Julien

Julien (70)

Parasite

J’ai tout de suite compris qu’elle n’était pas d’ici. Il y avait son apparence physique, bien sûr : petite, chauve, d’étranges cicatrices de chaque côté du crâne qui m’avaient évoqué des ersatz de branchies… mais ce n’était pas le nœud du problème. C’était autre chose, de l’ordre de l’intuition. Comprenez, mes rêves grouillent de personnages bancals et monstrueux : je ne crois pas faire exception, c’est même plutôt commun. Chaque nuit est un voyage dans mes contrées internes, et chacun de ces voyages se termine mal. Je me suis accommodé des cauchemars, c’est le prix à payer quand on lit trop, et il n’est pas très élevé quand on aime comme moi passionnément dormir. Ce cirque de monstres m’est familier.

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Petit dieu

Salut Dieu. C’est comme ça qu’il lui parle, à Dieu, c’est comme ça depuis qu’il l’a trouvé au pied de cet arbre aux branches cassées, alors qu’il était lui-même complètement cassé en dedans. Il l’a vu étalé par terre, tout nu, tout rose et minuscule, il s’est accroupi sans faire de bruit, l’a regardé couiner, trembler au vent, et puis il l’a pris dans le creux de ses mains et lui a dit Salut Dieu, sans plus de formalité. Alors oui, c’était la première fois qu’ils se rencontraient et il aurait pu y mettre les formes. Mais une sorte de connivence s’est immédiatement installée entre eux deux, au premier regard – enfin presque, car les paupières de Dieu étaient encore…

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Gouffre

Marcel regarde sa montre. Ses gestes sont lents, comme empesés d’anxiété, et les rires des passants glissent sur lui comme autant de frissons de solitude. Le centre commercial est un monstre, un Léviathan hanté par l’esprit d’une culture dont il ne partage pas les codes, mais c’est encore l’endroit le plus pratique pour acheter des vêtements. Il scrute à nouveau sa montre. Trois heures dix. Et s’il ne venait pas ? Impossible. Clément ne raterait l’un de leurs rendez-vous pour rien au monde. Clément est un ami sérieux, c’est en tout cas comme cela qu’il aime à se définir. Un ami sérieux, c’est un ami qui prend les gens qu’il aime au sérieux. C’est suffisamment rare pour être remarqué. Un…

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Amis

La peur au ventre, le conservateur écarte lentement les rideaux. Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, là, tout autour du musée. Les émissaires de la tribu l’avaient pourtant prévenu, mais sur le moment il n’a pas vraiment accordé beaucoup de crédit à leurs menaces : difficile d’imaginer des gens qui passent l’essentiel de leur temps nus au cœur d’une forêt impénétrable investir soudain la ville et encercler le centre culturel. Pourtant voilà, c’est ce qu’ils font. Et c’est une catastrophe. — Où est la directrice ? demande-t-il sans quitter des yeux le parking noir de foule. — Son poste ne décroche pas, répond son assistant. Lucio regarde sa montre. Il est encore trop tôt, elle n’est pas arrivée. Et…

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Robbie

Mona inspecte l’emballage. La boîte est si grande qu’on en fait à peine le tour des deux bras. Design minimaliste, lignes claires, typo soignée. Posée ainsi sur la table du salon, elle ressemble à l’icône d’un culte du futur, comme une sculpture votive. Vincent revient de la cuisine. Dans sa main, une grande paire de ciseaux. Mona hésite. — Attends, ne l’ouvre pas. — Pourquoi ? — La magasin ne le reprendra pas si on ouvre la boîte. — Pourquoi tu voudrais le rendre ? — On aurait peut-être dû prendre un chien, finalement. — Encore cette histoire de chien ? Tu sais bien que c’est un dérivatif, le chien, une projection. Ce n’est pas d’un chien dont tu as…

