Bug

Rien, pas même une nomination inattendue de Stanson au conseil d’administration, une grève spontanée du service postal ou une panne de la machine à café n’aurait pu écarter Linus Kernstein du chemin qu’il s’était tracé en s’arrachant ce matin à son matelas douillet. Le fonctionnaire n’était pas à proprement parler un dur à cuire — une seule et unique fois avait-il concédé à Bernarde, la femme avec laquelle il partageait la moitié d’un lit, d’un canapé et d’une baignoire, qu’un peu de sport ne lui ferait pas de mal, une seule et unique fois avait-il franchi le seuil de la salle de musculation pour se retrouver dans la moiteur intimidante d’un vestiaire où des hommes à l’intérieur desquels on aurait pu en glisser quatre comme lui se séchaient l’entrejambe sans faire grand cas des regards envieux, une seule et unique fois avait-il pivoté sur ses talons en maugréant d’inintelligibles reproches à l’adresse de son épouse qui l’avait convaincu qu’adrénaline, sueur et bestialité partagées entre mâles ne pourraient qu’avoir des effets positifs sur leur couple, et une seule et unique fois était-il ressorti du complexe en formulant la promesse silencieuse de ne plus jamais, pas même une seule fois, laisser quelqu’un d’autre le convaincre du bénéfice d’une action dont il n’aurait pas été l’instigateur premier —, mais sa silhouette malingre et son allure de garde-barrière de campagne ne l’avaient jamais empêché de se faire respecter.

Les yeux rivés sur le distributeur de boissons chaudes qui exhalait une odeur de semelle bouillie, il parcourut les lignes inscrites à la va-vite au verso d’un test d’imprimante par l’employé en charge : « Distributeur en panne, pas de café : seulement thé. Retour du service vers 15h. » Linus serra les mâchoires, ratatina ses poings et soupira. Lui qui avait justement rechargé sa carte la veille auprès d’Ingrid Boldinejska, la comptable, mourait d’envie d’un espresso, mais se taper la tête contre l’appareil ne servirait à rien, sinon à le faire exploser ou pire, à déverser sur le carrelage de la salle de pause l’immonde jus de chaussette qui dormait en son sein comme la lave d’un volcan sur le point de vomir et dont la puanteur de plastique fondu envahissait tout l’étage.

« Un problème, Linus ? »

Kernstein ne quitta pas des yeux l’affichette scotchée à la machine comme si une observation prolongée lui permettrait de déchiffrer son mystère, mais il avait reconnu la voix aigrelette de Stanson. Il entra en lui-même, farfouilla dans le grenier de ses mimiques, se rappela une visite chez sa grand-mère où la vieille femme lui avait offert son premier vélo et piocha ce même sourire dans le panier de ses souvenirs avant de faire volte-face et de le resservir à son abruti d’ex-assistant.

« Bonjour Stanson, j’ai appris pour votre nomination et je vous assure de toutes mes félicitations.

— Linus, enfin, on se tutoie depuis douze ans, c’est pas le moment de se faire des « vous » là où y a pas lieu d’en mettre.

— Question de statut, Stanson, maintenant que vous occupez une place supérieure à la mienne dans l’organigramme de Janus Brothers.

— Oh comme tu veux, soupira l’autre, comme tu veux. Il n’y a plus de café ?

— La machine est en panne. Il y a du thé. »

Le regard de Stanson s’illumina et il leva un pouce en l’air. L’ancien collaborateur de Linus — qui avait en sous-main exécuté toutes les cabrioles nécessaires pour obtenir son nouveau poste tout en se gardant bien d’en informer son chef — était bien le genre de type à boire du thé. En bon patriarche, garant d’une certaine tradition et amateur de boissons aigres, boire de l’eau tiédasse teintée d’herbe revenait pour Kernstein à se transfuser de la soupe en intraveineuse, mais il ne se hasarderait pas à la moindre remarque. Malgré son visage rond, ses favoris qui lui mangeaient les joues — dans lesquels toutes les secrétaires rêvaient de s’entortiller les doigts — et sa bouche franche de Viking, Stanson était un hypocrite qui avait toujours cordialement détesté son chef. Maintenant qu’il marquait un point décisif dans la partie qui les opposait, Linus ne lui ferait pas le plaisir de lui offrir de bonnes raisons de le descendre en réunion.

« Bonne journée, Stanson.

— Oh, Linus ? »

Kernstein serra les poings dans ses poches de pantalon à en faire craquer les coutures.

« Quoi ?

— Une nouvelle recrue arrive aujourd’hui. Tu es le plus âgé de l’étage, ça t’embêterait de…

— Pas du tout.

