Trois Histoires Cruelles et Effrayantes pour les Enfants (et leurs Parents) qui n’ont pas peur de faire des Cauchemars

Illustrations : Jo Brown

Le Masque

Cela fait des années que le masque est cloué sur le mur au bout du couloir, juste entre la porte des toilettes et celle de la salle de bains. D’aussi loin que je puisse me souvenir, il a toujours été là, bêtement pendu à son ruban sur un fond de papier peint, occupé à prendre la poussière depuis des siècles, peut-être même des millénaires. Si ça se trouve, le masque se trouvait ici bien avant que la maison soit construite, même si Maman prétend qu’il s’agit d’un cadeau que son frère lui a rapporté d’Italie, que j’ai de drôles d’idées et qu’elle m’a peut-être lu trop de contes au moment du coucher.

Je ne lui trouve pourtant rien d’italien, à ce masque : avec ses couleurs vives, ses contours dentelés, ses lignes peintes en zigzags et son énorme nez, il semble plutôt venir d’une contrée oubliée où d’affreuses et grotesques créatures dissimulent leur laideur derrière des costumes. Par un miracle qui m’échappe, l’un de ces accessoires a réussi à atterrir chez nous.

Un jour, j’ai voulu en apporter la preuve à Maman : dans un sursaut de courage, j’ai réussi à m’en approcher suffisamment pour oser le décrocher de son clou et en examiner l’intérieur. Dans un renfoncement, tout à côté de l’oreille gauche et du trou pour le ruban, une étiquette à moitié effacée portait la mention « Fabriqué en Chine ». Cela prouvait bien que mon oncle avait menti lorsqu’il avait prétendu que le masque provenait d’Italie. Maman a beaucoup ri en écoutant ma théorie, mais je reste persuadé que quelque chose cloche avec ce masque… et je sais qu’il le sait : depuis ce jour, l’objet me regarde d’un drôle d’air. Avec ses grands yeux vides et sa bouche garnie de dents trop parfaites pour être honnêtes, il me dévisage d’un air sombre à chaque fois que je me rends aux toilettes ou que je vais prendre une douche. Je préfère d’ailleurs éviter de l’approcher la nuit, même s’il faut pour cela que je me retienne jusqu’au petit matin. Quand la lune est haute et mes parents endormis, j’ai l’impression que le masque m’appelle. Cette pensée me fait frissonner.

Un matin, alors que j’étais assis sur les toilettes, le masque s’est décroché de son clou pour s’écraser sur le sol dans un vacarme assourdissant. Maman s’est précipitée pour voir si je n’avais pas fait une bêtise, mais elle s’est ravisée en constatant que le ruban usé avait fini par rompre. Pendant plusieurs jours, j’ai vécu un véritable rêve : le masque, rangé au fond d’un tiroir, attendait une nouvelle attache. Même si le mur en portait encore la trace, je n’hésitais plus à aller me soulager en pleine nuit. Mais, une semaine plus tard, j’ai rêvé que le masque prisonnier criait vengeance du fond de son tiroir. Le lendemain, j’ai constaté avec horreur que Maman l’avait raccroché. Son sourire fixe et ses orbites vides paraissaient se rire de moi et de la peur qui m’habite à nouveau désormais.

La plupart du temps, je me contente de passer devant lui sans lever les yeux. Je sais qu’il m’espionne derrière ses grands trous noirs, mais je ne veux pas qu’il devine mon inconfort. Je marche tout droit jusqu’au fond du couloir, m’enferme à double tour dans la pièce que je suis venu visiter et repars sans sourciller.

Sans pour autant être amis, le masque et moi réussissions à vivre en bonne intelligence. C’était en tout cas ce que je croyais. Mon indifférence a dû l’énerver, sans quoi il ne se serait pas mis en colère.

Cette nuit, j’ai très mal dormi : d’horribles cauchemars où les monstres, les vampires et les zombies mangeurs de cervelle se relayaient pour me courir après m’ont tenu éveillé. Comme tous les matins, Maman passe la tête dans la chambre et claironne :

— Chéri, c’est l’heure de se lever !

— Dans cinq minutes, réponds-je d’une voix éraillée, comme si j’avais passé la nuit à crier dans mon sommeil.

La gorge sèche comme du papier journal, je tousse avant d’avaler une gorgée d’eau dans la bouteille que je garde au pied du lit. Chaque matin, Maman me réveille avant de prendre sa douche. Pendant ce temps, je file à la cuisine et me prépare mon bol de céréales tout seul après être passé aux toilettes. La tête brumeuse et les yeux boursouflés, j’enfile mes pantoufles pour me traîner jusqu’à la porte dans un effort titanesque. De l’autre côté de la maison, j’entends le glouglou de l’eau qui s’écoule dans la baignoire. Maman a déjà investi la salle de bains.

