marbre. Elle appuya sur le clavier et enclencha le compte à rebours. Dans cinq minutes, elle aurait pour mission de le rapatrier. Ses pensées — quelques instants plus tôt emmêlées de façon inextricable — se tournaient à présent vers leur unique but : ramener Pierre à la vie.

Quatre minutes s’égrenèrent sur l’écran, avec une lenteur insupportable. Elle vérifia une dernière fois que les sondes du scanner cérébral étaient opérationnelles, puis ouvrit la boîte qui contenait la seconde injection. Ils en avaient prévu trois exemplaires, au cas où, dans l’émotion du moment, elle ferait tomber le tube par terre. Comme si chacun de ses gestes avait été mille fois répété — ce qui n’était pas loin d’être le cas —, elle remplaça la poche vide par une neuve et relia le cathéter. Les indicateurs étaient au vert. Plus que vingt secondes.

Un spasme brusque la fit sursauter. Comme possédé, l’enveloppe sans vie du scientifique se trouvait soudain parcourue de tremblements nerveux, comme si elle réagissait au composé chimique d’une manière inattendue.

— Merde, souffla l’infirmière. Merde.

Elle jeta un coup d’œil sur le moniteur cardiaque pour vérifier que les ventricules ne s’étaient pas remis en marche seuls. Techniquement, son mari était toujours mort. Pourtant son corps combattait quelque chose dont elle ignorait tout. Elle reposa la seringue sur la table et resserra les sangles. Le lit d’hôpital grinça, puis sauta littéralement sur place. Pierre, les yeux clos, était parcouru d’une énergie débordante pour un cadavre.

Marie regagna son sang-froid lorsque résonna l’alarme du compte à rebours. Sans plus réfléchir, elle se jeta sur la seringue et enfila l’aiguille dans le cathéter. Une solution bleue se mélangea au plasma avant de s’infiltrer dans le système veineux de son époux. Ses tremblements se calmèrent sur l’instant. Le corps du professeur retomba sur le matelas, inerte et pâle.

L’infirmière crut entendre la voix de Pierre hurler « Maintenant ! » dans sa tête et se précipita sur le défibrillateur. Elle chargea les électrodes et les appliqua sur la poitrine nue de l’homme de sa vie. Un choc violent secoua le scientifique inanimé. Elle jeta un œil sur le moniteur : le cœur ne repartait pas. Elle augmenta la puissance électrique et réitéra l’opération. Le professeur bondit à nouveau sur le lit avant de retomber comme une pierre.

— Allez ! cria-t-elle. Allez !

L’infirmière régla le voltage des électrodes sur leur capacité maximale, et plaqua les poignées sur le torse de Pierre avec l’énergie du désespoir. Le signal cardiaque s’évertuait à ne chanter qu’une note continue. Marie se mit à claquer des dents.

— Reviens ! hurla-t-elle.

Pour seule réponse, le moniteur afficha un message d’alerte critique.

 

L’enterrement de Pierre eut lieu un mardi. La cérémonie, sobre, n’attira pas les foules, et pour cause : sans famille depuis la disparition de son père, le chercheur s’était brouillé avec la plupart de ses confrères à l’université, qui voyaient ses travaux d’un mauvais œil. Selon eux, étudier la possibilité d’une vie après la mort ne relevait que d’une soif de célébrité bon marché, aussi facile qu’imméritée, dont les éventuelles publications intéresseraient davantage les gazettes policières que les journaux scientifiques.

Face à l’irascibilité de Pierre, nombre de ses pairs avaient perdu leur sang-froid, et ses crédits avaient été sabordés avant de se tarir. Marie et lui avaient continué leurs travaux dans une relative clandestinité, sans autorisation réelle, mais sans véritable interdiction non plus, ce qui valait à cette dernière d’éviter la procédure pénale. Pour ne pas faire de publicité à un neurologue qui avait perdu les pédales, l’université avait accepté de n’engager aucune poursuite contre son épouse — déjà suffisamment affligée —, mais s’était montrée claire : aucune délégation n’assisterait à l’inhumation.

