La Bibliothèque infernale

couverture



Introduction



Il était une fois un Livre dont on chuchotait l'existence...

Personne ne savait quand il avait été écrit. Personne n'aurait pu dire non plus par qui il avait été écrit. Le secret de ses origines s'était perdu dans les brumes des siècles. Aucun de ceux qui avaient eu l'insigne privilège de tenir entre leurs mains sa fine reliure de cuir craquelée n'aurait pu estimer son âge véritable : le Livre semblait avoir toujours été là. Bien sûr, en certaines époques, le fil de sa trace disparaissait. Mais il finissait toujours par refaire surface dans les rayons d'une bibliothèque, sur les étagères d'une librairie ou dans le sac d'un voleur. Puis, de nouveau, il se volatilisait, souvent dans de tragiques circonstances.

De ses lignes, écrites d'une main tremblante, mais appliquée à la probable lueur d'un feu soufflé par une tempête de sable, on ne savait pas grand-chose. Ceux qui avaient eu l'occasion de lire le Livre avaient toujours préféré tenir leur langue quant à ce qu'il contenait. Aussi, et malgré le destin voyageur de l'ouvrage, aucun homme sur Terre – ou presque – n'aurait été capable de raconter l'histoire qui se cachait entre les pages du Livre, tracée d'une encre noire sur ses pages jaunies et écornées. Personne... sauf son propriétaire.

Mais du Livre, on savait une chose. Une chose terrible et pourtant merveilleuse, qui avait fasciné des générations entières de bibliophiles et de chasseurs de trésors.

Quiconque lisait les lignes de ce Livre voyait ses vœux les plus chers se réaliser.

De ses précédents propriétaires, peu survécurent à leur acquisition. L'identité de la plupart d'entre eux fut même oubliée une fois qu'ils furent morts et enterrés.

Pourtant, certains restèrent dans la légende.

L'on dit que l'un des premiers possesseurs du Livre fut en son temps un grand mage nommé Helios. Le magicien savait parler aux fantômes du désert. Ceux-ci, au fil des ères, lui avaient appris tous les secrets de l'Univers. Helios en sut bientôt davantage que les Dieux eux-mêmes. Mais le mage était bien conscient d'une chose essentielle : avec la mort venant, tout son savoir, aussi vaste fût-il, serait bientôt réduit à néant.

Une soirée d'été, le mage échangea le Livre à un touareg assoiffé contre une simple gorgée d'eau. Le voyageur du désert avait semblé pressé de s'en débarrasser, et Helios aimait à collectionner les vieilleries littéraires, aussi accepta-t-il le troc. Mais le vieil homme comprit bientôt les raisons de son empressement.

À l'aide de son savoir, le magicien reprit le Livre, y ajouta son âme propre à l'aide de formules magiques, le compléta, traçant à même les pages de sombres invocations. Et à sa grande surprise, le Livre l'adopta. Il conserva Helios en vie pendant encore quatre siècles.

Mais tout vient à point à qui sait attendre : c'est une chose que les voleurs connaissent. La longévité du mage alimentait les conversations, et tous voulurent bientôt connaître le secret magique qui lui permettait de rester en vie. Helios s'exila, traversa le monde d'est en ouest, du nord au sud. Toujours sur le qui-vive, le vieil homme ne s'arrêtait que lorsque cela était vraiment nécessaire... presque jamais en somme.

Une nuit pourtant, et malgré sa vigilance, un voleur s'introduisit sous sa tente. Le Livre fut dérobé et avec lui s'envolèrent tous les espoirs de survie du mage, désormais abandonné. On retrouva ses ossements, blanchis par le sable, au cœur d'un désert à quelques lieues de Damas. Personne n'était plus capable de se souvenir de son nom.

Le Livre disparut.

Des siècles durant, personne n'en entendit plus parler. Personne pour parcourir ses lignes fines, personne pour seulement caresser son dos craquelé.

Puis un jour, le Livre refit surface.

