Bully

Baldur poussa la porte de la salle de bains et adressa un clin d’œil complice au caméraman avant d’enlever ses vêtements. Avec le temps, la pudeur s’était envolée et l’adolescent prenait désormais un certain plaisir à se déshabiller sous l’objectif. Il suffisait de faire comme si de rien n’était.

Les yeux embrumés, le garçon balança son pyjama dans le panier à linge sale et se présenta devant le lavabo. Quelque chose croustilla sous ses pieds. Baldur se renfrogna. Son père était encore rentré tard la nuit dernière et avait bien entendu oublié de retirer ses chaussures dégueulasses avant de venir pisser. Le sol était constellé de particules de terre et de petites flaques boueuses.

— Putain, c’est pas vrai…

L’adolescent enfila de grosses chaussettes en laine trouvées dans le panier et épongea le carrelage avec ses pieds. Lorsqu’elles furent trop gorgées pour en aspirer davantage, il les retira avec une moue de dégoût et les enfonça au fond du bac. Là, elles auraient le temps de sécher avant que sa mère ne les découvre, dans plusieurs semaines au rythme actuel des lessives. Baldur détestait la saleté. Il passait lui-même l’aspirateur dans sa chambre. Personne d’autre que lui n’était autorisé à y entrer, et surtout pas ses parents.

Les ampoules du miroir crépitèrent. La lumière crue de l’éclairage artificiel soulignait son acné de poches d’ombre, comme de minuscules cernes sous une multitude d’yeux aux pupilles purulentes. Son visage était une constellation.

Avec l’application des adolescents à qui les médecins conseillent de ne surtout pas y toucher, Baldur pinça l’énorme bouton qui couronnait son front et le fit éclater. Un serpentin de sébum jaillit du cratère. Il se rinça les doigts sous le robinet.

— C’est très délicat, dit-il à l’attention du caméraman, parce qu’il faut faire attention à ce que le bouton ne saigne pas, sinon on se retrouve avec des croutes encore plus moches.

En expert, Baldur traqua les indigents recroquevillés derrière ses pores obstrués. Lorsqu’il serait une star, une vraie vedette adulée et respectée, il confierait son visage aux soins d’une maquilleuse et d’une esthéticienne. Mais pour le moment, il devait se contenter d’une lotion astringente. Il déboucha le flacon, déchira une boule de coton rose, en tamponna le goulot et serra les dents.

— Ça risque de faire mal.

Au contact de la solution, son visage s’enflamma. Il gémit. Les foyers de ce feu ardent pulsèrent d’une douleur aiguë, puis sa peau s’assécha comme un masque de boue au soleil. La lotion avait cautérisé les cratères.

— Si je souris trop, ma face craquera comme une feuille morte, plaisanta-t-il.

L’adolescent fit mine d’ignorer les micros qui recueillaient au quotidien ses confessions matinales. Il se brossa les dents en quatrième vitesse et urina sous la douche. Lorsqu’il eut terminé, il s’entortilla dans sa serviette comme une chenille. Elle sentait si mauvais qu’il regretta que sa mère ne lui ait pas donné l’autorisation d’utiliser la machine à laver.

D’un coup de peigne, il ramena ses cheveux en arrière et se mira dans la glace une dernière fois. Les caméras capturèrent son visage rond sous tous les angles tandis qu’à l’extérieur résonnaient les vivats de la foule en délire. Les spectateurs attendaient la sortie de leur héros préféré.

Baldur posa la main sur la poignée et se délecta de cet écho qui le remplissait. Cette musique était la plus délicieuse qui soit.

— Ils sont chauds ce matin ! glissa-t-il en aparté à l’opérateur, caché derrière le rideau de douche.

L’adolescent joignit les mains et les serra très fort. Dehors, on scandait son nom comme celui d’une star de cinéma. L’épisode d’aujourd’hui n’avait pas encore de titre, mais il finirait bien par lui en trouver un ce soir, sous les draps, au moment du générique de fin. Le public frappait des pieds et des mains en cadence. Baldur prit une inspiration, vérifia son haleine et attrapa la poignée. Au même moment, on frappa à la porte.

— Sors de là ! meugla sa grande sœur.

Le public se tut. Baldur déverrouilla le loquet. Un épais nuage de vapeur s’échappa de la salle d’eau. Sa sœur, bras croisés, le toisait d’un air mauvais : au milieu de ces brumes, elle ressemblait à une sorcière.

— Qu’est-ce que tu fous ? s’énerva-t-elle. À qui tu parles ?

— Personne.

Tête baissée, le garçon contourna la jeune fille. Lorsqu’elle était en colère, mieux valait faire profil bas.

— Merde, c’est une piscine ! s’exclama-t-elle. Regarde ça, tu as fichu de l’eau partout.

Elle l’empoigna par l’épaule et le tira en arrière.

— Je ne me lave pas dans ton eau sale.

Résigné, le garçon quitta son peignoir et s’en servit pour éponger le carrelage. Lorsqu’il eut terminé, sa sœur afficha une mine satisfaite.