— De lui faire le topo. Tu vois, j’ai une réunion et je…

— Pas du tout.

— Le tour des installations. Elle connait le boulot, elle bossait pour Chaandra Corp jusqu’à ce qu’on la débauche. Simuler, c’est presque sa seconde nature.

— Pas du tout.

— Hein ?

— Pas de problème, grinça Linus comme un disque rayé.

— T’es un pote.

— Vous pareil, monsieur. »

En bon patineur de bureau, Linus Kernstein opéra une rotation fluide et étudiée sur le carrelage du réfectoire et s’enfila dans le couloir en direction de la salle de réunion, fulminant intérieurement. Il savait que le moindre faux pas à si peu d’années de la retraite l’entraînerait sur la pente glissante des avertissements par voie postale. Il avait une honorable réputation à entretenir et ce n’était pas aujourd’hui qu’un coup de pute — car il fallait bien appeler les choses par leur nom, aussi vil soit-il — le ferait sortir de ses gonds.

« Nous irons droit au but », tonna-t-il en poussant la porte du minuscule espace clos que l’organigramme automatique avait attribué à son équipe pour la journée. C’était une salle de réunion comme l’étage en abritait des milliers, avec les mêmes murs papiétés de beige, les mêmes fenêtres à triple vitrage conçues pour bâillonner le vacarme de l’autoroute suspendue qui passait juste à la hauteur des croisées, la même desserte avec assiettes en carton, verres en plastique, petites madeleines sèches, dosettes de sucre et cafetière électrique, la même table en U, les mêmes tabourets en Z et les mêmes tronches livides disposées tout autour comme des figurines dans une maison de poupées.

« La cafetière fonctionne ?

— Non.

— Mrrbll. »

Linus dévisagea les membres de son équipe un par un. Le siège habituellement occupé par Stanson était bien évidemment vide et une atmosphère de malaise empesait la pièce, comme quand quelqu’un meurt et que personne n’ose regarder le cadavre de peur que ce dernier ne lui adresse un clin d’œil. Linus devança le problème : malgré ses mains minuscules qui l’avaient toujours empêché de jouer du clavecin ou de s’inscrire au club de badminton, les Kernsteins étaient des hommes à poigne depuis plus de trois siècles.

« Nous sommes tous contents pour Stanson. Stanson est un chic type qui méritait bien une chic promotion. Stanson est un collaborateur compétent qui ne manquera pas de briller dans ses prochaines fonctions, là-haut, au conseil d’administration », dit-il en levant les yeux au ciel comme pour invoquer un panthéon de divinités colériques.

Linus n’en pensait pas un traître mot, mais il savait composer : théâtraliser était pour lui un sacerdoce davantage qu’un réflexe. Les employés de Janus Brothers hochèrent la tête à l’unisson et dodelinèrent en s’échangeant des sourires de circonstance, soulagés que le chef se soit abaissé à offrir une explication vaguement plausible, mais le cœur n’y était pas. À se faire humilier, Linus avait perdu son statut de mâle alpha : il n’était plus qu’une carpette sur laquelle chacun pouvait potentiellement espérer un jour ou l’autre s’essuyer les pieds. Il fronça son unique sourcil pour se donner un air ténébreux et préoccupé et affairé, et il frappa du poing sur la table.

« Au boulot ! »

Les petites fourmis déballèrent de leurs sacoches, mallettes et attachés-cases des dossiers épais comme des bottins dont les pages se mirent à voleter devant ses yeux. Linus tira l’étui à lunettes de sa pochette et ajusta les besicles sur son nez. La proclamation de Stanson n’aurait pas plus mal tomber, surtout avec la grève du service postal : ils avaient encore une foultitude de concepts à valider en haut lieu et les plans n’avaient même pas été approuvés par le directoire technique.

« Qu’est-ce qu’on a ? demanda Linus en s’imaginant capitaine à la barre d’un vaisseau.

— Un nouveau modèle de véhicule aérien, monsieur Kernstein, glapit une femme à la peau aussi dorée que si elle avait passé la nuit et toutes les précédentes allongée dans une cabine de bronzage. Nous devons discuter des aménagements intérieurs.

— C’est pour aller où ?

— Dans l’espace, monsieur. »

Linus écarquilla les yeux et battit des lèvres comme un poisson hors de l’eau.

« Dans l’espace, n’importe quoi… Ils n’en avaient pas terminé avec cette stupide lubie d’aller voir ailleurs ? Je croyais que la Lune leur avait suffi.

— La Lune était une très bonne idée, monsieur, mais ils veulent davantage : ce sera Mars.

— Mars ? s’époumona Linus. Mars ? Non mais pourquoi pas Jupiter, pendant qu’ils y sont.