Je me gratte la tête et bâille à m’en décrocher la mâchoire. J’ai très envie d’aller aux toilettes, mais j’ai aussi très faim. Dans la cuisine flotte une odeur de café froid. Papa s’en va tôt et rentre toujours très tard, longtemps après que je me sois endormi. Comme les voitures qui roulent à l’essence, il dit qu’il a besoin d’un bon café avant d’aller travailler. En semaine, mon père n’est qu’une odeur de café. Je n’aime pas vraiment ça.

Réveillé par cette odeur piquante et la vessie maintenant pleine à craquer, j’accélère le pas et remonte le couloir en direction des toilettes. Maman chantonne sous la douche. Sans prêter attention au masque suspendu, je me précipite vers la porte lorsqu’une voix terrifiante croasse au-dessus de ma tête.

— Tiens tiens, comme on se retrouve…

Figé par l’effroi, je me redresse comme un ressort. Le masque paraît s’être réveillé d’un long sommeil : sa bouche, auparavant rigide comme celle d’une statue, se tord et bave telle celle d’un vieux chien. Je me frotte les paupières. Est-ce que je rêve ? Derrière des lèvres craquelées de peinture, les dents cruelles du masque scintillent comme si elles avaient été aiguisées à la lime et paraissent n’attendre que de se planter dans ma gorge. Son front se froisse comme du tissu et ses sourcils en plume sont comme des chenilles habitées d’une vie propre. Incapable de bouger, je plonge mon regard dans le sien : ces trous de néant cosmique sont habités d’une présence démoniaque.

Cela fait si longtemps que j’attends ce moment, dit le masque pendu à son clou. Approche-toi, garçon, que je te vois mieux. Mes yeux sont vides et fatigués…

J’ouvre la bouche pour hurler de toutes mes forces, mais ma voix s’est envolée. J’ai la gorge serrée comme si une main invisible la comprimait. Je gonfle mes poumons pour forcer l’air à sortir, mais le seul son que je parviens à produire ressemble plus à un sifflement piteux qu’à un vrai cri. Derrière la porte fermée de la salle de bains, Maman continue de chanter : elle ignore tout du drame qui se noue à quelques pas.

Petit oiseau, tu as perdu ta voix ? s’amuse le masque en exagérant chaque syllabe, comme si cela faisait longtemps qu’il n’avait pas parlé et qu’il avait besoin de se dégourdir la langue.

Une idée désespérée me traverse l’esprit. Je vais courir jusqu’à la salle de bains, tambouriner à la porte et obliger ma mère à m’ouvrir. Je lui désignerai alors le masque démoniaque et l’obligerai à le jeter à la poubelle, que dis-je, à le casser, à le piétiner, à le réduire en miettes et à les brûler dans un grand feu de joie. J’ordonne à mes jambes de faire un pas en avant. Le masque éclate d’un rire sardonique. Je suis paralysé, incapable de faire le moindre mouvement.

Ne te fatigue pas : j’ai volé ta voix, mais j’ai aussi besoin de tes pieds.

Mon corps avance d’un pas, cette fois sans que je le lui ordonne. Terrifié, incapable de protester, je suis prisonnier en moi-même. Le masque se gondole de plaisir et m’impose de faire un second pas, puis un troisième, jusqu’à me retrouver au pied du mur. J’ouvre la bouche, essaye de hurler à nouveau, mais aucun son ne daigne sortir. Dans la salle de bains, Maman a fermé le robinet, mais le bruit du sèche-cheveux couvre bientôt mes pitoyables miaulements.

Inutile de résister, gargouille le masque. Comme tu avais raison de te méfier…

Comme si elles ne m’appartenaient plus, mes mains se lèvent lentement pour décrocher le masque. Ce n’est plus un morceau de bois comme les jours précédents : il a la consistance du caoutchouc et se tord entre mes doigts comme un gros ver brûlant. Je crie en mon for intérieur. Lentement, le masque monte vers mon visage.

Tu verras, ça ne fait presque pas mal. C’est un mauvais moment à passer, mais une fois que ce sera terminé, tu me remercieras.

Je contracte les muscles de mes bras, mais une secousse électrique me contraint à renoncer. Son emprise est trop grande : il me contrôle comme une marionnette dont il tire les ficelles comme bon lui semble.

Dans un instant, un tout petit instant…

Le contact visqueux du masque sur mes joues me soulève le cœur. Dans un bruit de succion, l’objet se plaque contre mon front comme une limace. Au même moment, Maman ouvre la porte de la salle de bains.

— Qu’est-ce que tu fabriques avec ce masque ? demande-t-elle avec un sourire amusé. Tu voulais me faire peur ?

J’essaye d’articuler un appel à l’aide, mais mes lèvres sont désormais scellées. Les bras écartés pour lui interdire le passage, j’implore ma mère d’un regard embué de larmes. Mes pieds demeurent collés sur la moquette, plus lourds que des rochers.