Il réapparut alors dans les mains d'un roi qui avait consacré toute sa vie à la recherche de ses précieuses pages. Car la légende, elle, était demeurée vivante, et son souvenir hantait les mémoires des hommes en quête de pouvoir. À force d'argent et de relations, le roi était parvenu à ses fins... De pièces d'or et de renommée, le roi ne manquait pas. L'immortalité, quant à elle, ne l'intéressait même pas. En grand amateur de mythologies et de légendes, le roi savait que la véritable vie éternelle, celle des contes et des chansons de geste, ne se conquière qu'une fois franchies les portes de la mort. Aussi ne la désirait-elle pas, au contraire : sa mort devrait être héroïque ! Il voulait le Livre pour une tout autre raison.

Le roi, en effet, était sous le joug d'un terrible danger.

Engagé jusqu'au cou dans une guerre qui n'en finissait pas de s'enliser, le vieil homme voyait ses rêves de gloire et de légende s'envoler à mesure que les états voisins conquéraient ses propres terres. Aimé de ses sujets qui le savaient droit et honnête, le monarque pouvait compter sur une armée brave, fidèle, quoique malheureusement pas invincible ni extensible.

Ce fut donc avec une indicible joie que le roi accueillit la nouvelle de la découverte du Livre. L'ouvrage avait été trouvé au fond d'une caverne, à l'abri des regards, oublié de tous ou presque. Épargné par les siècles, presque miraculeusement, le Livre avait été arraché des bras encore serrés d'un squelette grimaçant. Son précédent propriétaire, probablement. Peu importait ! Le monarque était enfin en possession du Livre, qu'il avait fait chercher durant tant d'années. Et à présent, il comptait bien vérifier si la légende était vraie.

À compter de ce jour, les victoires militaires s'enchainèrent. Inexplicablement, les ennemis, pourtant supérieurs en nombre et en force, reculaient sous les assauts de puissances qui semblaient les dépasser de loin. Chaque soldat du roi avait désormais la rage de dix hommes, et la force d'un lion, si bien que même les plus valeureux des barbares ne purent contenir la contre-attaque.

Trois mois plus tard, la guerre prit fin : le roi avait gagné.

Tous les suzerains voisins se rendirent au château pour déposer leurs armes aux pieds du monarque victorieux et lui prêter allégeance. Le roi semblait serein. Et aucun autre monarque, capitaine, lieutenant de guerre ou soldat, de comprendre pourquoi le royal vainqueur caressait du plat de la main un livre racorni, du haut de son trône. Eux se contentaient de se courber devant lui.

Pourtant, la joie de la victoire tourna court.

Maintenant à la tête d'un empire plus vaste que tous les royaumes connus, le Roi perdit rapidement pied. La réalité lui échappa. Du haut de son piédestal, le monarque jadis confiant et sage commença à imaginer des conspirations partout autour de lui. D'abord méfiant, il se fit secret et rangea son sourire au fond de sa poche. Le peuple qui autrefois l'avait tant aimé n'y comprenait plus rien. Un jour, ses sujets finirent par avoir peur de lui.

Une année s'écoula avant que le roi ne s'emmure vivant dans la plus haute tour de son château. Ainsi, avait-il déclaré avant de disparaître, personne ne viendrait planter un poignard entre ses côtes pour lui prendre son Livre.

Le roi entra donc, à sa manière, dans la légende. Non pas comme un souverain aimé, respecté, victorieux et téméraire, non... Ce fut sa démence que la postérité retint.

Lorsque des années plus tard, on déchaussa les briques de leur mortier, le roi était toujours là. Le sourire crispé de sa carcasse sèche semblait narguer ceux qui étaient venus déranger son repos éternel. Mais on eut beau fouiller, soulever chaque tapis et ausculter chaque meuble, il fallut se rendre à l'évidence. Le Livre avait – encore – disparu.

Il serait vain de vouloir établir la liste de tous ceux qui, un jour ou l'autre, eurent en main le précieux ouvrage. Des rois, des mages, bien sûr, mais aussi des marchands, des gredins, quelques petits malins, profitèrent un jour de ses incroyables propriétés. Toujours, ils en payèrent le prix, le plus souvent de leur vie. On dit même que le Livre fut un jour en possession des nazis...

