Bibliothèques de rue pillées : comment on arrête la casse ? (indice : à grands coups de Commun)

Depuis peu, les « Little Free Libraries », ces petites bibliothèques de rue où chacun est libre d’apporter ou de prendre les livres de son choix (en France, plusieurs villes s’en sont déjà dotées et les initiatives personnelles se multiplient), connaissent un problème : elles sont régulièrement pillées.

Des petits malins peu scrupuleux s’en prennent aux maigres stocks des biblioboîtes et embarquent le tout pour mieux les revendre chez les bouquinistes et autres libraires d’occasion. Ce qui nous apprend plusieurs choses.

D’abord, parce que bénéfice du doute oblige, que la nécessité peut parfois pousser à aller chercher la subsistance là où elle se trouve. Ensuite, que la cupidité sommeille aussi dans notre part la plus sombre et que certains y cèdent plus facilement que d’autres. Enfin, que la fameuse « Tragédie des Communs » n’est pas une légende : une ressource abondante mise en commun pour le bien de tous peut parfois être pillée au profit de quelques uns. C’est pas joli, certes, mais ça existe. Demandez à Nestlé ce qu’ils pensent de l’eau en bouteille.

Bien sûr, ce genre de « tragédie » nourrit les discours les plus sécuritaires et alarmistes de ceux qui assimilent toute forme de partage à du piratage et voudraient nous coller des antivols partout. Voyez, on vous l’avait bien dit, les gens tu leur donnes ça et ils prennent tout ça, on peut pas leur faire confiance. » Résultat,  aux Etats-Unis, la fondation Little Free Libraries fournit désormais aux partageurs pillés des « kits » de tampons encreurs pour identifier l’origine charitable des livres disposés dans les boîtes à lire, afin que les profiteurs aient plus de mal à les revendre. Peine perdue, à mon humble avis : on ne dissuade pas facilement une personne motivée à nuire et qui a le temps de le faire. Les livres continueront d’être revendus, et la colère poussera même certains, dégoûtés, à fermer leurs biblioboîtes purement et simplement.

Mais ce n’est pas comme ça qu’on y arrivera. Parce qu’en fermant les boites à lire, ce sont les profiteurs qui gagnent. Leur nuisance est reconnue, pour ainsi de couronnée. À côté de chez moi, une cabane a partage a fermé également, sans doute victime de la dégradation de trop. Le découragement avec fermeture à la clef est une réponse immédiate et « efficace » en son genre, mais elle ne fait que reporter le problème ailleurs.

Si nous envisageons la culture, et donc les livres et plus généralement la littérature et le savoir, comme des biens communs utiles à l’élévation de l’humanité tout entière, alors nous devrions aller au bout de la démarche.

Les pilleurs s’adonnent à leur hobby favori car, même à un prix dérisoire, ils peuvent monnayer les livres.  Ils en tirent un prix. Mais prix et valeur sont deux choses différentes. Pour ma part, j’ai tendance à considérer ce qui appartient au champ des biens communs comme des choses sans prix, mais avec une valeur immense pour ne pas dire infinie : par exemple l’eau de pluie, l’océan, l’air que nous respirons, la forêt et le principe de photosynthèse, la faune et la flore, toutes ces choses ont une valeur inestimable car bien trop importante pour notre (sur)vie même. Ce sont souvent des choses que l’on trouve en abondance, que l’on ne prend même plus la peine de regarder tellement on est habitué à leur présence, mais sans lesquelles notre existence ne serait pas la même. De manière générale, il est difficile de poser un prix sur des choses à valeur infinie : j’ai toujours trouvé étrange  de vendre un chiot ou un chaton, un animal en général. Comment peut-on dire qu’un être vivant « coûte » quelque chose ? Je pense que la vie ne devrait pas avoir d’étiquette de prix. De la même manière, difficile de mettre un prix sur un litre d’eau de pluie, c’est virtuellement gratuit… mais on trouve quand même des entreprises pour la faire payer — parfois même, ironiquement, au prix fort. Alors quid des livres et de la culture ? Si on considère la culture comme un Commun, un bien utile à l’élévation de l’humanité et à ce titre protégée de la marchandisation à outrance, alors il faut qu’elle se trouve en abondance pour un prix proche de zéro. C’est le principe des Little Free Libraries. C’est aussi à ce principe que les pilleurs s’attaquent, en déviant la source à leur profit : les livres sont des biens matériels, ils ne sont pas reproductibles à l’infini pour un coût proche de zéro.

Mais dites donc, ce ne serait pas le principe du livre numérique, ça, un objet de culture livresque reproductible à l’infini pour un coût proche de zéro ?