— Ils n’ont parlé que de Mars, monsieur.

— C’est heureux, enfin quoi, non mais, qu’est-ce qui leur prend, pourquoi la Lune ne leur suffit-elle plus ?

— C’est que… c’est assez ennuyeux. Marrant, hein, je ne dis pas… Mais ennuyeux, tout de même, un peu. »

Linus Kernstein s’apprêtait à donner un nouveau souffle à son chapelet d’invectives quand on frappa contre la porte de la salle de réunion. Le chef de service ravala sa colère, respira un bon coup et redescendit d’un barreau sur l’échelle de l’irritation. Sur quelque sujet que se portent ses pensées, le visage rigolard de Stanson revenait le hanter sitôt qu’il posait les yeux sur son siège inoccupé. Bien sûr qu’il ne le prenait pas bien, bien sûr qu’il était furieux, mais ce n’était pas une raison pour en faire profiter tout l’étage. Self control, songea-t-il.

« Entrez. »

Le battant pivota sur ses gonds pour révéler l’agréable silhouette d’une quadragénaire aux formes généreuses. Ses cheveux dessinaient une barbapapa au sommet de son crâne et ses lunettes effilées comme des pointes de lance encadraient un regard d’un rose perçant. Son tailleur était un peu petit, mais cela n’avait pas l’air de l’incommoder.

« Maxima Cooper, monsieur Kernstein. Je remplace… enfin, loin de moi l’idée de le remplacer, mais je…

— C’est vous qui venez occuper la chaise de Stanson ? »

Maxima Cooper pinça les lèvres et serra sur son corsage entrebâillé l’épais dossier qu’elle tenait comme un nouveau-né. Kernstein battit des mains et afficha un large sourire.

« Prenez place. »

Sous le regard absent des autres participants, la femme se dandina jusqu’à la table, manqua de renverser le verre d’eau de son voisin et se coula dans le siège comme un chewing-gum fraîchement mâché.

« Nous étions sur Mars, mademoiselle Cooper, et je disais que…

— C’est madame.

— Ne m’interrompez pas, Cooper, nous étions sur Mars et je soulignais justement à quel point cette idée était une ineptie. La Lune était amplement suffisante aux rêves de conquête, je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant, qu’est-ce que-vous en pensez, Cooper, donnez-nous votre sentiment, là, maintenant, comme ça, à brûle-pourpoint.

— J’ai toujours trouvé la Lune magnifique, monsieur Kernstein.

— Je vous remercie, ma petite, et vous savez à qui l’on doit ce petit bijou en orbite ? »

Il n’était pas dans les habitudes de Linus Kernstein de pontifier ou de pérorer, ou en tout cas pas à ce point, ou alors pas de manière consciente, ou bien sans bonne raison de le faire, mais la nomination de Stanson l’avait fichu dans une rage folle et il avait besoin d’un peu de réconfort. Il fixa la nouvelle des yeux. Cette dernière avait ouvert la bouche comme pour y aspirer tout l’air de la salle.

« Je… non..

— Sandra, dites-lui, claqua Linus en pointant un doigt impérieux sur sa voisine de table.

— Monsieur Kernstein a inventé la Lune, récita de mauvaise grâce Sandra, une petite brune qui aurait préféré se retrouver à la conception des papiers peints, des appareils de prise de vue, du mobilier de jardin ou des toitures domestiques plutôt que de végéter dans ce service depuis des jours.

— C’est vrai ? demanda la nouvelle.

— Et comment que c’est vrai. »

Maxima Cooper fit de son mieux pour se retenir d’applaudir.

« J’aime tellement la Lune, souffla-t-elle.

— Je vous remercie.

— Fayote, gronda une voix dans le fond.

— Vraiment, monsieur Kernstein, c’est un honneur de… »

Sandra leva les yeux au ciel et glissa le plan de la navette martienne à son supérieur. Ils avaient du pain sur la planche et aucun des employés n’avait envie d’empiéter sur sa pause déjeuner.

« Oui oui, Mars, soit, s’ils y tiennent… Je vais encore devoir me coller à la terraformation.

— Vlad Stanson a été spécialement mandaté pour tous les sujets afférents à la planète rouge, monsieur, intervint Éric, un dessinateur plutôt talentueux mais qui avait une méchante tendance à mâchonner au bureau des racines sud-américaines aux effets imprévisibles.

— Vraiment ? »

L’équipe opina du chef. Linus lutta pour que sa tête ne s’enfonce pas davantage dans ses épaules. Jamais il n’avait autant envié les tortues de pouvoir se dissimuler en leur propre intérieur. Seule Maxima Cooper paraissait conserver un semblant d’enthousiasme probablement feint.