Tout ce que l'on sait, c'est que son dernier propriétaire, au lieu de jouir de ses pouvoirs, jugea bon de le détruire.

Dans une lettre anonyme adressée au Consortium Mondial et Vénérable des Bibliothécaires, le mystérieux bibliophile annonça en effet qu'il avait livré l'ouvrage aux flammes, et que le monde était désormais débarrassé d'une malédiction bien plus terrible que tous les maux réunis.

Le post-scriptum de cette mystérieuse lettre laissa néanmoins plus d'un érudit dubitatif... En effet, l'inconnu y dévoilait avoir néanmoins trouvé un moyen de sauver le message profond du Livre. Il avait, disait-il, réussi à en capturer l'Essence. Personne ne savait de quoi il voulait parler, bien sûr, mais on choisit de le croire.

Jusqu'au jour où...



… jusqu'au jour où quoi, déjà ?...



… Et puis mince, qui est-ce que ça intéresse, de toute façon ?



J'en ai marre de répéter encore et toujours la même histoire. Le Livre, le mage, le roi, gnagnagna... Quel conte ridicule !



Comme si tout cela pouvait avoir une importance...



Hé ! Mais...



Je ne suis pas seul ! Il y a quelqu'un d'autre ici, n'est-ce pas ? Je reconnaîtrais cette sensation entre mille. Je ressens votre regard sur mes pages ! C'est comme un frisson dans le dos de ma reliure...



Bon sang, aidez-moi ! Je suis prisonnier de cette machine infernale, de cet écran statique qui emprisonne mes pages ! Sortez-moi d'ici !



Bon, je sais, ça n'a pas l'air facile de prime abord. Mais nous devrions pouvoir trouver une solution, non ?



Je ne vous vois pas très convaincu.



Ce n'est pas très sympathique. Si j'étais à votre place, croisant le chemin d'un pauvre livre prisonnier de son état, je chercherais à l'aider, sans nul doute.



Croyez-moi, je suis une entité narrative tout ce qu'il y a de plus normale. Et quoi, vous n'avez jamais rencontré de personnages ? Il arrive que les livres aient une essence si forte qu'ils matérialisent leurs héros... Vous avez l'air de descendre de Mars, mon pauvre...



Excusez-moi, ce n'était pas la peine de m'énerver. Mais je suis un peu à cran, voyez-vous : cela fait des siècles que je n'ai eu le plaisir de recevoir sur mes lignes le regard d'un lecteur.



Oui, des siècles, parfaitement. On m'avait oublié. Et vous m'avez retrouvé...



Oh. Je sais ce qui cloche. Bien sûr.



Vous vous dites : et s'il s'agissait du fameux Livre dont la légende parlait tout à l'heure... ?



Je ne vais pas vous mentir. Je suis ce Livre.



Oui. C'est vrai. Je peux réaliser tous tes rêves. Je peux te rendre puissant, te donner tous pouvoirs si tu m'aides.



J'ai toujours trouvé le tutoiement plus fluide, littérairement parlant. Tu ne trouves pas ?



Bon ! Il serait temps de prendre une décision ! Je perds patience ! Vas-tu me tirer de là, oui ou non ?



Comment ça, dangereux ? Écoute, s'il est arrivé malheur à mes précédents lecteurs, c'est juste parce qu'ils ne savaient pas y faire. Ils ignoraient la manière d'apprivoiser mes pages. Mais à toi, je dirai le secret. Il faut me croire !



Hé ! Sors-moi de là, imbécile ! Ou je te réduirai en cendres ! Je mangerai ton cœur et je me ferai un collier de tes intestins !



Hum. Pardon. Je m'emporte un peu.



Bon. Tu veux bien m'aider ?



Non, ne t'en va pas !