Marie salua les quelques courageux qui avaient bravé la pluie pour rendre hommage à son défunt mari. Soutenue par son frère, elle se pencha sur la modeste pierre tombale.

— J’espère que tu l’auras là-haut, ton prix Nobel.

L’infirmière souhaita pouvoir pleurer, mais les anxiolytiques lui confisquaient sa peine. Les médicaments anesthésiaient le monde. Cela faisait deux jours qu’elle n’avait pas versé une larme.

On l’aida à se redresser, puis elle fut reconduite, titubante, à la voiture. La pluie crépitait sur la toile du parapluie. Au moment de grimper dans le véhicule, elle constata que son pantalon était maculé de boue.

— Tu devrais voir ça, pensa-t-elle à haute voix.

Les témoins lui adressèrent des regards mi-affligés mi-peinés et l’embrassèrent chaleureusement avant qu’elle ne s’engouffre dans l’habitable. La portière claqua sur le passé et le moteur rugit. Après une telle épreuve, le monde aurait dû être réduit au silence, mais il persistait à hurler de toutes ses forces, comme un animal pris au piège. Un instant, elle envia Pierre : où qu’il se trouve à présent, ses oreilles ne le faisaient plus souffrir.

Les pneus crissèrent sur le gravier et la voiture s’arracha à la pesanteur du cimetière. Marie colla son front contre la vitre. Le paysage défila comme un film derrière le verre glacial, mais cela lui était égal.

 

Plusieurs semaines s’écoulèrent avant qu’elle décide de s’attaquer au grand ménage. Si elle avait dépassé le cap où elle n’imaginait pas y survivre, la plaie béante qu’avait laissée le départ de Pierre ne se refermerait pas de sitôt.

Marie actionna la poignée et le battant pivota sur ses gonds sans un bruit. Le bureau de Pierre était une grotte, presque une chambre d’adolescent si l’on en jugeait à l’odeur qui imprégnait encore les murs, bien qu’il n’y ait plus mis les pieds depuis longtemps. Encombrée de cartons, de classeurs et de bibliothèques, la pièce tenait autant du cabinet de curiosités que du capharnaüm. Du sol au plafond s’entassaient des kilomètres d’archives, de comptes-rendus d’expériences, d’actes de colloques et de livres éparpillés sans ordonnancement. Posé comme un œuf dans son nid, la table du neurologue accueillait un ordinateur portable recouvert de poussière. Pierre s’en servait souvent pour communiquer avec des confrères d’outre-Atlantique. Ses travaux suscitaient là-bas une curiosité manifeste. Une longue et fructueuse correspondance s’était même instaurée. Ces échanges avaient plus d’une fois tiré Pierre du marasme lorsque, plongé dans les affres de la solitude, il avait recherché l’approbation de ses pairs. Faute de publicité, la nouvelle de sa mort n’avait pas encore eu le temps de se propager hors du cercle familial. C’était à elle qu’incomberait l’insurmontable tâche de prévenir ses amis.

Marie traversa le bureau en trois pas et poussa les persiennes pour faire entrer la lumière. Leur appartement, situé au sixième étage d’une tour anonyme au milieu d’une banlieue sans âme, n’avait rien d’un palace. Si Pierre n’avait pas jeté son dévolu sur un domaine d’investigation aussi extravagant, elle et lui auraient pu se dorer la pilule au bord d’une piscine quelque part dans le Sud. Ce choix de carrière avait été pour eux autant un sujet de plaisanterie que de désespoir. Dans les moments de doute, Marie répétait qu’elle préférait avoir épousé un scientifique intègre plutôt qu’un homme malheureux. Mais maintenant que Pierre était parti, il ne restait de sa vie qu’un amoncellement de vieux papiers, quelques posters punaisés aux murs et un ordinateur à la batterie vide.

