Le capitalisme, Lovecraft et Hemingway regardent un poisson

 

C’est une discussion ce week-end sur Twitter qui a fait naître cette idée bizarre dans ma tête (vous me direz, ce n’est ni la première, ni la dernière fois que j’ai une idée bizarre).

Plus le Projet Bradbury, en marge de la création littéraire pure, s’oriente du côté d’une réflexion sur la culture au XXIème siècle, à l’heure d’Internet, et penche du côté du partage et d’une rémunération alternative des auteurs, repensée pour répondre aux merveilleuses contraintes que les supports imposent, et plus généralement d’un monde un peu moins capitaliste, plus les trolls fleurissent pour contrer ces idées nouvelles (qui, je vous rassure, ne sont pas les miennes : d’autres gens beaucoup plus intelligents que moi se chargent de théoriser, je ne fais qu’appliquer à ma sauce). Les gardiens du temple s’agitent, les frileux s’échaudent. Il y a de la résistance dans l’air, et c’est plutôt bon signe.

Si l’industrie tient à ce point à contrer le « piratage », c’est bien parce que le phénomène lui fait peur. La peur est non seulement mauvaise conseillère, mais elle est un indicateur fiable de faiblesse. Si quelqu’un a peur, c’est qu’il se sent faillible. On n’a pas peur si l’on ne se sent pas menacé, voire illégitime. Les pirates l’ont prouvé : ils n’ont pas peur. Hadopi n’empêche personne de télécharger. La peur n’est pas du côté des « hors-la-loi », mais des cerbères qui tiennent les cordons de la bourse. Quand on touche à l’argent, on s’expose à voir se dresser les barrières les plus hautes. C’est noté.

Une vieille idée de nouvelle — que j’avais envie d’explorer plus tard — donne de la matière à ma réflexion. Le monde dans lequel nous vivons est un vieil animal à l’agonie. Son anatomie n’obéit pas à une hiérarchie en arborescence, comme un arbre avec le tronc et ses multiples branches ramifiées, mais en rhyzome, sans véritable tête pensante, comme un réseau d’organes intrinsèquement liés entre eux et qui ne peuvent fonctionner qu’en symbiose. Touchez à un de ces organes, et c’est la survie de l’animal en entier qui est menacée.

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Ainsi, le corps de ce vieil animal à l’agonie nommé Mondo Economicus Capitalismus possède plusieurs organes reliées entre eux, dont l’un est la bourse, l’autre le salariat, etc… L’industrie de la culture et du divertissement est un de ces organes.  Ce mode de fonctionnement ne supporte pas qu’on puisse bousculer l’ordre établi, voire même de nouvelles manières d’agencer ces organes ou pire, de les faire disparaître. Ça résiste dans tous les sens. Normal.

Le corps n’a de sens que dans son organisation première (primitive ?). Ces organes sont défendus par des anticorps particulièrement actifs. Rien de plus naturel, puisque la survie de ces anticorps dépend de la subsistance des organes. Les anticorps défendent les organes contre les virus que nous sommes, nous qui posons des questions et proposons des réponses irritantes. Les virus ne demandent qu’une chose : mettre fin aux souffrances de cet animal boiteux une bonne fois pour toutes et inventer un nouvel animalmonde dans lequel les virus deviendraient  anticorps, et pourraient même inviter les anciens anticorps à la fête.

Il y a une certaine logique guerrière, bien sûr. Mais elle ne doit pas occulter l’importance du combat. Refuser le combat, reculer face à l’opposition, c’est renoncer à changer les choses. Les choses ne changent pas sans être bousculées. Ce monde me révolte un peu plus chaque jour et je ne suis pas le seul : à mesure que j’en apprends sur lui, j’ai envie de le rapporter au service après-vente pour l’échanger. Plus on met en relation les différentes facettes de notre société, plus la toile que ce dernier a tissée nous parait pernicieuse. On comprend les mécanismes, à quel point ils sont inextricablement liés, et cela donne envie de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Lovecraft disait que le savoir ultime engendrait la folie. Il n’avait sans doute pas tort quand il disait :

“ Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. ”

Je trouve que ce paragraphe, qui ouvre la nouvelle L’Appel de Cthulhu (trad : Claude Gilbert, Denoël), pourrait parfaitement être accolé en préface à un ouvrage sur le néo-libéralisme. Vous ne trouvez pas ?