— Dégage, le dingo.

Une fois habillé, Baldur dévala les escaliers. Son père, assis à la table de la cuisine, macérait encore dans ses vêtements de la veille.

— Bonjour, P’pa.

Trop occupé à contempler d’un œil vide le fond de son bol de café, l’homme resta muet. La télévision était déjà allumée dans le salon. Installée dans le canapé face à l’écran géant, sa mère s’excitait sur un jeu vidéo.

— Bonjour M’man.

La femme laissa échapper un cri strident. Elle venait d’échouer sur un niveau difficile. Une ombre dans son regard fit comprendre à Baldur qu’elle le tenait en partie pour responsable de sa déroute, mais elle serra les dents et fit de son mieux pour sourire.

— Ton petit-déjeuner est dans le four, Bully.

Le garçon hocha la tête. Inutile de la remercier : elle n’écouterait rien. L’adolescent se faufila comme un fantôme derrière son père hébété et ouvrit le four à micro-ondes. Une poignée de céréales au chocolat baignaient dans le lait brûlant d’un bol à motif de dessins animés.

Le garçon déposa le récipient sur la table en essayant de ne pas se brûler et avala l’infecte bouillie face à son père impassible. Il détestait le lait chaud. Ça sentait comme du vomi et transformait les flocons en une infâme tambouille caoutchouteuse.

Un klaxon résonna. Le bus scolaire. Le garçon termina son bol, enfila ses bottes, son manteau et attrapa son cartable. Son père, qui émergeait de sa torpeur, lui adressa un regard bovin.

— Bonne journée, Bully…

L’adolescent fronça les sourcils.

— J’aime pas quand tu m’appelles comme ça.

L’information traversa les oreilles de son géniteur et remua la mélasse qui empesait son crâne. La mâchoire de l’homme se décrocha, comme si son cerveau venait de disjoncter, et ses yeux s’embrumèrent à nouveau.

— Bonne journée, heu… fiston.

L’adolescent secoua la tête et referma la porte derrière lui. La neige était tombée en abondance cette nuit. Baldur adorait la neige. Son manteau étouffait le bruit et recouvrait la laideur d’une couche uniforme. Sous la neige, le monde dormait, paisible. C’était un sentiment rassurant. Il aurait aimé qu’elle dure toute l’année, même si sous ces latitudes, elle résistait déjà les deux tiers de l’année.

Le garçon leva la tête vers un arbre mort dont les branches ployaient sous le poids des flocons.

— Chers téléspectateurs, une nouvelle journée commence.

Le bus, dont le capot fumait dans le froid comme un feu de camp en plein désert, klaxonna encore. Baldur fit un clin d’œil à la caméra imaginaire et traversa le terrain au pas de course.

 

Le collège ressemblait à un igloo dans lequel s’engouffraient des fourmis. Chaque matin, c’était le même rituel : les élèves s’entassaient devant les grilles et se déversaient comme les grains d’un sablier à travers le goulet d’étranglement des portes.

Baldur trouvait ce spectacle navrant. L’école — comme le monde dans son entièreté, famille comprise — lui inspirait un vrai dégoût. Le professeur de sport le lui avait expliqué : ces sentiments n’avaient rien que de très ordinaire. Les enfants de son âge haïssaient à peu près tout. Il n’y avait donc pas à s’offusquer de trois mots déplacés et deux moqueries dans les vestiaires. Sa mère avait eu une bien funeste idée le jour où elle lui avait donné le nom d’une divinité. Avec ses airs de sauterelle anémique, Baldur tenait autant du dieu nordique que Mister Bean du bodybuilder, ce qui ne manquait jamais de déclencher les plaisanteries.

Un jour, son nom résonnerait autrement. Un jour, Baldur serait célèbre. Il se l’était promis. Un jour, Baldur quitterait la Suède et s’installerait à Los Angeles. Un jour, Baldur laisserait sa tristesse derrière lui et ricanerait sur les vies misérables de ses camarades de collège. Un jour, on cesserait de l’appeler Bully.

Alors qu’il grimpait les marches enneigées sous le regard tout aussi glacé des surveillants, Baldur vit une ombre grandir sous ses pieds. Il voulut faire volte-face, mais avant qu’il puisse réagir, il s’effondra de tout son long dans l’escalier, entraîné par le poids de son cartable. On l’avait poussé.

— Tu tiens la forme, Bully ?

L’échalas, bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles et manteau aux couleurs de l’équipe de hockey, regarda l’adolescent se débattre sur le sol gelé comme une tortue retournée. Björn avait le même âge que Baldur mais mesurait deux têtes de plus que lui. Ce n’était pas compliqué : Baldur était une crevette qui, à presque treize ans, ne donnait pas l’air d’en avoir plus de onze.

