Auto-édition versus auto-publication : les vieux démons ont la vie dure

Les auteurs écrivent, les musiciens jouent, les cinéastes filment. Tout ce petit monde profite aujourd’hui d’internet pour propulser son travail dans les tuyaux, et de plus en plus en se passant des intermédiaires historiques : sans forcément parler de Beyonce qui lance son album sur iTunes ou de Josh Whedon qui offre en avant-première son film sur Vimeo, nous sommes tous témoins de cet essor de l’initiative personnelle au détriment des acteurs traditionnels, pour le meilleur comme pour le pire. Aujourd’hui, si vous avez écrit un roman (pour le sujet qui nous concerne), vous avez deux choix : chercher un éditeur, avec tous les avantages et inconvénients que comporte cette solution, ou bien tenter de vous la jouer solo et le publier via les plateformes d’auto-publication type Amazon KDP, Kobo Writing Life, Chapitre, Youscribe, Smashwords, etc.

Alors qu’il ne surprend aujourd’hui plus personne qu’un musicien dévoile un morceau sur Youtube ou qu’un illustrateur vende ses travaux via DeviantArt, nous persistons à vouloir accoler de vieux concepts au principe d’auto-édition. Je choisis à dessein ce mot — en partie car je le trouve plus joli que celui d’auto-publication — pour désigner le fait de publier un roman sans passer par l’intermédiaire d’un éditeur. Il s’agit d’une démarche éminemment personnelle et à vocation d’émancipation. Pourtant, nous singeons — quelquefois sans nous en rendre compte — des mécanismes de dénigrement qui n’ont plus vraiment lieu d’être aujourd’hui. Je m’explique.

Dans la petite communauté des auteurs dits « indépendants » (qui choisissent de publier leurs oeuvres, ou certaines de leurs oeuvres, par leurs propres moyens), on fait la différence entre auto-publié et auto-édité. L’auto-édité n’aurait recours qu’à sa propre personne pour fabriquer son produit de A à Z, tandis que l’auto-publié ferait appel aux services d’un illustrateur, d’un correcteur, de beta-lecteurs, etc, pour parachever son oeuvre et livrer un produit fini. Derrière cette ségrégation, une volonté claire d’établir une hiérarchie : certains auteurs indépendants seraient bons et d’autres mauvais car pétris d’amateurisme crasse. Je trouve cette séparation dérangeante, comme si le fait de faire appel à une foule d’autres personnes pouvait soudain transformer votre gribouillis en chef-d’oeuvre. Bien sûr, il est souhaitable de se faire relire par un oeil extérieur. Mais est-ce pour autant nécessaire de le crier sur tous les toits ? Pourquoi les auteurs indépendants continuent-ils de vanter leur processus quasi-professionnel, quand les peintres, les musiciens ou les sculpteurs n’ont cure de s’en justifier, partant du principe que seul compte le résultat final ? Heureusement, d’ailleurs.

Aston Knight

Je comprends cette volonté de classifier, bien entendu. On rabâche sans cesse aux auteurs indépendants qu’ils sont de sous-écrivains. Ils traînent la réputation lancinante de n’être pas assez bons pour franchir les barrières d’un comité de lecture. Nous savons pourtant aujourd’hui que ce n’est pas le cas et que certains font ce choix délibérément : le Projet Bradbury, de par sa nature même d’expérience éditoriale, n’aurait pas pu fonctionner autrement. Bien sûr, un système aussi décentralisé et horizontal (contrairement à la sélection verticale des éditeurs) génère son lot de déchets, mais je pourrais dire la même chose de la production de certains éditeurs, qu’ils soient majors ou indépendants. D’une façon que je ne m’explique pas, les auteurs auto-édités ont eux-mêmes établi cette frontière. Pour se rassurer, sans doute, et pour se convaincre qu’en montant de telles barrières entre leurs oeuvres et d’autres moins « parachevées », ils gagneraient en crédibilité. J’ai longtemps partagé leur avis, plus par mimétisme que par le fruit d’une réelle réflexion, mais je pense aujourd’hui que cette idée est le ver dans la pomme.