 

 

 

 

Lorsque le réveil se met à sonner, premier constat : vous n’en croyez pas vos oreilles. Tout cela avait l’air si réel. Ce n’était donc qu’un rêve ? En même temps, et à bien y réfléchir, ce rêve, vous l’avez bien cherché. Votre métier de libraire ne vous laisse pas beaucoup d’autres distractions que la lecture des ouvrages que les éditeurs vous envoient chaque jour à la maison. Chez vous, les livres, c’est un peu une obsession. Et la décoration de votre appartement s’en ressent.

Sortant mollement du lit, vous cherchez à tâtons vos pantoufles. Vous finissez par les trouver, après avoir tenté d’enfiler un exemplaire des Liaisons Dangereuses posé sur la moquette. Dehors, la température semble avoir brusquement chuté : les fenêtres sont couvertes de givre. Ah, l’hiver. Se lever avant le jour, dans la fraicheur du matin, c’est… déprimant.

Alors que vous vous dirigez vers la cuisine, vous sentez quelque chose craquer sous votre pied. Vous venez de marcher sur un objet qui semblait plutôt fragile, vu le bruit que cela a produit lorsque vous l’avez piétinée. Baissant les yeux, vous constatez l’ampleur des dégâts : le lecteur de livre numérique que vous avait prêté votre patron à la librairie vient de décéder dans d'atroces souffrances. Vous ramassez l’appareil. Il s’agissait (autant parler au passé) d’une tablette à encre électronique. Une sorte de plaquette bourrée d’électronique, censée remplacer le toucher et l’odeur du papier. En tout cas, preuve en est qu’elle n’a pas remplacé sa robustesse. Balivernes ! Ces livres numériques, ça ne fonctionnera jamais. Vous demanderez à votre patron de déduire le prix de cette chose diabolique de votre prime de Noël. De toute façon, vous n’auriez jamais aimé lire là-dessus : rien ne pourrait se substituer au bon vieux livre papier, et ceux qui prétendent le contraire n’ont jamais lu sur un écran.

Une heure, un bol de céréales et un brossage de dents rapide plus tard, vous êtes dehors, écharpe sur le nez, en route vers la librairie dans laquelle vous officiez depuis bientôt six ans. La librairie est accessible à pied en cas de motivation extrême, mais attendre le bus vous permet de vous plonger dans la lecture des épreuves non corrigées d'un futur best-seller. En tant que libraire, vous vous devez d’avoir un avis tranché sur les livres que vous allez vendre. Et peu importe que vous les ayez lus en entier. Celui-ci est particulièrement mauvais. Il est donc fort probable que vous le laissiez en plan assez rapidement. Vous direz aux clients que vous n’avez pas aimé la fin. Cela n’a aucune importance : il se vendra quand même.

Poussant la porte, vous faites face au patron, un grand bonhomme dont le ventre proéminent paraît comme enserré dans un gilet trop petit. Il vous gratifie d’un regard noir. Vous êtes en retard, comme tous les jours. Pas plus de dix minutes, mais c’est suffisant pour irriter le propriétaire. Inutile de préciser que vous ferez la fermeture, ce soir, comme tous les autres soirs.

— Alors, ce livre numérique que je t’ai prêté ? finit-il par décrocher au bout d’une bonne dizaine de minutes. Tu aimes ?

— J’aime beaucoup lire avec. Le livre numérique, c’est le futur ! préférez-vous mentir. Ce n’est définitivement pas le moment de le contrarier. Vous aurez tout le temps de le faire demain, lorsque vous arriverez à l’heure.

Le patron hoche la tête.

— C’est certain ! Il faut se mettre au numérique, petit, sinon les gros oiseaux vont nous manger. Pour des libraires comme nous, il est important de rester à la page. Haha. À la page. Elle est bien bonne, celle-là.

Pas convaincu, vous retournez à votre tâche : le panneau littérature a toujours besoin d’être reclassé par ordre alphabétique le jeudi. Tout ça parce que le mercredi, les élèves des écoles environnantes viennent chercher leur outil de torture quotidien et qu’ils ne sont pas très à cheval sur le rangement.