L’infirmière décida de s’attaquer aux cartons à trier avant de se pencher sur les archives. Les boîtes contenaient à dessein les comptes-rendus de leurs récentes expériences, pour lesquelles ils n’avaient obtenu ni subventions ni feu vert. Ces rapports récapitulaient les derniers mois de leur vie commune de façon presque exhaustive, tant ils s’étaient tous deux dévoués à cette tâche. Ils pouvaient par exemple se targuer d’avoir effectué des avancées spectaculaires en matière de réanimation, et notamment grâce à Barnabé, un vieux chimpanzé du labo condamné à l’euthanasie dont ils avaient tiré de nombreux enseignements. Malgré leurs victoires, le couple s’était pourtant très vite heurté au mur du langage : si Barnabé était bel et bien revenu trois fois à la vie, il s’était montré incapable de communiquer son expérience : la seule solution pour en avoir le cœur net était d’appliquer le protocole à un être humain.

Marie jeta ce qu’elle estimait redondant et vida les étagères. Il était inutile de conserver de multiples versions du Livre des Morts tibétain, pas plus que de son pendant égyptien ou indien. Elle épousseta les armoires et fit de la place jusqu’à ce que la pièce, débarrassée de ses mauvais souvenirs, ressemble de nouveau à un endroit habitable, puis se tourna enfin vers sa dernière épreuve.

La table de travail de Pierre était un bureau à l’ancienne mode récupéré aux puces. Si ses nombreux tiroirs, son aspect austère et sa laque couleur crème avaient sans doute été en vogue trente ans plus tôt, le meuble avait aujourd’hui l’air d’un vestige archéologique auquel aucun exégète du design n’aurait voulu s’intéresser.

Marie vida les tiroirs et tria ce qu’il y avait à sauver : des formulaires administratifs, des carnets de notes manuscrites et une poignée de photos d’un temps plus heureux que Pierre avait religieusement conservées. Elle classa les documents dans des chemises cartonnées qu’elle étiqueta soigneusement, puis voulut terminer par le gros classeur en métal en bas à droite du meuble. Mais le tiroir avait été verrouillé. Curieuse, elle quitta le bureau et gagna le vestibule, où elle récupéra le trousseau de son défunt mari dans le vide-poche. Elle y trouva une petite clef dont la crénelure correspondait à la serrure et déverrouilla le tiroir. Au fond du classeur, entre deux moutons de poussière, gisait un dossier médical.

Fébrile, Marie s’empara de la pochette. Ses doigts tremblants en compulsèrent les pages à toute vitesse, comme ivres, et ses genoux s’entrechoquèrent avant de se dérober sous elle. Elle demeura un long moment assise sur le plancher, incapable de faire un geste ou de seulement prononcer une parole. Pierre était malade et se savait condamné. D’après les scanners, le cancer dont il souffrait avait métastasé. Le dernier rapport confirmait que le neurologue n’avait plus que quelques semaines à vivre.

Furieuse, elle jeta le dossier contre le mur et explosa en sanglots. Son mari — celui en qui elle avait toujours eu une confiance aveugle — lui avait dissimulé sa maladie. À la lumière de cette révélation, elle comprenait mieux l’air mélancolique dont il ne s’était plus départi les derniers mois et qu’elle avait, à tort, mis sur le compte de la frustration et de la lassitude. Pierre savait que sa fin était proche, quoi qu’il arrive, et avait peut-être même fait en sorte que l’expérience tourne au vinaigre. Fatigué, condamné, il avait peut-être voulu s’offrir une mort à la Molière. Un frisson de haine la fit convulser, avant d’être balayé par un puissant désespoir. L’idée avait fait son chemin dans sa tête : son mari s’était volontairement donné la mort. Elle n’avait fait que l’assister dans son suicide.