Pourquoi ? Parce qu’en réalité, nous ne faisons que reproduire — singer — les défauts qui ont amené certains d’entre nous à vouloir se passer de comités de lecture. Et si nous partions du principe que pour être jugée comme une bonne ou une mauvaise production, l’oeuvre devrait se contenter d’être… bonne ou mauvaise ? L’amateurisme a quelquefois du bon dans sa verdeur et sa vitalité, tout comme les retours de lecture à répétition finissent par désosser un livre de tout ce qui fait son sel : au final, tout ce qui compte, qu’elle soit éditée ou pas, qu’elle soit imprimée ou pas, c’est que l’oeuvre soit bonne. Je trouve que les auteurs indépendants ont déjà suffisamment à faire avec la condescendance dont on les gratifie lorsqu’ils ont le malheur d’évoquer leur stratégie éditoriale pour se tirer dans les pattes les uns les autres.

Bullseye!

Bientôt, des services verront le jour qui permettront aux auteurs indépendants de faire appel à des correcteurs, des graphistes, des illustrateurs afin d’étoffer la valeur ajoutée de leur travail. Ils existent déjà, mais sont encore peu répandus et gagnent à être connus. L’essentiel sera alors d’obtenir un produit fini de qualité professionnelle. En attendant, je veux croire que la différence entre un bon et un mauvais roman ne réside pas seulement dans le correcteur orthographique employé, mais dans le talent, l’énergie — et quelquefois, notamment dans le cas des couvertures, le discernement et le bon goût — de son auteur. Ériger des barrières vides de sens ne nous apportera rien de mieux qu’un peu plus d’amertume, d’ironie et de condescendance.

Le plus simple : arrêter de parler d’auto-édition et d’auto-publication, embrasser le statut d’auteur indépendant et, pour mettre tout le monde d’accord, créer enfin un statut juridique qui permettre à ceux qui souhaitent se passer d’intermédiaire d’exercer leur profession — car c’en est une, au même titre qu’artisan — de la manière dont ils l’entendent. À ce titre, les propositions du philosophe Bernard Stiegler m’apparaissent vraiment intéressantes.

2 réflexions sur « Auto-édition versus auto-publication : les vieux démons ont la vie dure »

  1. Je suis assez d’accord avec cet article. Mais il faut dire que certains auteurs « du dimanche » n’ont pas aidé la réputation des auteurs indépendants. Un auteur qui balance tel quel son roman sur Amazon après l’avoir relu une fois, avec les encouragements de maman et tonton, avec une couverture faite à l’arrache et une faute par ligne, pour moi, c’est quand même un peu honteux. A moins bien sûr qu’il ne le distribue gratuitement.
    Un lecteur est un acheteur, et il est en droit d’obtenir un produit de qualité. Que la couverture soit moche, passe encore, tous les auteurs ne sont pas graphistes (cela dit, un simple petit sondage sur les réseaux sociaux, et une flopée de conseils arriveront). Mais que le texte soit bourré de fautes, ça non.

    Je suis également auteur autoéditée (ou autopubliée, ou auteur indépendante, ou whatever. En réalité, je suis directrice d’une maison d’édition que j’ai créée pour sortir mon livre parce que le statut d’entreprise m’avantageait, mais ce n’est qu’une façade. Au final, je reste quand même une auteur qui a choisi de ne pas passer par un éditeur, quelles que soient les raisons de mon choix (car dans mon cas, c’était un choix, vu que j’avais une proposition, et pas des moindres)). J’ai voulu tout faire pour que les lecteurs aient le meilleur « produit » possible entre les mains. Oui, c’est sûr, cela demande un certain investissement, en temps ou en argent. Et après tout le travail effectué, j’avoue que quand je suis classée dans la même catégorie que certains auteurs qui ne se sont même pas donné la peine de corriger leur texte, ça me hérisse un peu. Après, évidemment, les commentaires des lecteurs font la différence… Mais de base, on m’a collé l’étiquette « auteur autoéditée », et donc « bouquin de merde que personne n’a voulu et qui est sûrement bâclé et plein de fautes ».