La grande perche ricana de toute sa hauteur et enjamba le garçon. Les surveillants observaient la scène sans remuer un cil. Le collège était un établissement de campagne, calme, avec un effectif réduit de seulement deux cents élèves. Pourtant, à étudier les pions, on aurait dit que l’enceinte était un camp d’internement pour terroristes ou un cirque d’animaux enragés. L’adolescent se releva — malgré les coups d’épaule qui lui donnèrent l’impression d’être une boule de flipper dans une machine secouée par un joueur de castagnettes — et se fondit dans la masse. Tête baissée, il laissa le courant l’entraîner dans les entrailles du bâtiment. La cloche retentit.

Dans le couloir, son caméraman intime enregistrait sans complaisance. Baldur hocha la tête pour signifier au technicien qu’il l’avait remarqué. Se savoir filmé était une consolation, mais aussi une manière de ne pas se sentir seul. Il était le héros de sa propre émission, un personnage central et donc indispensable. Sans lui, le show n’aurait plus de raison d’exister.

Après un cours d’histoire soporifique et une leçon de maths qui le fut tout autant, Baldur gagna la cantine au milieu de la foule bruissante.

Dans le réfectoire bondé, les tables étaient toutes occupées, à l’exception de celle du fond sur laquelle s’entassaient les carafes en inox. Contraint par les regards noirs des autres enfants qui auraient préféré se faire couper un bras plutôt que d’inviter Bully à la leur, l’adolescent finissait presque toujours par s’asseoir à celle-ci. Il s’installa sans faire de vague et enfourna une bouchée de purée tiède.

— Salut, Bully.

Baldur leva la tête. Björn, un sourire carnassier sur le visage, le dévisageait comme s’il était un délicieux sandwich.

— Il n’y a plus de place.

Derrière l’épouvantail, trois garçons impatients tenaient leurs plateaux. L’adolescent pensa à la caméra braquée sur lui. Son personnage méritait mieux que cela.

— Vous… On peut se serrer.

Björn éclata de rire.

— J’ai une meilleure solution : bouge.

Baldur acquiesça avant de se lever. Il était inutile de négocier avec cette bande d’abrutis.

— Plus vite, Bully. Mon assiette refroidit.

L’adolescent se rhabilla, enfila les lanières de son cartable et ramassa son plateau pour laisser le petit groupe s’installer. Il leur souhaita un bon appétit, mais les garçons étaient déjà bien trop occupés à se hurler dessus et à se balancer des boulettes de viande à la figure pour l’entendre. Las, Baldur s’éloigna, mais son pied rencontra un obstacle. Le plateau virevolta au ralenti avant de se fracasser dans un tonnerre de faïence et de verre brisé. Björn ramena sa jambe sous la table et considéra l’adolescent d’un œil amusé.

— Merci, toi aussi.

Un concert de fourchettes sur carafes résonna dans le réfectoire, comme à chaque fois que quelqu’un faisait un malheur. De rage, Baldur serra les dents. Il s’imagina bondir, crocs en avant, sur son persécuteur, et lui arracher la gorge d’un grand coup de mâchoire. Le caméraman zooma sur l’assiette de purée répandue sur le carrelage et captura le visage livide de Baldur. Le garçon demeura de marbre pour ne pas s’offrir en spectacle.

Une femme de ménage l’aida à ramasser les morceaux et lui ordonna de ne pas toucher au verre cassé.

— Tu ne dois pas te laisser faire, lui glissa l’adulte. Il faut montrer que tu en as dans le pantalon.

Baldur ravala un sanglot. Son public le huait. Sans prendre la peine de se resservir, il s’arracha à l’air embué du réfectoire sous les rires des enfants.

Dans la cour, la neige s’était remise à tomber. Les flocons effaçaient les traces de pas.

 

Le bus attendait les élèves à la sortie de la piscine.

Baldur, les muscles engourdis par l’eau, se félicita en silence de ne pas avoir mangé. Son corps lui avait paru si léger dans l’eau. Une fois dans le bassin, la pesanteur n’existait plus. La solitude redevenait une loi implacable. Quelquefois, lorsqu’il plongeait, il lui semblait que des branchies poussaient derrière ses oreilles et qu’il pouvait respirer. Capable de rester de longues secondes en apnée, il regardait les corps se mouvoir dans l’onde en silence. Ces moments de recueillement étaient autant d’occasions pour le caméraman de réaliser de splendides prises de vue sous-marines.

Baldur regrettait souvent de ne pas pouvoir visualiser les rushs dans sa chambre. Mais quand il fermait les yeux, il recomposait les images du mieux possible. Les lignes graciles des jeunes filles en maillot de bain dessinaient alors des arabesques sur la toile de ses pensées jusqu’à ce qu’il s’endorme.

— Hé !

L’adolescent tourna la tête. Björn, qui n’en avait pas fini avec lui, se dirigeait vers lui d’un pas lourd.

Baldur courut vers le bus. C’était un territoire neutre, placé sous la protection du chauffeur. Mais les trois amis de Björn lui barrèrent la route et le saisirent par les bras.

— Deux foutues heures de colle par ta faute, s’exclama son persécuteur. C’est toi qui as dit à la femme de ménage que je t’avais fait tomber ?