Saisie d’une brusque frénésie de vérité, Marie alluma l’ordinateur. Les suicidés laissent toujours une lettre, pensa-t-elle. L’appareil démarra dans un ronflement de ventilateur. Elle passa les documents au crible et ouvrit le logiciel de messagerie pour y inspecter sa correspondance, en vain : elle n’y trouva que des courriers non lus de la part de confrères soucieux, auxquels elle répondrait en temps voulu.

Une idée lui traversa l’esprit : effrayée par l’épreuve, elle n’avait pas consulté ses propres messages depuis la mort de Pierre. Tremblante comme une feuille, l’infirmière ouvrit le navigateur et se connecta au service. La liste de ses courriers s’étala devant elle en une longue litanie de condoléances qu’elle n’avait pour rien au monde envie de consulter. Elle déroula l’empilement d’expéditeurs dans l’espoir d’y voir figurer le nom de Pierre et remonta jusqu’au jour de sa mort. Il n’y avait rien. Par acquit de conscience, elle vérifia le dossier des courriers indésirables. S’y entassaient les nombreuses sollicitations publicitaires dont elle n’avait cure et qu’elle recevait par brassées. D’un roulement de souris, elle fit défiler la liste vers le bas.

Son cœur manqua de s’arrêter. En date du lendemain de l’accident, Pierre lui avait envoyé un message :

De : Pierre Sirkovsky

À : Marie Crozat-Sirkovsky

Le : 18.03.2016

Message : « Bien arrivé. Tout va bien. Je t’attendrai le temps qu’il faudra. P. »

Ses lèvres laissèrent échapper un cri de tristesse et de joie mêlées. Elle remonta la liste des messages : pris en étau entre des sollicitations de crédits, des promotions pour clubs de vacances et des publicités plus ou moins érotiques, quatre autres courriers étaient signés de son défunt mari.

 

Marie ne dormit pas. Plutôt que de s’abandonner à un sommeil improductif, elle imprima les cinq courriers et les relut de bout en bout, jusqu’à finir par les connaître par cœur.

Dans ses messages, Pierre décrivait son passage vers l’au-delà et la façon dont il était parvenu de l’autre côté de la réalité. Si le premier courrier surprenait par son style lapidaire, presque télégraphique, les autres ne manquaient pas de détails et dépeignaient, avec une précision qui lui tira des larmes, la beauté des paysages qui s’étendaient derrière le voile de l’éphémère existence terrestre.

« Tu devrais voir cela, ma belle Marie : tout est si doux ici que l’air lui-même est sucré. Respirer est une nourriture, mieux, un ravissement, qui me remplit d’une joie inexprimable et fait pétiller mon corps de fourmillements électriques. Oui, j’ai encore un corps. J’ignore comment c’est possible. Mon enveloppe n’est plus soumise aux règles strictes qui structurent notre existence terrestre : je suis à la fois en moi et partout ailleurs, et tandis que je t’envoie quelques lignes à travers l’éther, je croque dans la plus délicieuse des poires qu’il m’ait été donné de goûter. »

Dans un autre message, Pierre décrivait la lumière qui baignait l’outre-monde. Il la dépeignait comme « une source d’interminables délices, qui irradie et pulse comme le cœur d’un fœtus à l’échographie. » Les passages suivants racontaient — détaillaient une certaine verve — les infinies possibilités qui attendaient les mortels une fois l’épreuve du trépas derrière eux. Selon lui, les âmes étaient capables de vivre en un seul endroit et dans tous les autres à la fois, et d’explorer les époques passées, présentes et à venir.

« L’existence est une ligne pour les vivants, mais il n’y a rien de plus faux : la vie est une sphère à la surface de laquelle nous naviguons d’un point à l’autre, encore et toujours, pour toute l’éternité. Nous nous retrouverons. Je serai là — avec tous ceux que nous avons un jour aimés — lorsque tu verras la vraie lumière de l’autre côté. »

Incapable d’en croire ses yeux, l’infirmière ne réalisa que bien plus tard que le jour s’était levé. Les jambes flageolantes, elle se traina jusqu’à la salle de bain et prit une douche rapide. Elle s’habilla en hâte et sauta dans le premier train en direction du centre-ville.