— Tu vas me mettre en retard… Pousse-toi !

Je vois bien qu’elle veut passer, mais il m’est impossible de bouger d’un pouce. Dans ma tête, le masque s’esclaffe. Mes pensées se remplissent de son rire diabolique.

— Ça ne m’amuse plus ! s’énerve Maman, les bras croisés sur son peignoir.

Elle pose ses mains sur mes épaules et essaye de me repousser, en vain. Son front se plisse. Elle n’arrive pas à me faire reculer. Je suis plus lourd qu’une statue.

— Enfin, qu’est-ce que…

Je hurle en pensée et parviens à émettre un gémissement étouffé. Mes yeux trempés de larmes sont des phares de détresse. Maman finit par y lire ma terreur. Cédant à la panique, elle se penche enfin pour agripper le masque à deux mains.

— Oh mon dieu ! s’exclame-t-elle. Oh non, mon dieu !

Elle tire de toutes ses forces et une horrible douleur, comme si on essayait de m’arracher les joues à la fourchette, me déchire la peau.

— Qu’est-ce que tu as fait ?!

Maman croit que je me suis collé le masque sur le visage avec de la glu. La réalité est un peu plus simple : lui et moi ne faisons plus qu’un.

***

Le Vélo Tout-Terrain

Le matin de Noël, Arthur ouvrit les yeux et ne se fit pas prier pour enfiler ses chaussons. La maison était encore froide et endormie, et il avait neigé pendant la nuit. Le cœur battant, le garçon remonta le couloir sombre qui menait au vestibule et se faufila à pas de loup dans le salon. Le plancher craqua sous ses pas et Arthur retint sa respiration, mais les ronflements de son père ne s’arrêtèrent pas pour autant. Soulagé, il contourna la grande table sur laquelle gisaient les vestiges du repas de la veille. Au milieu des bouteilles vides et des carafes entamées, une bûche à moitié mangée fondait sur un nid de pelures de clémentines. Trop fatigués pour débarrasser, trop fatigués même pour se brosser les dents, ses parents avaient laissé le salon en plan.

— Le père Noël ne passera que si nous sommes au lit !

Arthur n’avait jamais aimé se coucher tôt, et surtout pas le soir de Noël. Une année, il s’était glissé sous le canapé pour guetter le passage du barbu. Il avait vu son père crapahuter jusqu’au garage au beau milieu de la nuit pour aller y chercher les paquets enrubannés et les déposer au pied du sapin, et il n’avait pas compris pourquoi le père Noël avait préféré déposer les cadeaux dans le garage plutôt que dans le salon. D’un autre côté, Arthur n’avait jamais vraiment cru à cette histoire de cheminées, de biscuit et de verre de lait — le père Noël étant un homme très occupé, il n’avait pas de temps à perdre —, d’autant que vu la taille de son ventre, dévorer un gâteau dans chaque maison paraissait être le meilleur moyen de se fabriquer un bon diabète.

L’enfant se faufila comme une anguille entre les chaises en vrac et rampa jusqu’au sapin. Comme l’année précédente, son père avait déjà déposé les cadeaux au pied de l’arbre et Arthur, comme chaque année lui aussi, allait inspecter les emballages pour vérifier si ses prévisions s’avéreraient exactes. Pour ce Noël, il n’aurait pas pu être plus clair. Il avait rédigé une lettre précisant qu’il ne voulait qu’un seul cadeau : une console de jeux. Outre la lettre, cela faisait trois mois qu’il répétait à chaque repas combien il désirait l’appareil, et à quel point il aimait les jeux vidéo, et combien il serait triste si le père Noël ne la lui apportait pas. D’une manière ou d’une autre, le message était passé.

Arthur se pencha sur la pile de cadeaux et chercha le sien parmi la multitude. Sa mère étiquetait toujours chaque paquet d’une belle écriture ronde. Mais il ne trouva que de minuscules emballages destinés soit à son père, soit à sa mère, et aucun pour lui. L’avait-on oublié ?

Il fit un pas de côté pour inspecter l’arrière du sapin. Derrière l’arbre l’attendait un immense paquet à son nom. Mais la boîte était beaucoup trop grande pour contenir une console de jeux.

Aussi déçu qu’intrigué, Arthur retourna se coucher et fit semblant de se réveiller quand ses parents vinrent le chercher.

— C’est l’heure ! Va déballer tes cadeaux.

L’enfant traîna des pieds jusqu’au salon et arracha le papier bariolé. Une expression de désespoir déforma son visage.

— Ça te plaît ? Le tien est dans un tel état que nous nous sommes dit que…

Pour tout cadeau, Arthur avait reçu un vélo. Un vélo tout-terrain.