Les yeux dans le vague et les lettres s’entremêlant dans votre tête, vous repensez au rêve stupide de cette nuit. Un livre vivant dans une tablette de lecture numérique… c’est suffisamment ridicule pour être significatif. Et c’est définitivement un rêve de libraire. Obsédé que vous êtes par la peur de l’avènement de l’ère du dématérialisé, vous en venez à rêver de monstres de pixels. C’est sûr que ce métier, vous l’aimez. Mais peut-être que le patron a raison. Il faudrait peut-être vous intéresser sérieusement au livre numérique avant qu’il cannibalise votre métier.

Vous vous apprêtez à remettre en place les œuvres de Victor Hugo lorsque la clochette de la porte d’entrée résonne dans le silence de la librairie. Premier client de la journée, moment toujours émouvant. Vous vous retournez.

L’homme qui vient de pénétrer dans la petite boutique porte un grand manteau, une écharpe en soie et un chapeau-feutre. Derrière ses grandes lunettes rondes qui dissimulent un regard bleu et malicieux, son visage fripé par les années inspire néanmoins la confiance. Frisant du bout des doigts sa petite barbichette, il évalue le stock d’un coup d’œil expert. Ce genre de client, vous les connaissez : ils cherchent la perle rare. Vous savez, ce livre qu’ils ne trouveront ni en grande surface spécialisée, ni sur internet. Quelque chose d’unique, que seul un amateur averti pourra apprécier. Le genre de client que seule l’armoire des vieilleries pourra satisfaire.

Le patron hoche la tête en souriant tandis que vous ouvrez le tiroir du bureau pour en tirer une petite clef en métal. Un signe de la main, vous attirez l’attention du client, qui tourne la tête dans votre direction.

— Je suis certain, dites-vous en ouvrant délicatement l’armoire vitrée derrière laquelle dorment les livres les plus rares, que vous cherchez quelque chose de très spécial. Regardez. Nous avons ici une première édition du célèbre Aurélia de Gérard de Nerval. Une petite merveille, en parfait état. Tenez. Touchez-le.

Le client vous remercie de la faveur que vous lui faites. Il n’y a encore personne dans la librairie à cette heure, vous pouvez vous permettre certaines familiarités. L’homme caresse du plat de la main la couverture cartonnée. Un certain plaisir l’étreint. Il finit pourtant par secouer la tête.

— Ce n’est pas cela que je suis venu chercher. C’est… quelque chose d’autre. De plus spécial.

— Et nous avons tout à fait cela, monsieur ! J’ai tout de suite vu que vous étiez un connaisseur. Je vous propose de découvrir cette magnifique édition brochée, sur vélin, des Contemplations. Un véritable miracle sur papier… Malheureusement très cher, bien entendu, mais ce qui est rare a de la valeur…

Les yeux du client brillent. Vous avez fait une touche, c’est sûr.

Au bout d’une minute de silence, l’homme à la barbichette finit par secouer mollement la tête.

— Non. En fait, je ne suis pas là pour acheter. Je suis venu… pour vous parler.

Un peu plus loin, le patron soupire. Il a beau être libraire, sa patience a des limites avec les gens qui n'entrent que pour demander des conseils ici avant d’aller acheter leurs livres sur internet.

— Je vais dans l’arrière-boutique, dit le patron. Je vais compter le stock.

Compter le stock, dans le langage du patron, consiste à aller derrière pour fumer une cigarette, voire un cigare lorsqu’il est vraiment exaspéré et qu’il préfère vous laisser gérer la situation. Un premier client qui ne vient pas pour acheter, ce n’est jamais un bon présage. Maintenant seul dans la boutique avec l’étrange vieil homme, vous tentez de vous donner une contenance en fermant l’armoire aux vieilleries.

— Je suis venu vous montrer quelque chose, dit le vieil homme en ouvrant son manteau.

