BiblioDebout : les livres créent du lien

J’ai eu la chance de participer pendant quelques jours à la « Nuit Debout » sur la Place de la République, à Paris, et notamment de façon active sur le stand BiblioDebout, bibliothèque éphémère, collaborative et participative où l’enjeu est, entre autres, était de promouvoir l’idée de bien commun. À l’origine propulsée par le collectif SavoirsCom1, la bibliothèque a vite trouvé son sens et son public, et par extension des soutiens actifs, aussi bien du côté des personnes qui animaient le stand (le mot est mal choisi, mais difficile de trouver un terme approprié… on était plus proche du happening) que du public qui venait s’y retrouver. J’ai eu l’impression d’assister à la création d’un monde à l’intérieur d’un monde : bien sûr la Nuit Debout était tout autour et avec elle son cortège de revendications, de cris de joie et de discussions animées, mais ce qui s’est créé à BiblioDebout suivait d’une certaine manière une logique parallèle au mouvement sans y être forcément incluse. Et c’est ce que j’ai trouvé intéressant : BiblioDebout est un espace militant éphémère, et ce parfois à rebours de ce qui se dit sur la place.

Tout d’abord le principe : créer une bibliothèque où les gens apporteraient des livres qui leur sont chers et qui font sens au sein du mouvement Nuit Debout, et leur permettre de les « échanger » gratuitement — et seulement s’ils le souhaitent — contre d’autres livres, apportés par d’autres personnes, le but étant de faire en sorte que les livres circulent, qu’ils infusent la place, qu’ils occupent l’espace matériel comme symbolique, et que la bibliothèque soit au final gérée comme un commun par les utilisateurs. Ce qui s’est plutôt bien passé, dans la mesure où à aucun moment la bibliothèque éphémère ne s’est trouvée à court de livres (de livres intéressants, c’est une autre histoire, mais quand même) et où beaucoup de gens ont apportés des ouvrages qui leur tenaient à cœur. Nous avons même eu la visite d’auteur.es venus donner gracieusement leurs propres livres, ce qui fait chaud au cœur dans un contexte où la gratuité, ou en tout cas l’absence de transaction commerciale, est immédiatement suspecte. Nous avons même eu la chance de rencontrer Juan-Martin Guevara, le frère de Che Guevara (incroyable!) en tournée de promotion pour son ouvrage. Un moment surréaliste.

La gratuité, parlons-en. Ce qui m’a sans doute le plus frappé, et avec moi les gens qui animaient le stand (ou plutôt le banc, sur lequel était étalé le modeste catalogue, ou les palettes, ou quelquefois les tréteaux), c’est l’incrédulité des visiteurs. « C’est gratuit, vraiment ? » J’ai senti la culpabilité latente de repartir avec un livre qu’on n’a pas payé — et pour ceux qui estimeraient que c’est justement une atteinte faite au droit d’auteur, la notion d’épuisement des droits permet justement faire circuler des livres d’occasion sans contrainte. Il y avait aussi de la joie, beaucoup de joie, une joie innocente de tenir un livre entre ses mains et de savoir que d’une certaine manière, une relation de confiance s’établit : « Vous n’avez pas de livres à nous donner ? Ce n’est pas grave, ce n’est pas une obligation. Si vous avez envie de revenir demain pour nous en donner, ce sera avec joie. » C’est un peu triste de voir que la gratuité et, d’une manière plus générale, le don, est vécu comme une transgression chez tant de personnes. Il y a quelque chose d’incongru dans cet échange très fort, mais sans argent. On le ressent tout de suite, et ça ne devrait pas être le cas. C’est absurde de penser que tout doit forcément avoir une vocation commerciale. Et en cassant les codes, en y incluant la notion de bien commun, la BiblioDebout a fait du bien à cette place et à ce mouvement. Elle continue d’en faire. Passez les voir si vous le pouvez, et participez.