Pour aller au bout du concept de Little Free Library, chaque biblioboîte devrait à mon sens disposer aussi d’une « Pirate Box » (qu’on connait aussi sous le nom de Bibliobox ou Librarybox en France, notamment quand elles sont présentes en bibliothèque municipale) ouverte à tous. Chacun serait libre de se connecter en wifi (local) avec son smartphone, son ordinateur portable, sa tablette, etc pour y télécharger le contenu déposé par les utilisateurs eux-mêmes. On pourrait y trouver des livres sous licence libre, la boucle serait bouclée et la tragédie évitée : la ressource serait inépuisable, donc sa « monnayabilité » s’écroulerait, et sa valeur intrinsèque tutoierait ainsi les cieux.

Il existe de nombreux tutoriels en français pour fabriquer des Bibliobox et autres Piratebox (par exemple ici ou ici). C’est très facile. Moi-même j’ai réussi à en fabriquer une, c’est dire.

Alors, la culture vraiment envisagée comme un Commun… on s’y met ?

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10 réflexions sur « Bibliothèques de rue pillées : comment on arrête la casse ? (indice : à grands coups de Commun) »

  1. suffit de mettre un tampon « Livre GRATUIT interdit à la revente » le mettre disponible en mairie et c’est réglé il n’a plus aucune valeur marchande. (A mettre sur les 4 de couv)

    Voila vous avez d’autres questions ?

  2. Je dis clairement dans l’article que ce n’est pas une solution. Le but n’est pas d’interdire la revente — les usagers ont la liberté de disposer de ces ressources comme ils l’entendent, puisqu’elles sont communes — mais de juguler la pénurie et l’abus.

  3. Le souci, avec une *box, si que si elle n’est pas dans un endroit raisonnablement protégé/surveillé, il risque de lui arriver la même blague qu’aux bouquins des bibliothèques de rue: démontée pour être revendue trois francs six sous.

    Je ne dis pas que l’idée est mauvaise, mais je pense que les défauts des deux solutions sont à peu près les mêmes.

  4. J’ai toujours trouvé qu’il y avait des hiatus dans votre manière d’aborder les choses :

    1/un livre numérique à un coup : celui pour fabriquer la liseuse, l’énergie que consomme la dite liseuse et le coup par exemple des multiples serveurs de par le monde qui fonctionne à l’énergie électrique… Donc, non, ce n’est pas espécialemment gratuit tout cela. Pire, cela peut-être parfois salement coûteux en matière humaine et environnementale. Les livres lisibles électroniquement ne le sont que par la grâce de plusieurs facteurs et aucun de ceux-ci ne sont « gratuits » en matière d’impact environnemental et humain…

    2/ Un imprimé à un coût également, la fabrication du papier, l’encre - parfois très peu écologique - et enfin les hommes pour fabriquer l’ouvrage.

    Avoir des idéaux c’est louable, les mettre en adéquations avec la réalité, c’est - censé - être le travail de la politique (OK, il y a largement à revoir de ce côté là) mais il faut quand même conserver à l’esprit que actuellement l’argent équivaut au temps que l’on est censé passer sur un travail. L’argent n’a pas d’autres valeur, c’est littéralement un échange de temps et la pierre qui me paraît manquer à votre réflexion c’est ce facteur. Pourquoi Est-ce qu’une personne qui consacre du temps et du savoir-faire (cela demande du temps d’apprendre) ne serait-elle pas rétribuée ?

    Bon, ce commentaire peut paraître hors-sujet par rapport au post mais il est une réaction résultante de plusieurs autres posts qui me paraissent bancals parce qu’il vous manque cette vue matériel et qu’il m’apparaît que vous vous placez trop dans des concepts.

    Bien à vous.

  5. @Gernier : Attention, je ne dis pas que le livre numérique n’a pas de coût ou qu’il est gratuit à fabriquer : je dis que *son coût de reproduction à l’identique* est quasi nul.

  6. Est ce que le commun d’une pirate Box n’est pas a l’opposé de celui d’une Biblioboite? N’y a t-il pas une difference entre offrir un livre accessible facilement (physique, connu et pas trop effrayant) a n’importe qui, et partager un fichier impersonnel aux autres possédant d’un matériel technologique?
    Posséder un smartphone ET la connaissance sur son utilisation est a mon sens très réducteur sur le « commun ». Sans compter sur le coté impersonnelle que ça engendre…
    C’est d’ailleurs cet « impersonnel » qui permet le « pillage » de ces boites (et qui dit pillage? pourquoi ne pourrait on pas tout prendre et tout lire?). On laisse un livre, on en prend un, on s’en va, on passe par la, on comprend pas ce que c’est, sûrement des bobos qui lisent des livres…
    Ce n’est pas en imposant du commun a tout le monde que ça fonctionnera, mais plutôt lorsque les gens se rencontrent et se mettent a faire des choses « en commun ».

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