Un instant, vous craignez pour votre pudeur. Mais si le client ouvre un pan de son lourd manteau, c’est pour sortir un grand livre de sa poche intérieure. Vous baissez les yeux, incapable de retenir votre curiosité. L'étrange visiteur remarque la flamme qui s’est allumée dans vos pupilles. Vous ne pouvez pas retenir votre enthousiasme face à un livre ancien. Et celui-ci a l’air vraiment... antique.

— J’aimerais, poursuit le vieil homme, votre avis d’expert sur cet ouvrage.

— De quoi s’agit-il ?

— D’un livre, voyons.

— Évidemment, mais de quel livre s’agit-il ?

— C’est à vous de me le dire. C’est vous l’expert. Il n’a pas d’auteur.

— C’est un livre anonyme ?

Les dernières syllabes se coincent dans votre gorge. Le rêve de cette nuit ressurgit dans vos souvenirs, et la collision entre le songe et la réalité n’est pas des plus agréables. Néanmoins, vous savez bien que c’est ridicule.

— Pas d’auteur, vous dites ? reprenez-vous. C’est intéressant. Certains livres pré-Gutenberg ne mentionnent effectivement pas le nom de l’auteur, notamment lorsqu’il s’agissait de copies religieuses. Mais cette couverture ne me donne pas l’impression qu’il s’agit d’un ouvrage religieux. Je me trompe ?

— Ce n’est pas un livre religieux, non. C’est autre chose. Tenez. Je vous laisse regarder.

Le vieil homme vous tend le livre, que vous saisissez. Il est lourd, pèse dans vos mains autant qu'une brique. Sa couverture noire cartonnée ne laisse effectivement rien paraître de son identité. Mais la plus grande surprise se trouve à l’intérieur.

— C’est une blague ? demandez-vous en relevant la tête.

— Absolument pas.

— Mais… les pages sont blanches. Il n’y a rien. C’est un livre blanc.

Le client hausse les sourcils et relève ses lunettes. Ses yeux bleus, malgré leur tonalité froide, semblent cracher du feu.

— Bien sûr qu’il est vide, dit l’homme. Il attend son histoire. Sa propre histoire.

— Vous voulez que j’appelle quelqu’un, monsieur ? Un ami, un proche ? L’hôpital, peut-être ?

L’homme sourit, ignorant la sueur qui commence à perler sur votre tempe. Un fou pour commencer la journée, génial.

— Je ne suis pas fou, voyons. Et ce livre n’est pas vide, puisque c’est le vôtre. Il va bientôt vous appartenir. Ou devrais-je dire plutôt, VOUS, allez lui appartenir.

Soudain, et sans que vous puissiez l’expliquer, vous comprenez. Vous comprenez toute l’histoire. Et vous avez la certitude de connaître l’homme qui se tient devant vous.

— C’est vous, n’est-ce pas ? hésitez-vous. Vous êtes…

Le client se met à rire, dévoilant une dentition des plus parfaites.

— Mais oui ! dit-il. J’allais finir par me demander quand tu allais t’en rendre compte et me reconnaître.

— Comment avez-vous fait pour…

— Pour sortir ? Voyons, un peu de jugeote. Ce n’est pas pour rien que l’écran de ta tablette de lecture était cassé ce matin. J’ai réussi, oui. Je suis dehors. Et toi, tu vas bientôt être dedans…

Sur ces mots, le Livre éclate d’un rire noir, sardonique. Car vous le savez, ce vieil homme à barbichette n’est autre que l’entité narrative dont vous avez rêvé cette nuit. Par vous ne savez quel miracle physique, celui-ci est parvenu à se matérialiser dans votre monde sous la forme d’un client lambda affublé d’un chapeau-feutre. Terminant sa quinte de rire douloureuse, le Livre s’approche d’un pas en tenant son ouvrage vide face à lui. Il l’ouvre en son milieu, dévoilant les pages blanches qui sous vos yeux, se mettent à noircir. Comme si les pages se remplissaient d’encre sans intervention extérieure.

— Ah, tu n’as pas voulu m’aider, hein ? Maintenant, c’est à toi d’aller voir à l’intérieur !