    Donc oui, je mets souvent en avant le travail qui a été effectué sur mon roman, à la fois pour rassurer les lecteurs, mais également par respect envers les gens qui ont bossé dessus (souvent en échanges de services). Je ne crois pas être en train de tirer dans les pattes des autres, ils font bien ce qu’ils veulent et je leur souhaite tout le succès possible. Et effectivement, ce sont le talent et l’énergie déployée qui font la différence entre un bon et un mauvais roman. Mais le talent a plus de chance de percer s’il n’est pas écrasé sous une couche d’amateurisme. L’adage « don’t judge a book by its cover » serait à suivre, malheureusement, ce n’est pas le cas. Moi, si je vois un livre avec une couverture bâclée, j’ai la réaction immédiate (et je ne suis probablement pas la seule) de penser que si l’intérieur est au niveau de la couverture, autant ne même pas prendre le temps de lire la 4e de couv ou de feuilleter les premières pages. C’est dommage, mais c’est ainsi pour tout, pas juste pour l’édition.

    Quant au fait que les autres artistes ne mettent pas en avant leur processus professionnel, ok, je veux bien, mais un peintre a-t-il besoin d’un écrivain ou d’un correcteur ? Ou d’un maquettiste ? Je ne crois pas. Il a juste besoin de ses pinceaux et de sa peinture. Un auteur a besoin d’une couverture, il a également (la plupart du temps) besoin d’un correcteur. Et s’il veut faire une jolie version papier, c’est pas mal aussi de savoir mettre en page son texte.

    Et pour info, dans le milieu éditorial, la distinction entre autoédition et autopublication est floue. Des éditeurs ont qualifié mon processus d’autoédition, justement parce que j’étais devenue mon propre éditeur et que j’avais agi comme un éditeur pour sortir mon livre, alors qu’un livre autopublié est un texte imprimé sur une plateforme d’autopublication, comme lulu, TBE, ou maintenant CreateSpace. C’est en tout cas la distinction que certains font. Donc la frontière entre les deux reste floue. Je suis d’accord qu’il faudrait simplement utiliser auteur indépendant, ce serait mieux pour tout le monde, et le terme auteur indépendant deviendrait alors immédiatement synonyme (malheureusement) de « bouquin de merde balancé sur une plateforme d’autopublication », mais ça, on n’y peut rien.

    Je tiens tout de même à préciser que dans le milieu éditorial (que je fréquente depuis maintenant 12 ans vu que je travaille pour plusieurs maisons d’édition), les auteurs se tirent dans les pattes en fonction de la taille de la maison, du tirage du livre, du format (exclusivement numérique, exclusivement papier, papier et numérique). Je ne parle même pas des auteurs à compte d’auteur qui, eux, sont carrément une classe à part. Pour beaucoup de lecteurs, d’ailleurs, autoédition = compte d’auteur.
    Au final, je pense que changer la terminologie ne changera pas le fond du problème… Mais c’est bien de rappeler à tout le monde qu’on est dans le même bateau et que ce serait mieux de s’entraider. Faire de la pub pour un autre livre (autoédité ou non) ne nous enlèvera pas des lecteurs, au contraire.

  2. « Bientôt, des services verront le jour qui permettront aux auteurs indépendants de faire appel à des correcteurs, des graphistes, des illustrateurs afin d’étoffer la valeur ajoutée de leur travail »

    En tant que correcteur, j’avoue que ce futur me fait rêver… J’espère qu’on y arrivera !

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