Baldur avait beau vouloir se justifier, il savait que quoi qu’il dise, la conversation ne tournerait pas à son avantage. S’il se taisait, cette mascarade durerait moins longtemps. Le visage de Björn s’empourpra.

— Je vais te donner une bonne raison de baver.

Tandis que deux garçons le maintenaient, le troisième s’éloigna de quelques pas, tira son téléphone portable de sa poche et filma la scène. Baldur voulut lui dire que son propre caméraman capturait déjà la scène, mais Björn arracha son bonnet et le lui enfourna dans la bouche.

— Regardez ce clochard. C’est ta mère qui t’habille ?

Un groupe d’adolescentes qui passait derrière eux leur adressa un regard lourd de reproches.

— Par là, souffla Björn.

La bande entraîna sa victime derrière le bus, là où, entre deux voitures, les rétroviseurs ne portaient pas. Baldur s’imagina à la place du caméraman. Il lui en voulait un peu de ne jamais l’aider : après tout, c’était lui qui fournissait la matière première de ses émissions. Il était son gagne-pain, sa seule raison d’exister. L’adolescent se figura tenir la lourde caméra sur son épaule tremblante et filmer l’action d’un point de vue extérieur. Ce devait être une sensation agréable, d’agir en observateur.

Une claque le ramena dans son propre corps comme une balle de jokari.

— Ça, c’est pour la deuxième heure.

Un violent coup de poing à l’estomac lui coupa le souffle. Il essaya de tousser, mais le bonnet dans sa bouche l’empêchait de respirer. À deux doigts de l’asphyxie, il se plia en deux pour éviter les coups suivants. Il voulut ressortir de son corps pour continuer de filmer, mais la douleur le ramena en lui-même.

— Et ça, c’est pour la tache de purée sur mes godasses.

Björn envoya un grand coup de pied entre les jambes de Baldur. Les tortionnaires lâchèrent l’adolescent, qui s’accroupit et hurla. Sans le bonnet pour étouffer son appel, il aurait à coup sûr alerté le voisinage.

Il cracha le couvre-chef couvert de salive sur la neige. La douleur montait lentement en lui. Elle lui paralysait le bas-ventre, comme si un liquide lourd et chaud remontait le long de son aine et pulsait au rythme des battements de son cœur. C’était une douleur grave, sourde, rien à voir avec celle d’un doigt coupé ou d’un genou éraflé.

Le petit groupe se dispersa. Le moteur du bus venait de démarrer. Baldur toussa. Son visage se trouvait près du pot d’échappement.

Personne ne posa de question lorsque Baldur grimpa dans le bus en se tenant l’entrecuisse, pas même le chauffeur, occupé à régler une fréquence sur l’autoradio. Les élèves lui adressèrent un regard morne, compassé pour certains, amusé pour d’autres.

— Regardez ! s’exclama une jeune fille.

Les adolescents tournèrent la tête vers la piscine. Sur le mur en briques rouges, écrite à la hâte avec une bombe de peinture, s’étalait l’inscription : « Bully = pédé ».

Baldur ignora le caméraman, qui le suppliait de poursuivre la scène sans exploser en sanglots. En vérité, s’il avait eu une ceinture de dynamite autour du ventre, il l’aurait déclenchée sans hésitation. Mais la douleur qui irradiait dans son pantalon était trop vive pour lui tirer autre chose qu’un gémissement.

— Vous n’avez jamais vu le héros se prendre une raclée ? divagua-t-il.

Les enfants l’ignorèrent, moins par dédain que parce que personne ne l’avait compris. Ils continuèrent néanmoins de ricaner du graffiti.

Baldur remarqua que l’adolescent qui avait filmé l’agression avec son téléphone était assis au fond du bus. Alors que les trois autres s’étaient enfuis, lui n’avait pas d’autre choix que de faire le trajet en car pour rentrer chez lui. Comme Baldur, Erik habitait en rase campagne. Ils avaient été bons amis plus jeunes — du temps où ils partageaient la même classe à la petite école —, mais l’adolescence avait définitivement rompu les ponts entre eux. Le jeune garçon traversa le véhicule et se planta devant lui.

— T’as filmé, hein ?

L’autre hocha la tête.

— J’effacerai pas, laisse tomber.

Baldur serra ses poings sur son ventre. La douleur venait de passer d’inqualifiable à insupportable, ce qui en soi constituait une amélioration.

— Je veux pas que tu effaces.

Le garçon s’assit à côté de son persécuteur sans lui demander son avis et essaya de sourire sans lui faire peur. Soufflé par la surprise, Erik ne protesta pas.

— Tu peux filmer tant que tu veux avec ça ?

— Heu… C’est un téléphone, quoi.

Dehors, le caméraman à la mine défaite lui adressa un signe de tête. Baldur lui intima l’ordre silencieux de ne pas bouger du parking. Le technicien agita les bras.

— À qui tu parles ?

Le chauffeur du bus ferma les portes. Sur le parking, le caméraman paniquait.