 

Assis dans son fauteuil à roulettes, Paul dévisagea Marie et s’épongea le front d’un revers de manche.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

L’infirmière lui serra le visage entre ses deux mains moites.

— J’en ai vraiment besoin.

L’homme s’éclaircit la gorge.

— Tu n’es plus censée venir à l’université, dit-il. Deuil ou pas, si le directeur te voit traîner ici, il te renverra manu militari.

— Passe-moi le clavier.

L’ingénieur soupira, histoire de souligner à quel point il trouvait tout cela ridicule, mais finit par s’exécuter. Malgré leur différence d’âge, le jeune homme n’avait jamais rien pu refuser à Marie. Elle était suffisamment vieille pour être sa mère, et c’était peut-être en cela que résidait son pouvoir sur lui. L’infirmière se connecta au service de messagerie et ouvrit sa boîte de réception.

— Est-ce que tu peux vérifier d’où ces courriers proviennent ?

Comme si Marie lui avait demandé d’effectuer une simple addition, le garçon pouffa en pivotant sur sa chaise de bureau. Il s’empara d’un terminal portable, sur lequel il pianota quelques lignes de commandes.

— Écris-moi ici ton login et ton mot de passe. En fonction du cryptage et de la complexité des proxys, ça peut prendre cinq minutes comme douze heures, mais ça ne devrait pas poser de problème. Pourquoi, un hacker t’ennuie ?

La bouche de Marie s’étira en un sourire dont l’intensité flanqua la chair de poule au jeune homme. L’informaticien ajusta ses lunettes et se pencha sur l’écran pour y lire le nom de l’expéditeur. Son expression se modifia soudain, comme si son visage se liquéfiait.

— C’est une blague ? souffla-t-il.

— Si c’en est une, elle mérite un Oscar.

Sans un regard pour l’infirmière, le garçon se redressa sur sa chaise et tapa frénétiquement sur le clavier.

— Je t’appelle dès que j’en sais plus.

Satisfaite, Marie hocha la tête et quitta discrètement l’université.

De retour chez elle, elle s’effondra sur le lit, épuisée. De l’autre côté du matelas, là où Pierre dormait encore le matin de sa mort, les draps suivaient les contours de sa silhouette comme une empreinte dans la glaise. Elle ferma les paupières et tomba dans les bras de Morphée. Quelques heures plus tard, la sonnerie du téléphone la tira du sommeil. La bouche empâtée, les cheveux en bataille et les yeux rougis par un cauchemar dont elle avait tout oublié, elle décrocha.

C’est Paul… Tu es assise ?

L’infirmière se redressa. Un frisson d’excitation lui courut le long de la nuque.

— Maintenant, oui.

Un silence ponctua la conversation.

J’ai… trouvé d’où venaient tes messages.

Sa voix était ennuyée. Si elle s’était attendue à des révélations à couper le souffle, elle n’avait pas envisagé que Paul puisse adopter un ton si gêné.

Je n’ai pas compris tout de suite : de fait, les premiers proxys que j’ai identifiés provenaient des États-Unis. Comme Pierre correspondait avec des scientifiques là-bas, j’ai vérifié leurs adresses IP pour m’assurer que l’un d’entre eux ne nous faisait pas une mauvaise blague ou qu’il n’avait pas piraté la messagerie de ton mari. Une fois les collègues américains mis hors de cause, je me suis creusé les méninges et j’ai fini par identifier un serveur hébergé en Californie. Mon logiciel a décrypté l’empreinte du dernier message : il émane d’un service de programmation d’envoi.