D’une part, cela n’avait rien d’une console. D’autre part, il ne voyait pas l’utilité de ce nouveau moyen de transport : son propre vélo, malgré la rouille qui rongeait ses pédales et la selle qui perdait son rembourrage, faisait encore très bien l’affaire.

L’enfant se tourna et lut dans les yeux de ses parents une certaine anxiété. Pour ne pas les contrarier, Arthur leur servit son plus beau sourire et se jeta dans leur bras.

— C’est le meilleur cadeau du monde…

Avec l’aide de son père et d’une clef Allen, Arthur monta le vélo et, malgré la neige, descendit la rue pour un galop d’essai. Il fallait l’avouer, sa nouvelle monture était bien meilleure que la précédente : d’un bleu électrique, avec des pédales réfléchissantes et un boîtier de vitesses, le vélo était bien plus moderne que son vieux bicross, bien que plus lourd et donc plus difficile à manoeuvrer. C’était un vélo d’adulte, dont ils avaient baissé selle et guidon au maximum pour qu’il puisse y grimper.

— Il grandira avec toi. Il faudra en prendre soin.

Et c’était bien le problème : Arthur n’avait pas envie de prendre soin d’un vélo. Le principe d’une bicyclette était de dévaler les chemins de terre, de sauter les bosses et de faire des dérapages dans la boue, pas de rouler en ligne droite en faisant attention à ne pas le rayer.

Il fit néanmoins semblant d’apprécier son cadeau, le rangea au garage — à côté de son vieil engin qui lui avait rendu tant de loyaux services — et l’oublia ici, bien décidé à ne plus pédaler jusqu’à nouvel ordre.

— Tu ne veux pas te promener ? lui demandait régulièrement sa mère quand elle voyait Arthur s’ennuyer.

Mais le garçon refusait, vaguement ennuyé à l’idée de monter sur ce vélo si lourd, mais aussi à celle de peiner ses parents s’il chevauchait son vieux destrier. Il prétextait alors qu’il faisait trop froid, qu’il n’avait pas envie, qu’il avait mal aux pieds, qu’il était malade ou qu’il préférait lire. Pendant ce temps, les deux vélos prenaient ensemble la poussière dans les ténèbres du garage.

Une nuit, Arthur entendit un bruit dans le garage. Ses parents dormaient, et son père ronflait bruyamment dans la chambre d’à côté. Intrigué, le garçon quitta son lit, écarta les rideaux et colla son visage sur la fenêtre froide. Depuis le premier étage de la maison, on avait une bonne vue sur la rue. Dehors, rien ne bougeait et tout était noir, sinon une tache de lumière sur le trottoir produite par un réverbère sinistre. Un craquement, suivi d’un grincement, résonna de nouveau, et un frisson de terreur le fit trembler des pieds à la tête. C’était comme si quelque chose, ou quelqu’un, cherchait à sortir du garage.

Arthur ouvrit la fenêtre et se pencha au-dessus du vide. La porte du garage était entrebâillée. Le garçon plissa les paupières et vit quelque chose briller dans le noir. À cet instant, le vélo tout-terrain roula hors du garage, tout seul et en ligne droite, comme si un fantôme invisible venait de tranquillement l’enfourcher. La bicyclette salua Arthur d’un coup de sonnette et disparut au coin de la rue.

— Je dois rêver… Il n’y a que ça…

L’enfant retourna se coucher, persuadé de flotter en plein cauchemar. La situation était si absurde qu’elle l’aurait fait rire lui-même, s’il n’avait pas été si terrifié par le spectacle auquel il venait d’assister.

Le lendemain, Arthur descendit au garage. Le vélo tout-terrain était là, couvert de poussière comme si personne n’y avait jamais touché. Soulagé, le garçon raconta son cauchemar à sa mère et ils en rirent gaiement sur le chemin de l’école. Mais deux nuits plus tard, Arthur fut de nouveau réveillé en pleine nuit. Les mêmes grattements, couinements, grincements résonnaient dans le garage. Cette fois-ci, il se pinça le bras pour vérifier qu’il ne rêvait pas, bondit hors de ses draps et se pencha à la fenêtre. Le vélo, comme la fois précédente, quitta le garage de son propre chef, donna un coup de sonnette et disparut au coin. Lorsqu’il passa sous la lumière du réverbère, son ombre se dessina sur le trottoir. Aucun doute possible : personne n’était assis sur la selle. Au petit matin, Arthur raconta la scène à ses parents. Ces derniers, d’abord moqueurs, finirent par adopter des mines sérieuses.

— Plus de télévision jusqu’à nouvel ordre, mon petit monsieur ! Ces séries américaines font de la purée dans ta tête.

