Autopublication : pourquoi ils veulent tous leur part du gâteau

Ce n’est pas une nouveauté : l’industrie — et à plus forte raison celle du divertissement — suit le courant, surfe sur la mode. Depuis une dizaine d’années, les plus grands succès du cinéma sont truffés de super-héros, et plus ça fonctionne, plus on en produit. Prenez deux minutes pour y réfléchir et vous trouverez cinquante exemples différents…

Ce n’est pas une nouveauté : l’industrie — et à plus forte raison celle du divertissement — suit le courant, surfe sur la mode. Depuis une dizaine d’années, les plus grands succès du cinéma sont truffés de super-héros, et plus ça fonctionne, plus on en produit. Prenez deux minutes pour y réfléchir et vous trouverez cinquante exemples différents : les vampires de Twilight sont un autre bon exemple. Les succès se contaminent, se reproduisent par spores, se répandent en imitations, en variations quelquefois subtiles, mais se déclinent toujours en répétitions. L’imitation est une composante essentielle de la façon dont nous fonctionnons, nous, humains. Et quelquefois, les vampires se dupliquent.

Pendant des dizaines d’années, l’autopublication a eu mauvaise presse. Du temps où je hantais les allées des librairies, j’accueillais moi-même les auteurs qui venaient me proposer leur livre autoédité avec un petit sourire narquois. D’une part, les couvertures étaient souvent moches (c’est encore le cas) et ne m’incitaient pas à m’intéresser à leur ouvrage, mais d’autre part, je reproduisais un certain snobisme de l’industrie, qui voyait dans ces ouvrages des produits de seconde zone. Erreur de jeunesse, peut-être. Pour autant, je n’ai à cette époque jamais rencontré d’auteur qui me fasse mentir. Mais les choses ont changé avec l’arrivée du numérique et d’Amazon.

Godt Nytaar, 1916

Aujourd’hui cent fois plus qu’hier, l’autoédition est à la mode : résultat de la fronde d’une frange d’auteurs refusant la tyrannie des comités de lecture, cette pratique a été grandement facilitée par l’arrivée de l’ebook. Les auteurs m’ont convaincus que d’excellentes oeuvres pouvaient être autoéditées, et les premiers succès planétaires n’ont pas tardé à apparaître, pour être ensuite repris par des éditeurs ayant pignon sur rue. Le numérique est un formidable terrain d’expérimentation, dans la mesure où il ne coûte pas un rond à produire (ou si peu) et qu’un échec éditorial n’entraîne pas de trous dans la caisse : la seule chose à redouter, si j’ose dire, c’est le succès.

À la façon dont le polar, puis la science-fiction et enfin la romance ont progressivement ressuscité des limbes de la production éditoriale, passant du statut de niche pour personnalités borderline à celui de mines à cash, l’autoédition est en passe de ressurgir de la décharge de notre conscience collective pour acquérir ses premières lettres de noblesse. La preuve ? Les plus grands s’y attaquent. J’étais le premier à me réjouir de cette résurrection : après tout, sans l’autoédition, le Projet Bradbury n’aurait pas bénéficié des outils de publication que j’ai utilisés. Amazon n’est pas étranger à ce retour en force : c’est lui qui en premier a voulu croire au potentiel d’une telle manne inexploitée par l’édition traditionnelle, entraînant bientôt les autres à sa suite. Amazon récolte à présent les fruits de ce qu’il a semé, et les voisins sont jaloux du jardin.

Désormais, les grands acteurs du numérique se tournent résolument vers l’autoédition : Kobo avec son Writing Life, Barnes & Noble avec son Nook, et plus récemment, Chapitre.com avec sa nouvelle plateforme d’autopublication… je ne vais pas les citer tous tant ils sont nombreux, et de là à imaginer que d’autres acteurs feront bientôt leur entrée sur le marché, il n’y a qu’un pas : le gâteau est tellement énorme qu’il serait dommage de ne pas se le partager. Jusqu’à présent, ces services d’autopublication se contentaient des versions numériques, mais ils s’attaquent de plus en plus aux versions imprimées, pour la bonne et simple raison qu’il y a beaucoup plus d’argent à se faire. En effet, là où on ne peut pas demander des mille et des cents pour fabriquer une version numérique d’un livre, l’impression a un coût incompressible (du moins dans la tête de l’auteur) et engendre des frais fixes, sur lesquels les providers de services pourront ponctionner une marge. Un plan brillant. Il suffisait d’y penser.

Là où je suis moins d’accord, c’est quand je vois certains acteurs (Chapitre, pour ne pas le nommer) tenter de profiter maladroitement de la manne, en offrant des conditions proches de l’escroquerie aux auteurs qui choisiraient sa plateforme pour autopublier leurs livres :  à l’heure où je vous parle, les CGV indiquent des droits d’auteur s’élevant à 10% du prix de vente pour tout ebook vendu hors du circuit Chapitre. C’est tout simplement une absurdité quand on pense qu’Amazon, Kobo et tous les autres offrent 70%. En l’état, je déconseillerai à tous les auteurs qui me le demanderont de s’inscrire sur cette plateforme. À noter qu’au regard du tollé suscité, il n’est pas exclu que Chapitre nous fasse le coup de la faute de frappe et annonce qu’en réalité, ces conditions étaient une erreur de leur part. L’avenir nous le dira. En tout cas, pour une société au bord de la fermeture qui cherche à se refaire une santé, je dirais que ce n’est pas un bon créneau que d’arnaquer sa matière première.

Maintenant que tout le monde s’y met, il va falloir penser à l’avenir : l’autoédition est en passe de se changer en phénomène de société, dont l’activité débordera sur celle des éditeurs traditionnels dix fois plus qu’elle ne le fait aujourd’hui. Cela ne me réjouit pas particulièrement, d’abord parce que je continue de croire que les éditeurs ont un vrai boulot à faire et qu’ils sont une véritable plus-value dans le paysage, tant par les outils qu’ils proposent que par leur expertise. Mais les éditeurs ont prouvé par le passé qu’ils sont prompts à reproduire les modes comme les autres.

J’attends donc le moment où un éditeur dit traditionnel proposera à son tour des services d’autopublication. Je pense que ce n’est qu’une question de temps avant que nous voyions émerger un tel Kraken. D’une certaine manière, les auteurs en mal de reconnaissance verraient d’un bon oeil l’idée d’autopublier leur texte sous une marque éditoriale réputée. De l’autre, les éditeurs disposeraient ainsi d’un « pool » dans lequel piocher en cas de succès fulgurant, grâce à des clauses d’exclusivité négociées au moment de la publication, et qu’ils pourraient laisser vivoter, stagner, sans que leur réputation soit en jeu. En somme, il s’agirait pour l’auteur d’une forme avancée de comité de lecture, où le succès n’est plus prédit par l’éditeur, mais testé sur un panel de lecteurs. Il n’y a pas de raison qu’Amazon devienne le plus grand éditeur du monde, non ? Je tiens les paris. À moins que d’ici-là, toute l’industrie se soit cassé la figure.

Je pense néanmoins que, dans quelques années, le vent tournera : l’édition et l’impression traditionnelles feront un come-back fracassant.

1 pensée sur “Autopublication : pourquoi ils veulent tous leur part du gâteau”

  1. Bonjour, merci pour cet article.
    La conclusion m’interpelle car il y a déjà une maison d’édition qui propose un service assez proche. Publication en ligne, notation par les internautes et publication papier à compte d’éditeur pour les mieux notés…

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