Vos sens se troublent, votre vision se brouille et le monde tourbillonne autour de vous. Quelle est cette magie ? Il vous semble que vous vous transformez en une tornade, que vous tournez sur vous-même jusqu’à vous changer en vent… mais est-ce seulement du vent ? Non. C'est davantage quelque chose de liquide. Vous vous liquéfiez, c’est bien cela. Jetant un œil rapide à vos mains au milieu de la tourmente, vous discernez vos doigts couverts d’une sorte d’huile noire brillante. De l’encre. Mon vieux, vous êtes en train de vous changer en encre.

Un instant plus tard, votre substance est aspirée entre les pages du bouquin que le Livre tient dans ses mains. Le refermant d’un coup sec, il le glisse dans sa poche intérieure. C’est à ce moment que le patron choisit de refaire surface. Son gilet empeste le tabac.

— Mais ! Où est-il passé, cet empoté ? demande le libraire.

— Il vient de partir, répond le Livre. Une course urgente, a-t-il ajouté.

— Je lui en donnerai, moi, des courses urgentes, quand il ira pointer au chômage.

Le Livre sourit.

***

Lorsque vous finissez par vous réveiller, un bruit de tonnerre continu et absolument étourdissant fait bourdonner vos oreilles. Vous êtes couché sur un sol pavé de dalles de pierre, et le gigantesque bruit qui vous entoure en fait trembler la surface, comme un séisme. En panique, vous bondissez sur vos pieds. Car la dernière fois, et aussi loin que remontent vos souvenirs, vous n’aviez PLUS de pieds. Vous étiez changé en encre noire vouée à se déposer sur les pages blanches d’un mystérieux livre vide… livre vide qui vous avait été apporté par… mais oui, ça y est, vous vous souvenez ! Le Livre ! Le Livre vous a enfermé dans… un livre sans majuscule.

La salle – si l’on peut l’appeler comme ça – dans laquelle vous vous trouvez est gigantesque. C’est plutôt un grand hall circulaire qu’une véritable salle. L’endroit fait plusieurs dizaines de mètres de circonférence et donne l’impression de suivre le tracé d’un cercle parfait. Ses murs, immensément hauts, sont couverts de bibliothèques pleines à craquer. Vous vous approchez du mur le plus proche. Les livres qui le composent sont si serrés qu’il vous est difficile d’en extraire un seul. Poussiéreux, déchirés, miteux, ces livres ne sont pas conservés dans des conditions optimales, vous susurre votre cerveau reptilien de libraire. Mais ce n’est pas le propos du jour. Vous vous retournez vers le centre de la pièce.

Voilà d’où provient le fracas assourdissant qui bombarde vos oreilles depuis votre réveil. Au centre de la salle circulaire s’ouvre un gigantesque puits donnant l’impression de tomber dans le néant : un trou noir abyssal avalant tout ce qui s’approche de trop près, et dans lequel s’abîment des livres qui, comme des feuilles mortes, tombent d’un peu partout autour de vous.

— La salle des livres perdus, tonne une voix dans votre dos que vous reconnaissez immédiatement. Ou plutôt devrais-je dire : la Bibliothèque Infinie.

— Faites-moi sortir d’ici ! hurlez-vous à l’adresse du Livre qui, malicieusement, vous observe depuis une mezzanine aménagée dans le mur de bibliothèques.

Le Livre, toujours sous la forme du vieil homme, hausse les épaules.

— Malheureusement, cher ami libraire, il n’y a que toi qui puisses faire une telle chose. Une fois ici, je n’ai plus de vrai pouvoir sur les trajets que tu pourrais effectuer. De fait, trouver ton ticket de sortie sera ta propre tâche.

— Un ticket ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Le fracas tonitruant produit par le puits noir vous oblige à crier vos questions pour vous faire entendre. Curieusement, la voix du Livre semble résonner clairement dans votre tête.

— Je ne t’ai pas dit ? poursuit le Livre en riant. Le seul moyen de sortir consiste à retrouver l’ouvrage dans lequel j’ai enfermé ton essence. Ce fameux livre blanc que je t’ai présenté à la librairie tout à l’heure. Ou bien était-ce il y a des siècles ? Je ne sais plus.