Car s’il y a bien une chose que j’ai ressentie en participant, en discutant avec les gens sur les livres, sur la notion de don, de commun, en étant simplement là pour protéger les livres de la pluie, pour combler les trous dans l’étalage, pour dresser une pancarte ou inciter les passants à s’approcher, c’est bien ça : de la joie. De l’enthousiasme. Un attachement très profond à la notion d’échange. Le livre est un médium idéal pour cela. Il est en lui-même un vecteur d’échange, de façon presque intrinsèque. Bien sûr, j’admire ce qui se passe à Nuit Debout et je l’encourage. Mais j’ai eu parfois l’impression qu’il y avait davantage dans certains aspects de ce mouvement l’expression d’une colère et d’une frustration qu’une réelle volonté de faire bouger les choses, comme s’il s’agissait d’un groupe de parole à ciel ouvert, un endroit pour déverser son mauvais sang. Bien sûr, il faut que la parole s’exprime. C’est une bonne chose. Mais à l’instar de la cantine à prix libre, où chacun pouvait manger sans nécessairement donner quoi que ce soit en retour, ou bien du stand juridique où chacun pouvait venir consulter des juristes professionnels sans contrainte, la BiblioDebout propose une solution directe aux problèmes du monde — à un problème très localisé et sans doute futile pour certains, mais néanmoins elle procède d’un mouvement, d’une énergie constructive et créative, enthousiasmante, qui agit plutôt que de conspuer.

À titre d’exemple, se déroulait jeudi soir la première réunion du collectif Auteurs Debout, à laquelle j’ai assisté. J’ai trouvé le parallèle confondant : au même moment où des livres étaient échangés, où un enthousiasme sans borne était partagé à la BiblioDebout, des créateurs se réunissaient sous une bâche trempée de pluie pour énumérer leurs problèmes. Les mines étaient sombres, le ton pessimiste et coléreux. En tant qu’auteur, je peux le comprendre. Mais j’aurais davantage eu de sympathie pour le mouvement s’ils étaient venus spontanément se présenter à la BiblioDebout pour y participer. Cela tombait pourtant sous le sens. Mais peut-être qu’un tel échange au sein d’un système de biens communs est vécu par ces auteurs comme une agression ou une injustice ? Je ne sais pas. Le collectif Auteurs Debout s’est déjà prononcé contre les licences Creative Commons. Je n’en attends rien de très réjouissant de toute façon, sinon la répétition des éternelles luttes et lamentations qu’on peut entendre et lire ici ou là.

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Je souhaite une longue vie à la BiblioDebout. Ce fut un bonheur de pouvoir y participer. À certains moments, nous riions tellement que j’en pleurais. J’espère surtout que le concept essaimera, qu’il donnera naissance à de belles initiatives partout ailleurs. Et qu’il contribuera à donner l’éclairage qu’il mérite au mouvement de promotion des Communs.

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11 pensées sur “BiblioDebout : les livres créent du lien”

  1. Je n’ai pas eu l’occasion d’y aller…
    Merci beaucoup pour ce retour d’expérience !

    « du côté des personnes qui animaient le stand (le mot est mal choisi,… »
    => Dans les FabLab que je côtoie, on parle de Facilitateur. Peut-être que le mot peut aussi être approprié à ce contexte 🙂

  2. Pas un mot sur le fait qu’il y ait un « Enfer » où l’on jette les livres pas assez à gauche ? Comme c’est étonnant.

    Grattez un baba cool, vous obtiendrez un agent de la Stasi. Comme toujours.

  3. Je cite Rue89, qui n’est pas à ma connaissance un site d’extrême-droite :

    « Un mec embarque Marcela Iacub et veut nous refourguer un DVD de son propre aveu « complotiste et antisémite » (qui part dans « l’Enfer » de la BiblioDebout, un petit carton où on trouve aussi Jean d’Ormesson). »

    Et tout ça avec la bénédiction du brave Silvère Mercier, héraut de l’ABF, ABF qui il y a peu se prononçait « contre la censure ». Ah ben oui, dont acte.

  4. @Pieyre : Silvère Mercier « héraut de l’ABF » ne plaide pas en faveur des ouvrages antisémites en bibliothèque, à ce que je sache ?

  5. Oui, concentrez-vous sur l’arbre qui cache la forêt, surtout.

    Jean d’Ormesson aussi c’est antisémite ?

  6. Pas la peine de se la jouer démocratie directe, absence de hiérarchie, etc, si c’est pour mettre les « mauvais livres », les « lectures dangereuses », dans un carton à part.

    C’est fou comme les vieux réflexes reviennent vite.

  7. Votre petite BD s’applique très bien aux gauchos hystériques qui prétendent monopoliser l’espace, la parole et l’attention publiques, à la « Nuit Debout », oui.

    Pour le reste, la Biblio Debout est tenue, au moins en partie, par des bibliothécaires de métier, et je n’ai aucun doute qu’ils pratiquent la même censure, la même rééducation politique, au quotidien, là où ils bossent.

    Ce qui ne vaut pas mieux que les tentatives de censure / rééducation de la part des municipalités FN.

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