— J’ai une idée, dit Baldur. Tu peux peut-être m’aider.

— J’ai pas envie de t’aider.

Le véhicule s’ébranla. Le garçon détourna les yeux pour ne pas voir le caméraman taper contre la vitre et expliqua son projet.

 

La chambre de Baldur était une boîte vide aux murs peints en bleu. L’adolescent était allongé sur un vieux lit pliable, bras croisés derrière la tête, les yeux rivés au plafond. L’été, de gigantesques araignées se glissaient dans l’interstice entre la lampe et le grenier. La nuit, le cliquetis de leurs pattes sur les dalles en polystyrène le réveillait parfois. Mais l’hiver, seul le silence des murs lui tenait compagnie.

— Je dois vraiment filmer ça ?

Assis de l’autre côté de la chambre sur une pile de bouquins défraichis, Erik tenait son téléphone portable à bout de bras. Rien ne bougeait sur l’écran, hormis le décompte des secondes qui, inexorable, donnait ses airs de film à cette photo insipide.

Sans casser sa posture de gisant, Baldur cligna des yeux. Il avait été clair : tant qu’il ne signalerait pas de la fin de la prise, Erik devrait enregistrer.

— C’est très important que tu continues, dit-il.

Ses lèvres remuaient d’une façon presque imperceptible.

Erik haussa les épaules.

— Il ne se passe rien.

Baldur sourit.

— Justement.

Réduit au rang de spectateur, Erik secoua sa main engourdie et fouilla la pièce du regard. Pour un garçon qui se disait féru d’images, Baldur n’avait accroché aucun poster au mur. Une unique photo d’un arbre au feuillage vert électrique — probablement arrachée aux pages d’un calendrier — avait été suspendue au-dessus de l’ordinateur du bureau, un vieux coucou dont l’assemblage remontait à Mathusalem ou à Napoléon.

Le garçon balaya la pièce d’un panoramique silencieux, puis dirigea à nouveau l’objectif sur le lit. Baldur n’avait pas bougé d’un millimètre. Il souffla.

— J’en ai marre.

Erik arrêta la vidéo d’une pression sur l’écran tactile. Baldur se redressa. Le sommier à ressorts grinça si fort que le visiteur sursauta.

— Je peux y aller ?

Baldur plongea la main dans la poche de son jean et en tira un billet chiffonné, qu’il tendit à Erik. Le garçon l’attrapa d’un air dégoûté et le fit disparaître dans son sac à dos.

— Tu as un câble USB ?

L’adolescent alluma l’ordinateur, brancha l’adaptateur sur le port arrière et transféra la vidéo sur le disque dur de son hôte.

Le dossier contenait déjà une dizaine de séquences, toutes plus ennuyeuses les unes que les autres : Baldur sur son vélo, Baldur en train de jeter des cailloux dans la rivière, Baldur qui fait les cent pas devant l’arrêt du bus, Baldur qui mange de la neige en pleurant.

Erik n’avait pas posé de questions : il s’était contenté d’empocher l’argent que son jeune employeur fauchait dans le porte-monnaie de son père lorsque celui-ci avait le dos tourné ou qu’il cuvait ses nuits agitées. Il s’était même montré conciliant lorsque l’adolescent lui avait demandé de le filmer au collège, en toute discrétion puisque les portables y étaient interdits. Il avait capturé des images à la cantine, derrière la fenêtre de sa salle de classe, dans la cour de récréation, sous le préau, près des empilements de cartables qui jonchaient le sol pendant la pause, dans les escaliers. Baldur était seul, toujours seul.

Le transfert prit fin avec un bip irritant et Erik débrancha le câble de l’ordinateur.

— Qu’est-ce que tu vas faire avec ?

Baldur fit un bruit agaçant avec sa bouche.

— Ce n’est pas ton problème.

— Ça m’intéresse.

Un silence.

— Vraiment ?

Le garçon retourna s’asseoir sur la pile de livres. C’était la première fois qu’Erik ne manifestait pas l’envie d’enfourcher son vélo pour rentrer chez lui au plus vite. Sans qu’il puisse l’expliquer, Baldur était touché. Cet intérêt était la manifestation d’un sentiment qui, s’il n’avait rien à voir avec de l’amitié, était ce qu’il en avait trouvé de plus ressemblant.

— La nuit, je découpe les images et je les assemble, expliqua-t-il. Nous faisons un film.

— Pour quoi faire ?

— Est-ce qu’il faut une raison pour faire un film ?

Le visage d’Erik se plissa.

— J’imagine que non. Tu vas en faire quoi ?

Baldur haussa les épaules.

— On verra.

La famille de Baldur n’avait jamais investi dans une connexion internet, ce qui était en soi la première injustice qu’il avait dû affronter à l’école, le point zéro de ses persécutions. Quelque part, Erik leur en était reconnaissant : si Baldur avait eu accès au Net, peut-être aurait-il compris la raison pour laquelle un nombre croissant d’élèves l’appelaient Mange-Bonnet.