L’enfant eut beau leur jurer qu’il n’avait pas rêvé et que l’apparition n’avait rien d’une hallucination, ses parents ne voulurent pas en démordre. Autant vexé qu’en colère, Arthur retourna dans le garage et inspecta le vélo, qui était bien entendu revenu, sous toutes les coutures. C’était un vélo normal, et aucun moteur ni aucun mécanisme n’étaient cachés dans le pédalier. Il n’y avait qu’une seule explication possible : la bicyclette était hantée.

Le soir venu, Arthur ne parvint pas à s’endormir. Il attendait, paupières écarquillées, que le vélo se réveille. Lorsqu’il entendit les premiers grattements dans le garage, il courut jusque dans la chambre voisine et tira ses parents du lit.

— Venez !

Son père, furieux, accepta néanmoins de le suivre. Mais lorsqu’ils entrèrent dans le garage, le vélo était immobile et paraissait ne pas avoir bougé d’un pouce. L’adulte contint sa colère du mieux possible.

— Jeune homme, tu mérites une bonne punition…

Les yeux ensommeillés, il laissa échapper un bâillement et quitta le garage sans préciser la nature du châtiment. Arthur, demeuré seul en bas, darda un regard noir en direction du vélo.

— Bien joué, chuchota le garçon.

La nuit suivante, Arthur ne protesta pas lorsque ses parents lui ordonnèrent de se coucher. Mais s’il se glissa bien dans le lit, il n’enfila pas son pyjama et garda ses vêtements sur lui, prêt à bondir.

Sur les coups de minuit, le vélo se réveilla. Des coups étouffés retentirent sur les murs du garage tandis que des grincements indiquaient que la bicyclette cherchait à ouvrir la porte coulissante. L’enfant sauta hors du lit, remonta le couloir sans faire de bruit et descendit les escaliers à croupetons. Une fois dehors, il se posta devant la maison, dans la lumière du réverbère. Quelques instants plus tard, la porte du garage coulissa. Un sentiment de terreur s’empara du garçon, qui frissonna dans son manteau d’hiver. Cette fois-ci, le vélo ne donna pas de coup de sonnette. Il se contenta de rouler comme si l’homme invisible le manœuvrait et s’arrêta, bien droit, sur le trottoir face à lui. L’invitation était claire : le vélo désirait qu’Arthur grimpe sur sa selle.

— Je… dois monter ?

Les freins du vélo grincèrent. L’enfant prit cela pour un oui et, comme dans un rêve, enfourcha l’engin et cala ses pieds sur les pédales. Comme par enchantement, le vélo démarra.

 

— Bon sang, viens voir ! souffla le père d’Arthur.

Les parents du garçon, collés à la fenêtre de leur chambre, venaient d’assister au sinistre spectacle de leur fils montant sur le vélo hanté et s’éloignant de la maison.

— Je prends la voiture, dit le père.

— Je viens avec toi, dit la mère, emmitouflée dans sa robe de chambre.

 

Pendant ce temps, Arthur dévalait les rues sans effort. Le vélo pédalait pour lui. Il essaya de manoeuvrer le guidon, mais celui-ci demeurait raide comme une branche quand il essayait de le tourner. De toute façon, l’enfant savait que le vélo retournait systématiquement au garage : il n’avait pas à s’en faire.

La bicyclette quitta le pâté de maisons et s’engagea sur la route. À cette heure tardive, le cavalier et sa monture ne croisèrent qu’une seule voiture. Les phares éblouirent Arthur, mais ne parurent pas incommoder le vélo. Arthur ignorait où ce dernier souhaitait l’emmener. Mais plus il gagnait en vitesse, plus l’enfant devait pédaler vite, si bien qu’au bout d’un moment, il dut retirer ses pieds et les coincer dans le cadre.

— Héo, pas besoin de se presser !

Mais le vélo n’écoutait pas et accéléra encore. Arthur, paniqué, tenta d’écraser les freins, mais ces derniers ne voulaient rien savoir.

— Au secours ! hurla Arthur, qui filait dans la nuit au guidon d’un vélo qu’il ne contrôlait pas.

Derrière lui apparurent les phares d’une voiture. L’enfant leva les mains en l’air et les secoua pour appeler à l’aide, mais le vélo allait trop vite et la voiture paraissait ne jamais devoir les rattraper.

La sonnette du vélo tout-terrain résonna dans l’obscurité. Arthur pivota sur la selle et vit que la bicyclette fonçait droit vers un précipice. Il voulut sauter, mais ses mains restèrent collées sur le guidon.

Lancé à pleine vitesse, le vélo quitta la route et s’élança dans le vide, emportant avec lui son malheureux passager qui s’écrasa dix mètres plus bas.

La voiture s’avança lentement jusqu’au virage avant de freiner. Le père et la mère d’Arthur s’en extirpèrent, à bout de souffle, et se penchèrent sur le précipice en cherchant des yeux le corps de leur fils.

— Il est en bas ! s’écria sa mère. Il ne bouge plus…

Les deux parents échangèrent un grand sourire de satisfaction.

