L’auto-édition « honteuse », celle qui ne dit pas son nom

L’édition est un symbole : celui d’une réussite, d’une validation aussi. Un livre, en étant édité par un tiers, accède à une reconnaissance qui pour encore nombre d’entre nous a valeur de récompense symbolique – à défaut d’être une récompense pécuniaire, puisqu’on sait désormais très bien, notamment au travers de mouvements comme #PayeTonAuteur ou #AuteursEnColère, qu’être édité n’est pas synonyme de paiement « à la hauteur de l’honneur ». Oui, on cherche à être édité·e parce qu’on désire une reconnaissance, un aval, davantage encore qu’une rémunération en espèces sonnantes et trébuchantes. Et cette reconnaissance fait parfois même défaut aux écrivains qui ne la sollicitent pas.

Je m’interrogeais tout à l’heure au sujet de ces noms d’édition bidons qui fleurissent sur les fiches-articles des libraires en ligne, au premier rang desquels Amazon. Beaucoup d’auteurs auto-édités choisissent, à dessein, de ne pas laisser vide la case « éditeur », et préfèrent la remplir avec un nom inventé de toutes pièces. Vous savez de quoi je veux parler : de cette réticence que nous éprouvons à un moment à admettre que oui, cet ouvrage est le mien et non seulement j’en prends toute la responsabilité, mais je revendique mon indépendance. Un nom d’éditeur bidon, c’est si facile à trouver : Totoro Publishing, Éditions de la Larme à l’Œil, Mon Chatounet Éditeur, etc (ne cherchez pas, ceux-là n’existent pas – et s’ils existent, vous feriez mieux d’en changer).

Je pourrais parler aussi de l’auto-édition déguisée, qui consiste à créer soi-même une vraie société, une autoentreprise ou une association, et à cacher ses publications auto-publiées derrière la pseudo-validation de cette structure. Je connais bien ce dossier : j’y ai moi-même eu recours. Et je refusais d’y voir une quelconque forme d’auto-édition, même si je décidais moi-même du titre, de la couverture, de la date de publication, de l’achèvement du manuscrit, etc… Je me cachais derrière.

En somme, j’éprouvais une forme de honte.

Cette honte est largement répandue dans notre corporation. Je me demande si elle naît d’autres situations, ou si la simple injonction à « être publié » n’en est pas la seule cause. Combien de dîners passés à expliquer que oui, on écrit, mais que non, on n’est pas édité, et à recevoir les regards fuyants comme autant de désaveux ? Nous sommes tous passés par là. L’autoédition a quelque chose de subversif, en ce sens qu’elle décide sciemment d’ignorer les mécanismes de validation communément acceptés (et largement entretenus) par le grand public et l’industrie du livre.

Peut-être que le premier pas vers une meilleure considération de l’auto-édition, c’est de l’assumer entièrement. Et en parallèle, de faire œuvre de pédagogie avec ceux qui pensent toujours qu’un auto-édité est nécessairement un rejeté du système classique.

❤️

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Photo d’illustration par Andrew Worley via Unsplash
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6 réflexions sur « L’auto-édition « honteuse », celle qui ne dit pas son nom »

  1. Les auteurs indépendants, sont obligés de créer leur maison d’édition. Le statut « d’auteur indépendant » n’existe pas et légalement vous êtes un éditeur plus qu’un auteur. Les responsabilités ne sont pas les mêmes.

    C’est pour cette raison qu’Amazon vous force à spécifier le nom d’une « maison d’édition » avant de mettre en ligne votre prose. De ce fait vous êtes pénalement responsable de vos propos car éditeur. Sur internet on appelle cela une modération « à priori ».

  2. Amazon ne force pas : si tu ne mets rien, elle indiquera « Createspace », sa filiale d’impression à la demande.

    Quant à l’obligation de créer son entreprise, oui, c’est vrai. Mais il y a une différence entre écrire « publié par Elijaah Lebaron » et « publié par ELB Publishing International » 😉

  3. J’avoue tout, j’ai effectivement utilisé le nom de mon chat pour inventer une maison d’édition bidon… Mais c’était pour remplir la première page de mon manuscrit et amuser mes bêta-lecteurs^^.
    En tant qu’autrice pas encore publiée du tout, c’ets vrai que j’aimerais bien avoir le sceau d’une maison d’édition, surtout pour me rassurer moi-même que « j’ai le niveau ».
    Du point de vue des lecteurs, je pense que les choses sont en train d’évoluer. Il y a de plus en plus de gros succès provenant de l’auto-édition, et de plus en plus d’auteurs qui choisissent de s’auto-éditer après avoir été publiés traditionnellement et qui emmènent leur public avec eux. Les mentalités sont en train de changer…

  4. Ah tiens? Je suis surprise de ce que tu dis par rapport à tes publications. Mais peut-être que tu ne travaillais pas tout seul dessus? Pour moi, il a toujours été clair que les Éditions Laska étaient aussi une façon de m’autoéditer. Ce n’était pas pour faire semblant d’avoir un éditeur.

    Cela dit, quand les questionnaires te font « êtes-vous publié à compte d’éditeur ou en autoédition? », j’ai toujours un petit ricanement, parce que j’ai envie de dire : les deux, mon capitaine! C’est une question qui sous-entend qu’un auteur ne peut pas être *aussi* un éditeur, ou encore qu’un autoédité n’a pas d’éditeur… Ce qui est un préjugé en soi. Pourquoi « auteur autoédité » plutôt qu’éditrice de mes propres romans?

    J’aime bien y penser comme ça. On pourrait dire que, dans mon expérience d’éditrice, j’ai rarement trouvé les textes que je rêvais d’éditer, alors j’ai décidé de les écrire moi-même! C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi un pseudonyme pour écrire (et j’en ai 3 autres en réserve pour d’autres types de fiction). C’est un peu l’équivalent écrivain de la « maison d’édition bidon ». Moi, j’aime l’idée d’éditer des auteurs bidon qui sont en fait moi-même. J’aime l’idée que je pourrais me construire ma petite écurie d’auteurs et qu’à ma mort, on découvrirait que c’est moi qui ai tout écrit.

    Enfin, c’est une partie de moi. Une autre partie adore se dire autoéditée. Au fond, tout ça est très personnel, je me demande si on peut l’expliquer. Par exemple, je lutte encore contre la honte d’avouer que j’écris de la romance (donc, en théorie, j’imagine très bien ce que tu veux dire). Mais l’autoédition, non, je n’ai aucun mal à l’assumer. En fait, la plupart des gens dans mon cercle social n’y connaissent tellement rien (je pense), que pour eux cette distinction n’a même de sens, il faudrait que je la leur explique. Je leur dis que mon livre est paru, qu’il est en vente*, et ça leur suffit. Pour eux je suis une « vraie ». Ils ont absolument zéro idée de comment fonctionne l’industrie du livre, des différents maillons de la chaîne traditionnelle, etc.

    Sinon, au Québec, il n’y a pas de différence juridique entre une entreprise individuelle et un travailleur autonome. Cela dit, il n’y a rien à créer du tout… Il suffit de se lancer en affaire et hop! on est en affaires.

    * Par contre, oui, c’est vrai que la rémunération joue pas mal dans la perception qu’ont les gens de ton activité comme étant « pro » ou pas. Mais la personne lambda se préoccupe justement beaucoup plus de tes ventes que de ton éditeur… Je ne sais pas si c’est mieux; c’est un autre biais.

  5. Marrant, j’ai l’impression qu’en France la question est bcp plus prégnante : c’est en général la deuxième question qu’on me pose, juste après « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » : « ah oui, édité et tout ? »

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