Erik n’était pas fier d’avoir posté la vidéo du passage à tabac. Il en avait restreint l’accès, mais la séquence avait fini par atterrir sur YouTube où elle s’était mêlée à des centaines de vidéos similaires. Baldur n’avait pas besoin de savoir. Pas tant qu’il lui donnerait de l’argent.

— Désolé de t’avoir fait venir, s’excusa son hôte. Je voulais que tu filmes ma chambre.

Erik chercha quelque chose à répondre, mais le sens de ses mots s’éteignit sur ses lèvres. L’intimité qui les unissait en secret l’étouffait soudain. Sa réputation n’avait pas besoin de ça. Si l’on découvrait qu’il fréquentait la brebis galeuse du collège, il pouvait dire adieu à la tranquillité.

— Il manque encore une séquence avant le climax, expliqua Baldur. Tu peux venir demain ? On ira dehors, t’inquiète pas : je ne te ferais pas remonter.

Erik enfila son manteau et détala sans un bruit.

Baldur s’installa devant l’ordinateur, démarra le programme de montage et posa un casque sur ses oreilles.

Il lança la lecture de la séquence du jour.

Le morne panorama de sa chambre, avec lui allongé sur son lit, lui arracha un sourire. C’était exactement l’image qu’il souhaitait. Une peinture terne, enrobée de silence. L’adolescent ferma les yeux. Le fond sonore — un simple grésillement à la première écoute — retranscrivait la rumeur de la maison : son père qui traînait des pieds dans le couloir, sa mère devant la télévision, sa sœur qui chantait à tue-tête de l’autre côté de chez eux. C’était un arrière-plan trop diffus pour constituer une bande-son, mangé par le calme de la chambre, mais il s’agissait pour Baldur de la meilleure illustration possible : celle de l’isolement au centre d’un univers qui hurle et agonise.

Satisfait, il plaça la séquence au milieu du patchwork des pistes et fit défiler sa vie sur l’écran.

 

Enfouie sous une épaisse couche de neige, la cabane ressemblait à l’un de ces tertres sous lesquels reposent de vieux rois oubliés.

Baldur fit un trou dans le manteau blanc et excava un cadenas. Puis il tira une clef de sa poche et déverrouilla la porte. En dépit d’une puissante odeur de poussière — comme si l’on venait d’ouvrir une bibliothèque remplie de livres moisis —, Erik continua de filmer. L’ouverture rectangulaire était un sac de ténèbres dont la silhouette se découpait sur le décor immaculé.

— Y a quoi là-dedans ?

— Des vélos, des outils… des araignées aussi, mais je pense qu’elles sont toutes mortes.

Les adolescents pénètrent dans l’appentis et patientèrent le temps que leurs yeux s’accoutument à l’obscurité.

Des rayonnages couverts de bocaux s’étalaient devant eux, du sol au plafond. La mère de Baldur avait longtemps conservé fruits et légumes dans des récipients hermétiques, mais cela faisait des années qu’elle n’avait plus mis les pieds dans la cabane. La plupart des denrées stockées étaient sans doute moisies.

— Le téléphone a du mal, dit Erik, j’allume le flash.

La diode éclaira d’une lueur blafarde le décor poussiéreux. Certains bocaux avaient explosé avec le froid : leur contenu s’était figé en d’étranges flaques glacées sur le sol en béton.

Baldur gagna le fond de la cabane, là où s’entassait un capharnaüm domestique composé de cartons, de quelques chaises, de deux valises et de jeux de plage enfouis sous les toiles d’araignées. Surmontant son dégoût, l’adolescent rentra ses mains dans ses manches et déplaça le bazar sous le regard sombre de la caméra.

— On cherche quoi ?

Baldur ne dit rien. Il n’aimait pas quand Erik posait des questions : cela donnait aux images une tonalité de reportage qu’il devrait faire disparaître au montage. L’effet qu’il recherchait était spécial, à la frontière du documentaire et du cinéma. Les images devaient trouver leur sens dans la lenteur, ce qui ne risquait pas d’arriver si Erik continuait de poser des questions idiotes.

— Là, dit Baldur.

L’adolescent fit apparaître trois étagères vides, dissimulées derrière une luge en bois hérissée d’échardes. La dernière touchait presque la tôle ondulée du plafond.

Le garçon se hissa sur ses pieds et fouilla le sommet du meuble, jusqu’à ce qu’il mette la main sur une boîte en carton délavée, de la taille d’une carte postale.

Erik s’approcha pour mieux filmer. Baldur souleva le couvercle avec précaution.

Un minuscule pistolet reposait sur un tissu sombre. L’arme était si petite qu’elle paraissait taillée pour la paume d’un enfant.

L’adolescent expliqua :

— Mon arrière-grand-mère l’a acheté pendant la guerre mais je crois qu’elle ne s’en est jamais servi.

Baldur empoigna le revolver. L’image trembla sur l’écran du téléphone. Il faisait froid, bien sûr, très froid, mais Erik sentait surtout la nervosité le gagner.