— Ça a fini par fonctionner, dit le père.

— Tu avais raison : ce vélo ensorcelé était un bon achat.

Soulagés de s’être enfin débarrassés de leur insupportable fils, les parents d’Arthur remontèrent dans la voiture, firent claquer les portières et regagnèrent la maison le cœur léger.

***

Les Treize Coups de Minuit

La vieille horloge du salon vient de sonner huit fois. Aussitôt, mon père se tourne vers moi et me lance un regard digne d’un duel de western. Avachie sur le tapis devant la télévision, je laisse échapper un grand soupir dans l’espoir que mon père fasse mentir ses principes et me laisse regarder les dessins animés jusqu’au bout. C’est dur à imaginer aujourd’hui, mais je n’ai le droit de veiller après huit heures que le vendredi et le samedi. En semaine, mes parents estiment que la place d’une écolière de dix ans n’est pas au pied du canapé, entre la table basse et le coussin du chien, mais dans son lit.

— À ton âge, tu as besoin de sommeil. Allez, zou !

Papa quitte son fauteuil pour éteindre le poste. Après mon départ, il le rallumera pour regarder le bulletin d’informations avant d’enchaîner sur une comédie, un match de football ou une enquête policière dont j’entendrai la bande-son à travers la porte de ma chambre. Quelquefois, le bruit des détonations me réveille. La seule raison pour laquelle mes parents m’envoient au lit est qu’ils veulent simplement passer la soirée en paix et, quelque part, j’y trouve mon compte : une fois dans ma chambre, personne ne vient m’ennuyer. J’allume la lampe de chevet, j’écoute la radio sur un vieux poste à piles et je lis jusqu’au milieu de la nuit. Il m’arrive de me passionner tellement pour un bouquin que je le lis d’une traite, tournant la dernière page alors que mes parents ronflent déjà depuis longtemps. Je m’endors la plupart du temps aux alentours de minuit. L’horloge du salon a une manière très effrayante de sonner ses douze coups, ou du moins le contexte fait-il que je la trouve effrayante. J’éteins la lumière, m’enterre sous la couette et attends, la tête sous l’oreiller, que le marchand de sable vienne me cueillir au bord de la route. Je pourrais me satisfaire de cette routine si mes amis ne discutaient pas des incroyables histoires que leurs parents les laissent voir le soir. Pour participer à la conversation, je fais semblant d’avoir vu les mêmes films et ris quand tout le monde rit.

— Même pas cinq minutes ?

— Même pas cinq minutes, répète mon père en lissant sa moustache.

C’est inutile d’insister. Vaincue, je me relève et m’étire comme un chat. La journée a été longue et j’ai un contrôle de maths à dix heures. Ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée d’aller se coucher.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit, répondent mes parents.

Après une visite aux toilettes et un nettoyage de dents en bonne et due forme, je grimpe à l’étage et referme la porte de ma chambre derrière moi. Avant de me coucher, je prends soin de tirer les rideaux pour masquer la pleine lune qui a la fâcheuse habitude d’avoir l’air de se moquer de moi. Enfin, décidant de ne pas écouter la radio ce soir, j’allume ma lampe de chevet. J’ai justement emprunté un nouveau livre à la bibliothèque : Frankenstein, de Mary Shelley.

Bien calée dans mon lit, j’entame ma lecture dans l’espoir de me fatiguer. Mais le livre est piégé, et je le trouve si passionnant que je suis incapable de le lâcher. Pour une fois que j’espérais me reposer, il fallait que je tombe sur une histoire palpitante.

L’horloge du salon sonne dix heures, puis onze. Un peu avant minuit, mes parents montent se coucher sur la pointe des pieds. Même s’ils savent que je ne dors pas — la lumière de ma lampe filtrait sous la porte —, ils aiment faire semblant de croire que je suis encore une petite fille sage.

Rapidement, un silence seulement entrecoupé des ronflements de mon père enveloppe la maison. J’ai dépassé la moitié du livre et que mes mains sont comme scotchées à la couverture. Une heure plus tard, j’achève la lecture du roman éreintée mais satisfaite. La nuit va être courte — mon père me réveillera à six heures —, mais cela en valait la peine : cette histoire de cadavre ressuscité et de docteur fou m’a passionnée.

L’horloge du salon sonne treize coups. Bizarre. Passé minuit, la mécanique est censée reprendre le décompte du début : en toute logique, la cloche ne devrait retentir qu’une seule fois. Maman a récupéré cette vieille pendule dans la maison de ses parents, d’une part parce qu’elle y prenait trop de place, et d’autre part parce qu’elle se détraque sans cesse et que ma grand-mère n’en veut plus, au grand désespoir de Papa qui ne supporte plus de devoir appeler l’horloger tous les deux mois. Ce vieux machin s’est encore déréglé, du moins c’est ce que j’imagine. Je pense aussi que mon père sera furieux.