« Bien, siffla Linus. Voyons ces plans de navette.

— C’est juste la décoration, en réalité, dit Sandra. Les couleurs ont déjà été choisies. Ce sera un gris argenté type Lune.

— Vous vous foutez de moi ?

— Pas le moins du monde, monsieur, je n’oserais même pas y penser.

— Grrmmbbll…

— Les sièges du vaisseau ont déjà été dessinés, regardez : Éric a fait valider les plans ce matin. En revanche, pour ce qui est du revêtement, nous n’avons pas encore décidé entre tissu naturel ou matière synthétique. Nous pourrions peut-être axer nos recherches vers de nouveaux rendus, histoire d’innover et de…

— C’est très bien.

— De quoi ?

— Ce que vous voulez », tonna Linus en se levant de sa chaise, immédiatement imité par son équipe. Il combattait la tentation de se traîner jusqu’à la fenêtre, de l’ouvrir et de laisser un camion lui écraser le crâne.

« Tout va bien, monsieur Kernstein ? » demanda la nouvelle.

Linus posa son menton sur sa poitrine.

« Visite.

— Quoi ?

— Je vous fais visiter maintenant, Cooper, ce sera fait. Les autres, continuez de plancher, on passera les détails en revue après la pause déjeuner. Vous êtes des personnes de confiance, je vous fais confiance, ma confiance se pose sur vous. »

Des sourires entendus contaminèrent les faciès grimaçants des participants, qui retournèrent à leurs dossiers en silence le temps que Maxima et Linus sortent de la pièce.

« Chacals, gronda le chef de service.

— J’ai manqué un épisode ? » demanda la nouvelle.

Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’ascenseur, Linus repensa aux cours d’aïkido auxquels il aurait peut-être dû s’inscrire l’automne dernier.

 

Vu des collines qui encerclaient la ville, l’immeuble de Janus Brothers ressemblait à une énorme carcasse de géant mythologique, ce qui bien évidemment n’était rien de mieux qu’une illusion d’optique : les derniers représentants des Titans légendaires avaient rendu l’âme un bon millénaire plus tôt et leurs restes reposaient dans le mausolée dévolu à cet effet de l’autre côté des montagnes, à deux pas de la source du fleuve jaune. Outre le fait qu’il aurait été bien compliqué pour les architectes d’acheminer l’une de leurs dépouilles depuis le sanctuaire, rapport à la taille et au poids du bazar, une flopée de lois très bien écrites par des gens très bien documentés interdisaient qu’on fasse un tel usage des gigantesques squelettes. Pour faire plus authentique et respecter la tradition, les architectes se rabattaient donc sur des cages thoraciques de baleines géantes — les plus grandes pouvaient atteindre cent mètres de large — afin de soutenir leurs constructions. D’un côté, les bâtiments ainsi édifiés étaient écologiques : ils se désagrégeraient tôt ou tard pour retourner à la terre dont ils étaient issus ; mais d’un autre côté, les couloirs, les bureaux et les salles de réunion macéraient dans un perpétuel effluve de limon et de soupe d’algues. Les nouveaux s’y habituaient lentement et le personnel d’entretien laissait traîner des seaux au fil des corridors. La plupart des immeubles de la métropole côtière se servaient des colonnes vertébrales comme de gigantesques et infatigables piliers. Considérant la taille des engins, un seul animal suffisait à construire la plus magnifique des tours. Mais le Janus Brothers Building était constitué d’un empilement de six cadavres de baleines, six, pas plus ni moins, qui le faisait passer à juste titre pour la construction la plus folle, la plus énorme et la plus grotesque qui ait jamais été édifiée dans la région. Dans les États unifiés du sud, l’ivresse de la démesure avait amené un collectif d’architectes à monter des dizaines de carcasses les unes sur les autres, à momifier les intestins pour les transformer en couloirs et à conserver les organes en place pour les aménager en pièces à vivre, terrain de tennis dans les poumons, salle de concert dans la vessie, le genre de choses dont seuls les tarés du sud pouvaient se targuer. Six, c’était déjà pas mal.

« Les maçons ne sont jamais à court de baleines ? » demanda Maxima Cooper en balançant ses hanches au rythme du cliquetis de ses talons. Kernstein s’éclaircit la gorge et lui adressa le sourire qu’il réservait à ses petits-enfants quand ces derniers s’interrogeaient sur l’identité de l’inventeur des doigts de pied.

« Les baleines, croyez-moi, Maxima, il y en a tellement dans la mer qu’on pourrait presque traverser à pied sec en bondissant d’une croupe à l’autre, hop, comme ça ! »

Linus fit un bond en avant et manqua de perdre l’équilibre. Maxima Cooper agrippa son bras pour l’empêcher de se vautrer, mais le chef de service poursuivit comme s’il n’avait rien remarqué.