— Il est chargé ?

Baldur hocha la tête.

— Les douilles sont dans la boîte. J’ai compté : il y en a vingt-huit. Enfin, vingt-sept.

Les adolescents échangèrent un regard. Le rapport de force oscillait entre eux, balançait d’un garçon à l’autre sans savoir sur lequel se fixer.

— Tu l’as essayé ?

Baldur caressa la crosse de l’arme. Sans un mot, il empocha le revolver, la boîte en carton, et invita Erik à sortir.

Une fois le cadenas refermé et la neige replacée de façon sommaire, ils marchèrent vers le bois qui délimitait la fin du jardin. Ils traversèrent la lisière et progressèrent en silence jusqu’à une petite clairière. Là, Baldur indiqua à Erik le tronc qu’il voulait filmer. Celui-ci était marqué d’une trace d’impact en forme d’étoile.

— C’est pas très puissant, dit Baldur. Mais ça doit suffire à faire un peu de mal.

Un frisson glaça l’échine du caméraman. L’angoisse qui lui collait à la peau depuis son entrée dans la cabane se matérialisait d’une façon beaucoup plus concrète.

— Je vais devenir une star, dit Baldur.

— Mais… qui est-ce que tu vas tuer avec ça ? Je croyais que tu voulais faire des films ?

— Les films ont besoin d’un sujet.

Les yeux de Baldur brillaient d’un éclat métallique. Erik, pris au piège, entrevoyait l’engrenage dans lequel il avait mis le doigt.

— Tu iras en prison…

L’adolescent sortit l’arme et en pointa le canon sur le tronc marqué.

— Filme ça, dit-il d’une voix neutre.

Pendant près d’une minute, le garçon mima et bruita des coups de feu presque chuchotés. Lorsqu’il s’en lassa, il planta son regard dans celui d’Erik.

— Ce n’est pas une question de faire du mal ou de rendre justice. Je m’en fiche. C’est une manière de changer de vie.

Il lui tendit l’arme. Le garçon hésita, puis échangea son téléphone contre le pistolet. Pendant que Baldur filmait, Erik soupesa l’engin. Il était bien plus lourd qu’il ne l’avait imaginé. Son poids était surprenant. Pire, cet objet avait quelque chose d’attirant.

— C’est beau, hein ?

Erik acquiesça, hypnotisé par cette sensualité mortelle. Sans le pouvoir que cette arme conférait à son porteur, le revolver n’était qu’une bête pièce de métal, mais la mécanique diffusait une aura vibrante qui l’excitait presque.

Baldur récupéra doucement le pistolet des mains d’Erik, comme s’il s’agissait d’une braise trop chaude.

— Je sais pas.

Baldur fit disparaître l’arme dans sa poche.

— Moi non plus.

Ils gardèrent le silence pour digérer les idées noires qui les rongeaient.

Lorsque les arbres finirent par prendre des airs de jurés d’assise, ils quittèrent le bosquet.

 

Le souvenir de cet après-midi se dilua dans la monotonie de l’hiver et disparut comme s’il n’avait jamais existé.

Baldur ne demanda plus rien à Erik et quand ce dernier participait aux jeux cruels de Björn, le souffre-douleur agissait comme s’ils ne se connaissaient pas.

D’un côté, son silence était la garantie de son propre incognito. Mais une part d’Erik regrettait de ne plus être dans la confidence du garçon. Pas tellement par affinité, mais parce qu’il craignait la menace souterraine dont lui seul savait l’existence.

Deux mois plus tard, alors qu’ils se retrouvaient ensemble aux toilettes, Baldur l’aborda. Les mains enfoncées dans les poches, le regard creux, il observa Erik pisser dans l’urinoir sans dire un mot. Son visage portait encore les stigmates de la bagarre de la veille. Quelque chose le tracassait.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

Baldur baissa la tête et tira de sa poche arrière un billet froissé.

— Tiens.

Sans réfléchir, Erik empocha l’argent.

— Qu’est-ce qu’il faut que je filme ?

— Moi. Maintenant.

L’adolescent chétif évitait de croiser le regard d’Erik. Son comportement trahissait sa nervosité. Il écarta un pan de son manteau pour dévoiler une bosse dans sa poche de pantalon.

— Je l’ai apporté, dit-il.

Erik recula.

— Non, Bully, pas ici…

Baldur fronça les sourcils.

— Je veux juste que tu filmes. Tu ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal.

Erik le plaqua contre le mur.

— T’es un malade, s’exclama-t-il, dents serrées pour ne pas alerter les surveillants.

— Ça ne m’empêchera pas de le faire. Si tu dis quelque chose, je parlerai des images. Je dirai que c’est toi qui les as filmées. Que tu étais complice.

Erik serra les poings, le ventre agité de spasmes.

— C’est pour le film, Erik : il faut que je le termine.

— C’est pas un jeu.

— Laisse-moi partir.

Les deux adolescents se pétrifièrent.

— Non.