Je ferme les yeux et, comme si la nuit avait duré des siècles, je me redresse en sursaut. Un coup d’œil sur le réveil confirme mes craintes : il est presque neuf heures et Papa ne m’a pas réveillée. J’ai non seulement raté le bus, mais aussi la première heure de cours. Bondissant hors du lit, je me précipite vers l’armoire. Pas le temps de prendre une douche, juste celui de choisir un pantalon, un sweat-shirt à capuche et une paire de chaussettes à rayures. Avec un peu de chance, je pourrai attraper un tramway qui m’emmènera en ville. Il y a justement un arrêt en bas de chez moi. Pour vérifier qu’une rame n’est pas en train d’arriver, je me précipite vers les rideaux et les écarte d’un grand geste.

Ma mâchoire manque de se décrocher.

Il fait encore nuit.

Ma tête se met à tourner. Ai-je pu me réveiller au beau milieu de la nuit en croyant le matin déjà venu ? Je n’ai pourtant pas rêvé : le réveil indique neuf heures. De ma fenêtre, la ville est aussi vide et déserte qu’au cœur d’une nuit d’hiver. Le soleil a-t-il oublié de se lever ? Au rez-de-chaussée, l’horloge du salon retentit. J’en compte mentalement les coups. Un hoquet me secoue. La pendule a sonné vingt et une fois.

— C’est pas vrai, qu’est-ce qui se passe ?!

Les cheveux en bataille, j’entre en trombe dans la chambre de mes parents. Leur lit est vide et les draps jetés au sol comme s’ils avaient dû fuir dans la précipitation. Inquiète, je procède à l’inspection de la salle de bain, puis des toilettes.

— Maman ? … Papa ?

Aucune réponse, et la peur qui commence à me grignoter l’estomac. Je dégringole les escaliers quatre à quatre. Il fait un froid de canard en bas : la porte d’entrée, déverrouillée, s’ouvre sur notre jardin plongé dans une nuit surréaliste. Dans le fond, l’horloge sonne une seconde fois ses vingt et un coups, mais je n’entends ni Papa gronder ni Maman lui dire d’arrêter de se plaindre. Un cri au bord des lèvres, j’enfile mes chaussures pour sortir dans la cour. La nuit est tellement sombre qu’on dirait qu’on a peint le ciel en noir. Il n’y a plus aucune étoile, seulement la lune énorme qui baigne la ville d’une clarté inquiétante.

— Il y a quelqu’un ?

Le quartier me renvoie seulement l’écho de ma propre voix. Ni ronflements de moteur, ni aboiements de chien, ni cliquetis des rails du tramway, ni rires d’enfants, ni coups de klaxon : la ville est déserte, plongée dans une nuit qui a décidé de jouer les prolongations.

— C’est pas vrai !

Comme frappée d’une inspiration, je retourne à l’intérieur de la maison. Le téléphone, lui, se trouve toujours sur la table, mais même si l’appareil est bien branché, il n’y a plus de tonalité. La télévision reste elle aussi inerte. Le courant a été coupé dans tout le quartier, peut-être même dans la ville et, qui sait, éventuellement dans le monde entier. Trop effrayée pour continuer, je m’effondre sur le canapé, les bras parcourus de chair de poule et tremblant comme une feuille. Il me semble entendre un bruit, et je comprends bientôt que ce sont mes propres dents qui claquent. J’entreprends de me frictionner pour me réchauffer en attendant que quelqu’un finisse par se montrer. Mais l’attente s’éternise et, chaque heure passée, l’horloge sonne un coup supplémentaire, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept fois, comme si cette folle journée avait décidé de ne plus jamais prendre fin. À travers la porte-fenêtre de la salle à manger, la lune immobile contemple toujours de son oeil unique ce sinistre monde mort et plongé dans les ténèbres.

Les heures passent. Bientôt, la peur cède la place à la faim. Je m’arrache des bras du canapé pour aller me faire un sandwich dans la cuisine. Dans le frigo, je trouve du pain rassis et une vieille tranche de fromage si sèche qu’elle paraît avoir été coupée des mois plus tôt. Mais j’ai besoin d’énergie.

Une fois repue, je me pince plusieurs fois pour vérifier que je ne rêve pas. Comme en réponse à mes interrogations, l’horloge sonne vingt-huit fois, sa mélodie monotone maintenant si longue que si je ne fais rien, elle ne fera bientôt plus que sonner sans jamais s’arrêter. Le mieux est encore de marcher jusqu’au centre-ville et de chercher de l’aide. Je ne peux tout de même pas être la dernière habitante de cette ville ! J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave à mes parents. Leur disparition, ainsi que celle de tous les autres gens, est horriblement inquiétante, encore plus que cette nuit éternelle qui s’est abattue sur nos têtes. Mais je ne trouve personne. Je crie dans les rues, frappe à toutes les portes, marche jusqu’aux villages environnants… Aussi étrange que cela puisse paraître, je suis seule désormais. Ils sont tous partis.