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Heureusement, la littérature est encore ce qui nous occupe le mieux. Elle nous enrichit et fourbit pour nous les armes dont nous userons au combat. À ce propos, la blogueuse Maria Popova proposait il y a quelques jours sur son site quelques paroles de sagesse du vénérable Hemingway, que je me permets de vous faire partager, avec traduction en prime.

Interlocuteur : Comment un auteur s’entraîne-t-il ?

Hemingway : Regardez ce qui se passe. Regardez ce que les autres font. Prenez un poisson. Si quelque chose vous frappe quand celui-ci saute hors de l’eau, faites l’effort de vous en souvenir jusqu’à ce que vous mettiez le doigt sur ce qui a provoqué cette émotion. C’était peut-être le moment où il a percé la surface de l’eau, la façon dont il s’est tendu comme une corde de violon, le moment où les gouttes tombaient de ses écailles ou la façon dont il a tout éclaboussé en retombant. Souvenez-vous des bruits, de ce qui s’est dit. Trouvez ce qui vous a donné l’émotion, ce qui dans l’action vous a donné cette excitation. Ensuite, écrivez-le de manière si claire que le lecteur puisse le voir aussi et ressente la même chose que vous.  C’est un exercice qui ne mange pas de pain.

Interlocuteur : D’accord.

Hemingway : Ensuite, introduisez-vous dans la tête de quelqu’un, pour changer. Si je vous engueule, essayez de comprendre ce que je suis en train de penser aussi clairement que ce que vous pensez vous-même. Si Carlos insulte Juan, imaginez ce qui se passe des deux côtés. Ne vous contentez pas de déterminer qui a raison. En tant qu’être humain, vous pensez soit que les choses sont comme elles sont, soit qu’elles devraient être de telle manière. En tant qu’être humain, vous savez qui a raison et qui a tort, vous prenez parti et vous défendez vos décisions. En tant qu’écrivain, vous ne devez pas juger : vous devez comprendre.

Interlocuteur : D’accord.

Hemingway : Enfin, écoutez. Quand les gens parlent, ne faites qu’écouter. Ne pensez pas à ce que vous allez répondre. La plupart des gens n’écoutent pas, pas plus qu’ils n’observent. Vous devez être capable d’entrer dans une pièce et, en sortant, de savoir exactement ce que vous y avez vu. Mais pas seulement ça : si cette pièce a suscité en vous un quelconque sentiment, vous devez être capable de mettre le doigt sur ce qui vous a fait éprouver cela. Essayez de pratiquer cet exercice. Quand vous êtes en ville, installez-vous devant un théâtre et notez la manière dont les gens sortent du taxi ou de leur voiture. Il existe des milliers de moyens de pratiquer cela. Pensez toujours aux autres gens.

Trois conseils de « Papa », ça ne se refuse pas, non ? D’une manière générale, je suis très perméable aux conseils, principalement quand ils émanent de personnalités que je respecte beaucoup ou d’amis très chers. Je n’ai jamais vu ce blog comme une manière de professer, et encore moins de prodiguer des conseils péremptoires aux autres auteurs. Nous avons tous nos recettes, pas vrai ?

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Le net est une formidable source d’informations, mais c’est aussi un formidable nid à bullshit. Y fleurit tout et son contraire. Le moindre blogueur s’improvise analyste et tire des vérités intemporelles de sa seule expérience, en pondant des articles en forme de top 5 ou encore en assénant ses vérités comme des évidences universelles qui s’appliqueront à votre propre vie.

Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’aller dans cette direction. J’en suis même sûr. Je ne veux pas polluer ce blog avec des sujets qui seront des aspirateurs à trafic web : je vais donc me servir davantage de cet espace comme d’un carnet de notes où je vous ferai partager mes émotions du moment, mais aussi mes pensées et mes raisonnements. Cela vaudra ce que cela vaudra, mais ce sera honnête.

Je vous souhaite un excellent début de semaine !

Crédits photo CC-BY : Bandeau Hemingway - Pablo Sanchez; The Eye - ExMagician ; Nest and Birds - Tony Hisgett.