La porte des toilettes grinça. Björn tomba en arrêt devant la scène.

— Cool, vieux, dit le tortionnaire, tu veux un coup de main ?

Baldur profita du flottement pour échapper à la surveillance d’Erik et se faufiler entre eux deux.

— Non ! cria-t-il.

Tout se mélangeait dans sa tête. L’adolescent ne savait plus s’il était un témoin, une victime ou un complice. Sans rien ajouter, le garçon abandonna Björn et regagna le couloir.

Debout dans le corridor, Baldur regardait la foule des élèves passer de chaque côté de lui, comme un roseau au milieu d’une rivière. Sa main droite reposait au fond de sa poche.

Une bouffée d’angoisse suffoqua Erik. Il hésitait à hurler, à déclencher l’alarme incendie, à se jeter sur le garçon pour l’empêcher de faire, mais Baldur lui intima d’un mouvement de tête l’ordre de ne pas bouger.

— Filme, lut-il sur ses lèvres.

Incapable de contrôler sa peur, Erik sortit son téléphone portable, le leva devant son visage et, comme dans un rêve, appuya sur le bouton d’enregistrement.

Les secondes s’égrenèrent au ralenti. L’image du garçon immobile le paralysait d’effroi. Il n’était plus qu’un insecte aux mains d’une divinité. Baldur méritait désormais son nom.

— Qu’est-ce qu’il fout, l’abruti ?

Björn sortait des toilettes.

— Ne t’approche pas.

Le grand gaillard manqua de s’étouffer.

— Il te fait peur ?

— Ne bouge pas.

Un surveillant l’interpella à l’autre bout du couloir.

— Hé ! Les téléphones sont interdits.

Le temps se compacta en une boule dense, comme les pièces d’un jeu d’échecs autour d’un roi adverse. Le fil qui maintenait cette unité était fragile, un souffle pouvait le rompre. Erik filmait. Une goutte de sueur dévala son dos.

— Tu m’écoutes ? s’impatienta le pion.

L’adulte remontait le couloir dans sa direction.

— Le morveux n’a pas eu sa dose, dit Björn.

L’objectif du téléphone captura un tressaillement dans le coude de Baldur. Son épaule se raidit et un léger tic contracta ses lèvres.

L’adolescent tourna la tête pour plonger son regard noir dans celui de la caméra.

L’ombre d’un instant, Erik discerna un sourire sur son visage.

 

Par endroit, la neige fondait déjà et laissait apparaître en plaques éparses la vie qui dormait en dessous.

Dans les gouttières, l’eau scandait un rythme aigu et débordait parfois pour s’écraser sur les têtes nues.

Erik leva les yeux en direction du soleil et laissa l’image s’imprimer sur sa rétine avant de fermer les paupières. Une tache rouge dansa dans le noir, se colora en vert, puis en jaune, devint enfin grise avant de disparaître.

Derrière lui, dans le hall de la piscine, Björn jouait de sa grosse voix amplifiée par l’écho devant un parterre d’adolescentes en pâmoison. Le moteur du bus grondait déjà sur le parking. Portières ouvertes, le véhicule était prêt à accueillir la masse joyeuse des élèves.

Une silhouette malingre entra dans son champ de vision et fusa comme un météore solitaire.

— Hé, Baldur ! dit Erik.

Surpris, l’adolescent tourna la tête. Ses traits s’étaient creusés. Il avait aussi un peu grandi. Les garçons échangèrent un regard.

— Comment avance ton film ?

Baldur secoua la tête.

— Pas très intéressant.

Erik convoqua le souvenir de ce visage de statue perdu au milieu d’une foule-fleuve, de ce garçon dans la main duquel dormait un pouvoir plus grand que lui. Il se rappela la bousculade, les invectives, les réprimandes, son téléphone confisqué, mais surtout cette main qui n’était jamais sortie de sa poche, ce bras qui n’avait pas bougé et qui le hantait la nuit. Il se souvint du visage de Baldur, ovale blafard déjà fantôme, et du couinement de ses semelles tandis qu’il s’enfuyait. Quelque chose de terrible aurait dû arriver, Erik l’avait attendu et s’était presque pris à l’espérer, mais le moment s’était évanoui.

— Qu’est-ce que tu vas en faire ?

— On verra. Sans doute rien.

Baldur regarda le soleil à son tour. Il faisait chaud. Il retira son bonnet et l’enfonça dans sa poche.

— Merci de m’avoir appelé par mon prénom.

Erik garda le silence. La voix de Björn enflait derrière lui. Comme un oiseau face au chasseur, Baldur fila se réfugier dans le car.

— Tu causais à ce minus ?

Erik fronça le nez.

— Pas vraiment.

L’adolescent se perdit encore un instant dans la contemplation des gouttes d’eau qui, depuis le toit, creusaient un trou dans le manteau neigeux et faisaient renaître le bitume. Lorsqu’il comprit qu’attendre ici n’empêcherait pas la neige de fondre, il enfonça ses mains dans ses poches et marcha vers le bus.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©