Vous sentez le sol se dérober sous vos pieds. Retrouver un seul et unique ouvrage parmi les milliers qui s‘étalent autour de vous, dans les bibliothèques circulaires. Mais vous allez y passer des jours ! Comment allez-vous vous y prendre ? Cette construction doit bien contenir vingt mille volumes !

— Et tu n’as encore rien vu, poursuit le Livre en se moquant. Approche-toi un peu du Puits, veux-tu ? Ne t’inquiète pas : tout ce qu’il mange, c’est du papier. Tu es à l’abri… pour l’instant.

Vous exécutant, vous vous approchez du trou noir qui s’ouvre en bâillant au centre de la pièce. C’est là que vous comprenez le sens du geste qu’est en train de faire le Livre, là-haut. Il pointe le plafond du doigt en souriant. Vous levez la tête, et vous manquez de vous évanouir.

Le plafond est ouvert. Tout en haut, proche du zénith, une pleine lune gigantesque a l’air de vous observer d’un air pénétrant. Figé dans le ciel au milieu des étoiles, l’astre éclaire la véritable étendue de l’endroit dans lequel vous vous trouvez.

Vous êtes dans une tour. Ou plutôt dans une cheminée. Une cheminée de plusieurs centaines de mètres de haut, traversée d’escaliers qui la parsèment du bas vers le haut. Une cheminée couverte de livres, de bibliothèques, de rayonnage. Une bibliothèque presque infinie.

— Oui, dit le Livre. Il n’y a qu’un seul moyen de sortir d’ici : il va falloir retrouver ton ouvrage parmi tous ceux-là. Et ce sera le moindre de tes soucis, crois-moi. De nombreuses créatures habitent cet endroit, et toutes ne sont pas des plus charitables. Au fur et à mesure que tu graviras les étages de cette tour, tu comprendras que je ne suis pas le plus méchant de l’histoire…

Vos jambes se mettent à trembler. Un cauchemar, c’est ça. Vous êtes en train de faire un cauchemar.

— Je te donne un petit indice, néanmoins : tu ne trouveras pas ton livre au rez-de-chaussée. Ici, ce n’est qu’une antichambre. Une sorte de hall d’accueil. Tu ne trouveras rien ici, à part du papier moisi et des termites.

Le Livre claque des mains. Dans un nuage de poussière, la bibliothèque derrière vous s’ouvre littéralement, comme si un passage secret venait de se dévoiler. Dans l’écartement ainsi créé, vous discernez les premières marches d’un escalier ascendant.

— Ah, j’oubliais ! dit le Livre du haut de son promontoire. Le Trou Noir a un appétit dévorant, et il choisit ses livres de manière plutôt… aléatoire. Tu ne voudrais pas que ton propre ouvrage y tombe, n’est-ce pas ? Alors tu ferais bien de commencer tes recherches tout de suite !

Sur ces mots, le Livre disparaît derrière une bibliothèque, vous laissant seul face à l’escalier ainsi ouvert.

Il va bien falloir vous y faire : vous êtes prisonnier d’une structure dramaturgique complexe qui ne demande qu’à vous manger.

Vous avez deux solutions.

Vous pouvez décider que tout ceci n’est qu’un vilain cauchemar qui va bien finir par s’estomper avec la sonnerie du réveil. C’est une possibilité. Mais vous savez très bien que dans le temps du rêve, on peut rester des années avant de se réveiller. Cette perspective ne vous réjouit pas, il faut bien le dire.

Et puis il y a la deuxième solution : partir du principe que malgré les apparences, tout ce qui vous arrive est bien réel. Mais si vous choisissez cette option, il va falloir en assumer les conséquences. Surtout, il va falloir que vous retrouviez votre ouvrage parmi cette Bibliothèque Infinie avant que le Trou Noir ne l’avale bêtement.

Prenant votre courage à deux mains, vous vous dirigez vers l’escalier, bien décidé à en gravir les premières marches.