Auto-édition : arrêtons de nous tirer dans les pattes !

Prenez un article sur l’auto-édition au hasard, de préférence écrit par un auteur ou une autrice auto-édité·e. Il y a de bonnes chances pour que ledit article soit critique à l’égard de quelque chose. Évidemment, critiquer c’est faire preuve de recul : en soi, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais là où ça se gâte, c’est que l’article en question est souvent critique à l’égard des autres membres de la communauté ; à savoir les autres auteurs·trices (rarement soi, faut pas déconner non plus).

Bien sûr, on ne cite jamais nommément – on ne veut pas se faire d’ennemis. D’ailleurs je ne citerai moi-même aucun article répondant à ces critères. Je le laisse à votre appréciation. Nous en avons tous un en tête. Peu importe les noms, d’ailleurs, puisque ce qu’on critique, ce sont les autres – une masse floue, toujours étrangère au cercle dans lequel on gravite, mais une masse à n’en pas douter. Et cette masse, par sa médiocrité, voire par sa malhonnêteté, discrédite le travail de la minorité talentueuse et intègre. En vrac :

  • faire des couvertures moches, ça discrédite le travail des autoédité·e·s
  • laisser des fautes d’orthographe, ça discrédite le travail des autoédité·e·s
  • faire de mauvais résumés, ça discrédite le travail des autoédité·e·s
  • faire des livres trop chers, ça discrédite le travail des autoédité·e·s
  • proposer ses livres gratuitement, ça discrédite le travail des autoédité·e·s
  • bâtir des intrigues bidon, ça discrédite le travail des autoédité·e·s

Je pourrais continuer cette liste tout l’après-midi. C’est toujours la faute des autres auteurs auto-édités si l’auto-édition souffre d’une mauvaise réputation. Ce sont les autres qui ne font pas comme il faut. Ce sont les autres qui s’y prennent mal, pire, qui occultent le soleil des gens de talent par leur infinie faculté à produire des résultats piteux. C’est de la faute des auteurs qui proposent leurs textes gratuitement si les lecteurs ne veulent plus payer pour lire des histoires. C’est de la faute de ceux qui mettent des nouvelles à 5€ si les gens ne veulent plus acheter de livres indés – tu comprends, c’est qu’à ce prix ils se font pigeonner.

On trouvera peu de gens pour critiquer les choix des libraires – les pauvres font de leur mieux, avec toute cette surproduction, et puis ils n’ont pas le choix. On trouvera également peu de gens pour critiquer les éditeurs – eux aussi font ce qu’ils peuvent, et puis on ne voudrait pas en froisser un qui serait potentiellement intéressé à l’idée de vous éditer. Il faudra creuser aussi pour trouver des critiques à l’égard des vidéastes littéraires, des blogueurs et blogueuses, qui manifestent peu d’entrain à l’idée de se plonger dans des lectures non-estampillées du sceau de leur collection préférée, ni même de curiosité – des fois qu’ils se mettent en tête de lire mon livre, tu comprends. Personne pour critiquer les systèmes de distribution, personne pour critiquer les choix des plateformes, peu de gens pour critiquer Amazon, devenu le Graal des indépendants. Mais comment peut-on se qualifier d’indé quand on ne fait que se laisser asservir par un autre géant ?

Non. C’est plus pratique de critiquer le voisin ou la voisine. C’est lui qui devrait changer. C’est elle qui devrait arrêter d’écrire, et arrêter de pomper l’oxygène de tout le monde. C’est simple, non ? C’est à cause d’eux que l’auto-édition va si mal. À cause d’elles que personne ne la considère.

Mais au fond, on est encore face à un problème de validation. De légitimité. Les auteurs indépendants ne disposent pas de sceau de validation décerné par l’éditeur, alors il faut qu’ils trouvent un moyen de se jauger, de se placer sur l’échelle du mérite, de grappiller des places sur le podium. Et quelle meilleure manière de le faire que de critiquer le travail du voisin. Tu la vois, la mesquinerie ? Alors qu’il suffirait de faire front commun pour avancer, monter des structures, s’imposer, on préfère se tirer dans les pattes en espérant être le dernier survivant, le finaliste de Koh-Lanta.

Mais on ne se grandit pas à dégommer le travail des autres – même si c’est pour tirer dans le tas, ne dénoncer qu’une masse. Cessons ces disputes puériles qui, au fond, n’ont qu’une seule vocation : cajoler notre ego, du moins le redorer un peu. Parce que oui, c’est pas facile d’être un indépendant. C’est même plutôt compliqué.

Mais c’est encore plus compliqué quand les seuls qui conspirent à votre perte viennent de l’intérieur.

❤️

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Photo d’illustration : Ruth Caron, via Unsplash

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5 réflexions sur « Auto-édition : arrêtons de nous tirer dans les pattes ! »

  1. En fait, j’ai l’impression que ce n’est pas tant la production d’autrui (quel que soit le critère: qualité texte, couverture, prix, stratégie commerciale…) que l’on critique indirectement que, par jalousie, la part de visibilité que les confrères nous volent.

    Un peu comme les feuilles d’un même arbre (l’auto-édition): nous prenons ombrage des triomphes de nos *concurrents* plutôt que de se réjouir des succès de nos *confrères*, si tu saisis mon analogie.

    C’est cette jalousie qui aura notre peau. Et comme tu le dis, l’ennemi, là, est intérieur.

  2. Je rejoins complètement Olivier sur son commentaire.
    Depuis que je fréquente les réseaux sociaux, j’ai l’impression que nombre d’auteurs déjà en place voient l’arrivée d’un nouveau avec appréhension. Comme s’ils craignaient que son apparition allait lui voler des lecteurs potentiels.

    Nous ne vendons pas des boîtes de haricots verts — je n’ai rien contre les haricots verts. Il n’y a pas de date de péremption. Un lecteur aime plusieurs styles, plusieurs genres, plusieurs auteurs. Chacun a sa manière de raconter une histoire. Il faut arrêter cette mise en concurrence implicite. Non, tel auteur, qui publie tel livre ne le fait pas avec l’intention de piquer l’audience du voisin.

    Après, pour me faire l’avocat du diable, je dirai que, malgré tout, il existe certains textes qui piquent les yeux de par leur orthographe ou modélisation hasardeuse — ne nous voilons pas la face non plus. Des inconvénients que l’on peut compenser en amont, en confiant le toilettage de son texte à des personnes extérieures.

  3. Il me semble que c’est un mal qui est courant – limite le « mal du siècle »: la capacité de se lancer dans des querelles de chapelles et de se concentrer sur ce qui divise plutôt que sur ce qui rassemble. J’ai déjà vu les mêmes blagues dans le milieu du jeu de rôle, dans l’associatif. Et, quelque part, aussi une politique, mais c’est un autre sujet.

    Je soupçonne que c’est en partie dû à une vision des choses « commercialisée », un côté « winner takes all » qui ne donne pas envie d’aller vers l’autre, et savamment entretenu par des histoires (souvent anecdotiques) de trahison à grand spectacle.

    Ou alors c’est que les gens aiment un peu trop le drama.

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