La vie suit son cours. Seule, je grandis entourée de ténèbres. Les semaines, puis les mois et les années s’écoulent. Le temps a transformé la jeune fille seule en une vieille femme seule. J’ai appris la débrouille, surtout pour les questions de nourriture. L’horloge sonne toujours, mais mes oreilles ne l’entendent plus. L’âge et l’ennui m’ont presque rendue aveugle et sourde — jusqu’à ce matin.

Car des ombres dansent dans le jardin. Apeurée et croyant être devenue folle, je me baisse sous l’évier de la cuisine pour ne pas me faire voir, malgré mes rhumatismes.

— Je te dis que c’est ici, gronde une voix tonitruante. Cette horloge va me rendre fou.

— Nos opérations l’ont sûrement déréglée, lui répond une autre voix, plus grave que la précédente. Je vais la faire taire une bonne fois pour toutes.

Des pas craquent sur le plancher du salon et s’arrêtent devant l’horloge. Un grand fracas de fer tordu et de bois brisé m’indique que la pendule de ma grand-mère vient de rendre son dernier soupir. Sous le coup de la surprise, je laisse échapper un petit cri.

— Hein ? Il y a encore quelqu’un ? s’exclame la première voix.

La seconde ne répond pas, mais un croassement inhumain grince à mes oreilles. J’essaye de m’enfuir, mais une main puissante m’agrippe par le col et me fait décoller du sol.

— Regarde ça, dit la seconde voix.

La chose me lâche et j’atterris lourdement sur le tapis. Ma bouche saigne. Je me retourne pour affronter mes adversaires, mais alors que je lève les poings pour me défendre, je pousse un second cri plus long et plus terrible, un hurlement de terreur autant que de tristesse.

Les horribles créatures qui sont entrées dans le salon n’ont rien d’humain : en réalité, leurs corps sont des haricots gigantesques sur lesquels, au bout d’un cou de serpent, repose une énorme tête affublée d’yeux en amande aussi grands que mes mains. Leurs doigts sont de longs tentacules gluants.

— Elle n’a pas l’air d’aimer ce qu’elle voit, dit la chose d’une voix caverneuse.

— Souviens-toi de la tronche qu’ont tirée les autres à l’époque…, dit le second visiteur.

— Ne me faites pas de mal !

Les monstres éclatent de rire.

— Te faire du mal ? Comme si nous n’avions que ça à faire.

Je me mets à bégayer.

— Que… qu’avez-vous fait du soleil ? Et des gens ?

— Nous les avons sauvés, répondent-ils comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.

Je voudrais reculer, mais mon dos bute sur la porte du réfrigérateur. Je suis prise au piège.

— Quand l’empire galactique de Kalkatumorg a détruit votre étoile par inadvertance, nous avons cru bon, en tant que civilisation bien plus évoluée que la vôtre, de venir en aide à votre espèce. En un clin d’œil, nous avons transporté tous les habitants de la Terre vers une planète plus hospitalière. Tout le monde est heureux là-bas, mais nous revenons parfois pour leur rapporter des objets qui semblent leur manquer.

— Tout… tout le monde est là-bas ?

— Tout le monde, sans exception. Enfin, sauf toi… Nous sommes désolés. Il semblerait que nous t’ayons oubliée. Il faut dire que c’était une opération de grande ampleur.

Je n’arrive pas à en croire mes oreilles. Je veux crier, trépigner, me rouler en boule et éclater en sanglots, mais mon dos est douloureux et je sais que toute protestation est inutile.

— Vous… vous allez m’emmener ? S’il vous plaît… Emmenez-moi. Je suis seule depuis si longtemps, je… j’aimerais revoir des visages. Juste des visages humains…

Les monstres échangent un regard.

— Je suis vraiment désolé, mais tu es si vieille que tu ne supporterais pas le voyage. C’est vraiment un long trajet…

— Pitié, emportez-moi avec vous !

Je m’effondre en larmes. À genoux, je rampe vers le monstre extraterrestre, qui hausse les épaules et s’écarte doucement.

— Nous sommes vraiment désolés : tu as été victime d’une bête erreur de recensement. Nous ne pouvons pas t’emmener, la route est longue jusqu’à Beta Epsilon 87. Tu mourrais sur le chemin et nous ne saurions pas quoi faire de toi.

Je répète d’une voix blanche, stupéfaite.

— Beta Epsilon 87…

Et tandis que je revis en souvenir mon existence solitaire, gâchée par un simple oubli, les créatures quittent la maison et retournent à leur vaisseau.