« Vous vous ferez à l’odeur.

— Quelle odeur ?

— Il y a comme un relent de soupe de poisson.

— J’aime bien ça.

— Nous avons un point commun.

— Et j’aime votre Lune aussi. Ça en fait un deuxième. »

Kernstein se rembrunit. La dernière chose dont il avait envie de s’entretenir avec une inconnue était bien ce fichu gruyère qu’il avait mis tant d’heures à concevoir et que le conseil d’administration reléguait désormais au rang d’accessoire de cinéma, mais Maxima Cooper paraissait impressionnée — à moins que la nouvelle recrue n’ait désespérément cherché à faire bonne figure.

« Vous étiez chez Chaandra, pourquoi en êtes-vous partie ?

— Oh, dit la femme en rougissant, Janus m’a proposé mieux.

— Débauchée, mmmh…

— Pardon ?

— Je voulais dire qu’on était venu vous chercher, c’est un compliment. Votre spécialité ?

— Les néo-organismes. J’ai une formation de biologiste, j’ai même enseigné pendant quelques années.

— Passionnant.

— Vous trouvez ?

— Continuez.

— Je suis entrée chez Chaandra au moment de la seconde génération de simulations, il y a douze ans. À l’époque, la mode commençait seulement à se répandre dans les gouvernements. Mais les ordinateurs n’avaient pas la puissance de calcul qu’ils ont aujourd’hui, ou quand ils l’avaient, leur usage était réservé à d’autres desseins.

— Ne m’en parlez pas, je me suis tellement pris le bec avec les militaires qu’à la fin, ils connaissaient mon prénom par cœur. Vous pouvez m’appeler Linus, si vous le souhaitez.

— Bien, monsieur Kernstein.

— Poursuivez.

— Nous avons travaillé à une simulation de société préhistorique : c’était très amusant, d’autant que j’avais carte blanche pour suggérer aux programmeurs les animaux les plus exotiques en fonction de l’écosystème que les botanistes, les climatologues et les géologues avaient établi. Ça a duré deux ans, nous avons connu un changement de hiérarchie et les recherches se sont orientées dans une direction tout à fait opposée où l’on ne m’a plus demandé de réaliser que des amibes et des organismes monocellulaires. J’ai menacé de démissionner, parce que je n’en finissais plus de me sermonner : « Maxima, tu dessines peut-être des limaces, mais ta fierté, personne ne pourra te l’enlever ». Ils ont entendu mes arguments mais j’ai déduit aux bâillements que ça n’irait pas plus loin. S’en suivirent plusieurs années à vivoter dans un placard, je dessinais des chaînes d’ADN complexes comme d’autres résolvent des casse-têtes.

— Comment êtes-vous arrivée chez nous ?

— Monsieur Stanson a été très gentil et je…

— C’est Stanson qui vous a embauchée ? »

Au risque de se la décrocher des épaules, Maxima Cooper hocha vigoureusement la tête. Kernstein fulminait.

« Ça ne va pas ?

— Continuez.

— Monsieur Stanson et moi nous sommes rencontrés sur le plateau d’une convention de biologie préhistorique. Vous saviez, vous, qu’un tel gentleman pouvait aussi être féru de paléontologie ?

— Bien sûr… Et comment ! Je ne sais que ça.

— Le soir, au bar de l’hôtel, il m’a convaincue d’accepter un poste chez Janus, rapport au fait qu’il allait très bientôt être appelé à des responsabilités supérieures et qu’il faudrait bien que quelqu’un prenne sa place, enfin façon de parler. »

De manière imperceptible, Linus se pencha sur les cheveux de Maxima. Même s’il ne s’était jamais hasardé à humer les aisselles de Stanson, surtout avec cette perpétuelle puanteur qui empoissait les locaux, le chef de service était convaincu que sa nouvelle recrue trimballait l’odeur de Stanson comme une proie marquée. Connaissant le grossier personnage, cette discussion professionnelle avait sûrement déraillé jusque dans la chambre de l’un ou de l’autre, mais il garda le silence et serra les dents. Stanson… Ce singe au sourire impeccable avait seulement besoin de claquer des doigts pour que le monde lui tombe tout cuit dans le bec.

« Monsieur Kernstein ?

— Oui ?

— Vous grognez…

— Continuez.

— Et donc, me voici. »

Kernstein se planta au milieu du corridor et attendit que Maxima Cooper se retourne vers lui pour secouer le menton.