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Incendie

Dehors, l’orage. La ville s’écrase, sa nuque ploie. Au loin, les premiers éclairs zèbrent la nuit de stries incandescentes. Ça gronde doucement, comme un chat qui ronronne, pense Uzoamaka. Elle s’arrête un instant pour profiter du ciel. Les lumières de la ville teintent les nuages de nuances de rouille, une rouille qui se mêle en halos contagieux aux fumées d’échappement. Immobile parmi la foule, elle est désormais un obstacle. Les passants la contournent. Elle sent leur irritation vibrer en elle à chaque frôlement. Elle devient un rocher que le courant ne parvient pas à entraîner plus loin. La ville, à sa manière, est un écosystème qui obéit à ses propres lois. — Bouge ! grogne un vendeur de hot-dogs qui…

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Théorie de la chaussette disparue

La machine à laver a bel et bien rendu l’âme, mais c’est une question de point de vue selon son propriétaire. L’appareil barbotte dans une flaque, tel un cachalot échoué sur les plages de Normandie. Tambour ouvert, programmateur HS, il semble avoir trouvé la paix dans ce petit jardin de banlieue. Un mince filet d’eau trouble s’écoule encore du tuyau de vidange, comme si la panne avait eu lieu seulement quelques minutes plus tôt. William ramasse l’embout pour mieux l’examiner. Il a enfilé des lunettes de protection ainsi que d’épais gants de chimie d’ordinaire réservés à la manipulation de produits toxiques. — Vous utilisez quoi comme anticalcaire ? demande-t-il au type qui l’a invité à venir examiner son électroménager. —…

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Coprophages

Paul soulève le couvercle. Frappé d’un haut-le-cœur, il le repose aussitôt. — Qu’est-ce que c’est que cette merde ? Personne ne connaît Marc sous un autre nom que « Marc » – il semblerait que son nom de famille ait été oblitéré. Marc hausse les épaules, et il a beau avoir l’air désolé, c’est à peu près tout ce qu’il peut faire pour Paul. Sa fiche de poste est claire : Marc accueille les clients, traite leurs demandes, fait le tri parmi leurs exigences souvent fantasques et se contente de présenter les produits aux autres équipes, c’est tout. Son territoire s’arrête là où commence celui de Paul, le marketing manager du pôle Products. — Est-ce que c’est ce que je…

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Doppelgänger

Je déteste le courrier. Il n’y a rien qui m’angoisse davantage. J’imagine qu’il a existé une époque où l’on ne recevait pas que des factures, des amendes, des relances d’huissier et de la publicité. Toujours est-il qu’elle est révolue : le courrier ne sert plus qu’à transmettre des mauvaises nouvelles. Et les boîtes à lettres fermées m’ont toujours empli d’une crainte inexprimable. On ne sait pas ce qu’on va trouver dans une boîte à lettres fermée. À l’instar de l’expérience de Schrödinger, elle peut contenir tout et son contraire tant qu’elle n’est pas ouverte. Je me débrouille toujours pour examiner son contenu le plus vite possible, en général plusieurs fois par jour, et en tout cas à chaque fois que…

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Les heures qui nous séparent de l'aube

La nuit n’est pas bavarde. Elle retient son souffle. Quelque chose électrise les arbres. Les oiseaux se sont tus. Guillaume s’éponge le front à l’aide de sa casquette. Il n’y a pas d’air ce soir, pas plus qu’il n’y a d’étoiles : elles ont été dévorées par la lune gloutonne. Une chance, on y voit clair comme en plein jour. — Tu t’en sors ? chuchote Olivier. Le garçon n’a pas quitté des yeux le rideau d’arbres depuis plus de vingt minutes. D’habitude la forêt les accueille, mais ce soir elle les encercle. En état de siège, les adolescents se sont réfugiés derrière leurs tentes : s’enfermer dedans reviendrait à perdre en visibilité, ce serait bien trop risqué. Olivier hésite…

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