Marie écarquilla les yeux, pas certaine de comprendre.

— De… quoi ?

Écoute, Marie, c’est une blague. Une très mauvaise blague. Pierre a lui-même rédigé ces messages, de son vivant, et a fait en sorte qu’ils te soient envoyés après sa mort. Il a fait appel aux services d’un site spécialisé. J’ai vérifié : en utilisant son adresse mail, j’ai fini par trouver son mot de passe. Ce n’était pas très compliqué : il s’agissait de ton prénom. Les scientifiques n’ont aucune imagination, enfin, ils n’en ont pas d’habitude. Je pense que ton mari avait prévu d’annuler l’ordre d’expédition si l’expérience se passait bien. Mais Pierre mort, le service a envoyé les messages en temps voulu au destinataire indiqué.

Terrassée par la nouvelle, Marie remercia son interlocuteur et prétexta un besoin urgent de repos pour abréger la conversation.

Il vient d’en envoyer un autre. Tu veux que je…

— Merci, Paul.

Marie lui raccrocha au nez et rejeta sa tête en arrière. Si la situation n’avait pas été si sordide, elle aurait éclaté de rire. Que n’aurait pas fait Pierre pour recevoir un prix Nobel, même à titre posthume ? La souffrance des derniers mois l’avait sans doute aveuglé au point de perdre tout discernement.

Elle consulta la messagerie sur son téléphone et parcourut d’un œil rougi les lignes écrites à l’avance par son époux. Le dernier courrier, programmé pour arriver cinq jours après le précédent, venait d’atterrir dans sa boîte aux lettres. Comme réveillée au milieu d’un cauchemar, elle s’allongea sur le lit et ferma les yeux, décidée à se laisser emporter par un oubli complet. Pour la première fois depuis le décès de Pierre, l’infirmière se cala dans l’empreinte que Pierre avait imprimée sur le matelas.

Idiot, pensa-t-elle. Idiot.

 

À son réveil, quatre messages l’attendaient sur le répondeur. Elle n’avait pas entendu le téléphone sonner. Elle déchiffra l’écran de son portable. Seize appels en absence. Elle appuya sur une touche et enclencha la lecture du premier enregistrement.

Marie ? C’est Paul. Tu es là ? Réponds.

Le second message, tout aussi lapidaire, avait été laissé par un Paul plus anxieux.

C’est encore moi. Il faut qu’on parle.

On frappa à la porte. Marie lança néanmoins la lecture du troisième message.

Marie, je sais que tu as eu un coup dur, mais il faut absolument que je te raconte ce que j’ai trouvé. Tant pis. J’avais basé mon décryptage sur les derniers courriers en partant du principe que tous obéissaient à une logique similaire. En réalité, les quatre derniers emails proviennent tous de la même startup californienne… mais pas le premier. Je… je n’ai pas réussi à déterminer l’origine de celui-ci. Je ne sais pas comment, mais Pierre te l’a vraiment envoyé.

Comme si une crise de catatonie la frappait soudain, les muscles de l’infirmière se contractèrent. Son doigt glissa sur le clavier du téléphone pour déclencher la lecture du quatrième enregistrement. Dans l’entrée, les coups redoublèrent d’intensité. Quelqu’un tambourinait contre la porte.

C’est encore Paul. J’ai peur que tu aies fait une bêtise. Je viens chez toi.

Soulagée, Marie se précipita dans le vestibule pour ouvrir la porte à l’ingénieur. Paul, les mains agrippées au linteau, s’apprêtait à enfoncer le battant. Son visage était livide. Ils se figèrent chacun d’un côté du seuil, comme des animaux pris dans les phares d’une voiture. Marie serra les poings et finit par se jeter dans les bras du jeune homme, où elle pleura longuement au milieu du couloir.

— Il est vivant, n’est-ce pas ?

Incapable de parler, Paul plongea son regard dans celui de l’infirmière et hocha la tête.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©