« Spécialiste des néo-organismes ? »

Ils descendirent au dernier sous-sol et visitèrent la salle des machines qui occupait à elle seule une carcasse de baleine tout entière. Si les décorateurs s’étaient appliqués à masquer la bestialité inhérente aux lieux à grands coups de papier peint, de cloisons en plâtre, de bouches d’aérations et de rideaux à motifs, ils avaient néanmoins laissé les vertèbres visibles ainsi que le premier mètre des côtes : la cave ressemblait à la nef d’une église, sinon que les bancs des fidèles avaient été remplacés par des racks de serveurs gentiment alignés les uns à la suite des autres. L’installation produisait un vacarme assourdissant.

« C’est là que s’opère la magie, hurla Kernstein. La simulation tient entièrement dans ces gros cubes, mais nous disposons de sauvegardes là et là, ainsi que d’autres hors de la ville, question de gestion des risques : le piratage est monnaie courante, vous deviez connaître ça chez Chaandra. »

Maxima Cooper piqua un fard. Il était de notoriété publique que la société indienne s’était plus d’une fois inspirée — pour le décrire poliment — des créations de Janus Brothers.

« Monsieur Kernstein, je…

— Vous pouvez bien me le dire, maintenant que vous travaillez pour nous… mais vous êtes peut-être une espionne ?

— Une espionne ? Enfin, je…

— Vous avez dit tout à l’heure que vous admiriez beaucoup ma Lune. Alors, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— Enfin, c’est insensé ! Janus édite un magazine que nous épluchions avec intérêt, bien sûr, tout comme Janus décortique les publications de Chaandra, mais…

— Ttt ttt ttt, pas avec moi, je connais ce regard : cette Lune, vous ne vous êtes pas contentée de l’admirer imprimée sur du papier glacé. Vous l’avez vue de vos propres yeux. Vous avez visité la simulation.

— Je…

— C’est de bonne guerre, je n’ai pas eu l’occasion de m’introduire dans les vôtres mais je l’aurais fait sans aucun scrupule si on m’en avait donné l’opportunité. Ça s’appelle l’inspiration. »

Maxima Cooper se gonfla comme une grenouille sur le point d’exploser.

« Vous avez raison. J’ai visité. C’est magnifique.

— Je sais.

— Vous êtes un vrai génie, soupira-t-elle en s’approchant d’un pas.

— C’est ce que j’essaie de leur faire comprendre : pourquoi s’ennuyer avec Mars quand on a déjà tout ce qu’il faut sur Terre… ou autour de la Terre ?

— La nuit, je restais au bureau pour y retourner. Le service informatique de Chaandra a piraté l’une de vos quatre lignes grand-flux, on peut y entrer comme dans un moulin.

— Nous saurons nous servir de cette information en temps utile, vous êtes d’une aide précieuse, Maxima.

— Je la touchais presque du doigt, oh, Linus, cette Lune est si belle que j’aurais voulu la décrocher pour l’embrasser. »

La recrue caressa le menton du chef de service qui, aspiré dans le tourbillon de ses pensées, ne remarqua même pas que sa compagne avait commencé à déboutonner son chemisier. Maxima Cooper se racla la gorge puis, constatant que son numéro d’esbroufe ne rencontrait pas le succès escompté, fit machine arrière en se frottant les mains.

« Il fait froid, non ?

« Vous rigolez, c’est une fournaise ici. L’univers que nous avons construit repose tout entier dans ce gros container qui crépite comme une friteuse. Nous aurons l’occasion de revenir, suivez-moi. »

Ils empruntèrent l’ascenseur en sens inverse et longèrent l’impressionnante enfilade de salles de réunion qui composaient la partie centrale du bâtiment. À l’intérieur de chaque alcôve pétillaient d’agitation des équipes de concepteurs, de dessinateurs, de modélisateurs mais aussi des scénaristes, politologues, archéologues et tant d’autres métiers en -logue, et chaque alvéole bruissait autant de perplexité que d’enthousiasme pour contribuer au remue-ménage de la ruche. Linus, monté sur ressorts, tendait des mains dans toutes les directions, si rapidement que Maxima Cooper crut bien qu’il finirait par s’envoler.

« Ici, les architectes. Là, les diététiciens, juste à côté du département botanique et biologie. Dans ce truc-là, on réutilise des personnalités-types de l’histoire de la simulation pour les réimplanter à d’autres époques. Ainsi, on détermine si un profil est plus efficace à une période plutôt qu’à une autre. Cela s’apparente à du recyclage.

— Attendez-moi !

— Regardez, là, à travers la baie vitrée : les types qui suent sur leurs grandes planches à dessin, ce sont les ingénieurs. Leurs plans sont capitaux pour l’équilibre de la simulation et c’est à eux que nous devons les plus belles avancées technologiques, et Dieu sait qu’il en a fallu pour faire tenir tout ce capharnaüm debout.

— Qui ça, qui sait ?

— Oubliez, déformation professionnelle.

— Un instant !

— Voilà les neurologues dans leur bunker : à l’aide des psychologues, ils élaborent les profils et déterminent les limites à ne pas dépasser en matière de révélations cosmiques et de déflagrations de paradigmes. C’est assez fascinant, enfin, ça en a tout l’air.

— Et vous, Linus ?

— Aux débuts de Janus, il fallait s’occuper d’un peu tout. Aujourd’hui, les gens ont oublié à quel point j’ai sacrifié mon temps à cette entreprise, je ne vous cache pas que ça me fait mal au fondement — sans vouloir être méprisant — parce qu’on m’a relégué à des tâches d’arrière-plan, pensez bien que ça arrange Stanson, mais je… est-ce que je viens de parler à haute voix ? »

Kernstein posa une main moite sur le bras de Maxima.

« Tout ça va changer. »

Ils grimpèrent les escaliers quatre à quatre — il s’agissait en réalité de la gorge de la cinquième baleine — et débouchèrent dans la salle informatique : là, des centaines d’adolescents au regard fixe, de jeunes femmes à la mine grise et de semi-chauves en jogging tapotaient frénétiquement sur le clavier de leur ordinateur. La pièce ressemblait à un gigantesque élevage de poulets en batterie.

« Ils sont nombreux ! s’exclama Maxima.

— Ce n’est que le premier quart de l’équipe : ceux-là s’occupent des mises à jour. Pour ce qui est du fonctionnement courant, il y en a trois fois plus de l’autre côté du bâtiment, près de la cantine. N’en faites pas une maladie, mais ces gens-là sont bizarres et obsessionnels, fascinés par la stabilité, ils dialoguent avec des algorithmes et ne sont pas tout à fait comme nous. Ici travaillent les vrais créateurs, ceux à qui nous confions nos plans, nos projets, nos maquettes, nos instructions, et qui se chargent de coder le tout dans la simulation.

— Incroyable…

— Nous travaillons sur un grand projet, Maxima. Je voudrais que vous m’aidiez…

— Je ne sais pas quoi dire, monsieur Kernstein.

— Linus, par pitié. Nous ferons des merveilles si vous acceptez de m’offrir votre oreille. »

Maxima Cooper acquiesça. Linus Kernstein entraîna alors la biologiste dans un bureau vide et claqua la porte.

« Vous êtes prête ? »

Le fonctionnaire bondit pour s’asseoir sur la table et manqua de s’empaler la fesse sur un coupe-papier. La nouvelle jeta son dévolu sur une chaise à roulettes tapissée de moquette grise et crapahuta jusqu’à son nouveau chef.

« Ne vous méprenez pas, Maxima : j’admire le travail de Chaandra Corp, cette société a donné naissance de très belles réalisations et ses employés sont certainement des gens très compétents puisqu’on vous en a tirée, mais soyons honnêtes, à côté de ce que nous fabriquons chez Janus Brothers, c’est de la pisse de cochon. »

Maxima Cooper décroisa les jambes et battit exagérément des paupières.

« Nous travaillons sur cette simulation… très spéciale.

— Spéciale ?

— Spéciale.

— C’est-à-dire ?

— Nous avons pour ainsi dire programmé un univers tout entier.

— Grand comment ?

— Infini… enfin, infini pour ses habitants. Disons qu’il paraît infini. Au-delà d’une certaine distance, nos ordinateurs n’ont plus la force de calculer, d’autant qu’il n’y a pas vraiment d’intérêt à ça tant qu’il n’existe aucun moyen de voyager à l’autre bout du cosmos. Les galaxies sont affichées en mode aperçu pour le moment, mais vous comprenez l’idée, n’est-ce pas ? »

Maxima Cooper ébranla la tour de cheveux qui lui couronnait la tête.

« Nous avons synthétisé une civilisation, du début à la fin.

— Pas possible… tout entière ?

— Eh oui.

— Du début ?

— Depuis le Big Bang — le petit nom que nous avons donné à la création de cet univers — aux dinosaures, en passant par les hommes préhistoriques, l’agriculture, l’industrie, la mécanisation, tout le toutim. C’était il y a trois semaines. J’ai d’ailleurs personnellement insisté pour que ma Lune y soit incorporée. C’est tellement plus poétique qu’un nuage de gaz.

— Continuez.

— Au début, tout allait bien. Les personnages simulés se comportaient comme ils le devaient, ils évoluaient lentement, maîtrisaient leurs outils et nous n’avions besoin d’intervenir que de façon sporadique pour effectuer des mises à jour routinières. Afin de corser la sauce, nous avons parsemé la simulation de points d’ancrage afin d’étudier la viralité d’évènements pensés comme fondateurs : nos théologiens ont créé des religions, que nous avons saupoudrées à la surface de la réplique, et puis Stanson a eu cette idée for-mi-dable d’appeler ce type Jésus, ce qui lui a valu sa promotion, et la simulation est partie dans un sens totalement différent. Pendant quarante-huit heures, la simulation a pris un tour vraiment intéressant : au fil des années, les personnages virtuels ont commencé à se taper sur la gueule en brandissant l’étendard de leur foi, à créer des systèmes politiques, à édifier des royaumes, jusqu’à il y a deux jours où nous avons consécutivement dû essuyer une première, puis une seconde guerre mondiale. Des stagiaires ont voulu bidouiller les réglages, mais ça n’a fait qu’empirer les choses.

— Empirer ?

— Il y a un bug dans le programme : nous avons perdu le contrôle. Les personnages innovent au-delà de nos espoirs les plus fous, ils inventent : une heure après la signature de l’armistice, des types ont construit un vaisseau pour se poser sur la Lune. Vous imaginez le délire ? »

Soufflée, Maxima Cooper retira ses lunettes embuées et les essuya sur sa jupe.

« La simulation est en roue libre, nous ne contrôlons plus rien, mais les grands pontes trouvent son expansion fascinante : ils veulent que nous poursuivions. Le problème, c’est que c’est un boulot de fourmi : des milliers de personnes y travaillent à temps plein et ça ne suffit pas à en contenir l’envolée. Nous embauchons à tour de bras. Le gouvernement est à la manœuvre : imaginez un peu si la simulation venait à dépasser notre propre niveau de technologie.

— Ce serait… du jamais-vu, gloussa Maxima Cooper.

— En attendant, ce n’est pas très arrangeant question agenda, il faudra composer avec les heures supplémentaires.

— Vous avez toute mon oreille. Les deux, même. »

Un immense sourire déforma les joues du chef de service.

« Vous allez redonner vie à ma Lune.

— Comment ça ?

— Si nous reprenons le contrôle de la simulation, nous pourrons non seulement nous targuer d’avoir réussi là où Stanson a échoué, mais nous offrirons à Janus l’occasion d’étudier sans précipitation les progrès de la simulation. Ils veulent aller sur Mars, vous vous rendez compte, sur Mars ! Une planète ne se simule pas en une journée : il m’a fallu des semaines pour concevoir mon satellite naturel. Imaginez que demain, le programme décide d’étendre son champ d’action : nous courons à la ruine — et accessoirement à l’épuisement — si nous n’appuyons pas maintenant sur le frein.

— Monsieur Ker… Linus.

— Je connais des programmeurs qui, en échange d’un petit billet, laisseraient leur ouvrage sur le métier histoire de me bidouiller une ou deux commandes personnelles.

— Que doit-on leur donner ?

— Rien de spectaculaire, mais une poignée d’entités intelligentes qui décideraient de sortir du noyau lunaire pour adresser un petit coucou aux astronautes, voilà qui ne manquerait pas piquant. Je pense qu’on en aurait pour plusieurs jours de répit.

— Vous êtes brillant, Linus.

— Ma chère, vous êtes l’instrument dont joue mon talent. »

Linus Kernstein se figura avec délectation la tête de Stanson quand ce dernier apprendrait que la simulation venait de freiner d’une manière aussi spectaculaire que soudaine lorsqu’elle avait aperçu des sélénites lui adresser un pied de nez sur le bas-côté de l’autoroute pour Mars.

« Est-ce que les personnages qui alimentent la simulation ont la possibilité de deviner qu’ils vivent dans un programme informatique ?

— Pensez bien que nous avons paré à toute éventualité, nous n’embauchons que des petits génies et même si un malheur arrive, nous pouvons toujours corriger l’erreur. Les bugs, ça arrive, le tout, c’est de ne pas les laisser traîner trop longtemps. »

Linus Kernstein et Maxima Cooper s’extirpèrent du bureau la tête haute, bras dessus bras dessous, et remontèrent le couloir en direction de la salle de réunion. Ils croisèrent le chemin du réparateur.

« Le problème est réglé, m’sieur Kernstein.

— Il y a du café ?

— Et comment ! Même qu’il coule à flots ! »

À la perspective de sentir couler dans sa gorge l’amer et bouillant liquide qui tapisserait bientôt son estomac avant la grande bataille, Linus éprouva un frisson de plaisir. Cette sensation, elle, n’avait rien d’une simulation.

Du moins l’espérait-il.

Oh bon sang.

Attendez.

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©