Voyage en BD au pays des fantômes japonais : Kitaro le repoussant, le chasseur de yokais de Shigeru Mizuki

Depuis plusieurs années, le shintoïsme et son panthéon éveillent inlassablement ma curiosité : mélange de bouddhisme et de croyances animistes ancestrales, cette spiritualité est également au cœur d’un folklore, et surtout d’un bestiaire, d’une richesse incomparable.

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Ainsi, au fil de mes rencontres avec les fantômes japonais, j’ai fini par croiser le chemin de Kitaro : c’était cet été, au musée du quai Branly, à l’occasion de l’immense et spectaculaire exposition Enfers et Fantômes d’Asie (dont je vous reparlerai). Dans une petite vitrine consacrée à la pop culture, on pouvait admirer des figurines en plastique à l’effigie de yokais, ces fantômes japonais exubérants et farceurs. Elles étaient tirées d’un manga des années 60 dont je n’avais jamais entendu parler : Kitaro le repoussant (ゲゲゲの鬼太郎, GeGeGe no Kitarō), édité en France aux éditions Cornélius.

Puisque la librairie du musée proposait les premiers tomes à la vente, j’ai  jeté mon dévolu sur le premier. C’était une bonne idée, car j’avais trouvé là une source de dépaysement quasiment inépuisable : c’est une véritable plongée dans l’imaginaire collectif du Japon qui attend le lecteur, parfois si bizarre – peut-être en raison immenses différences entre nos deux cultures – que cela en devient vertigineux. À n’en pas douter, vous n’avez jamais lu quelque chose de semblable.

L’histoire de Kitaro commence sur un mystère médical : Mizuki (une sorte d’avatar de l’auteur) est chargé d’enquêter sur une étrange transfusion sanguine qui a transformé plusieurs patients en morts-vivants. Parcourant le fichier des donneurs, il finit par retrouver l’adresse de la personne dont le sang contamine les vivants. Cette adresse, il la connaît puisque c’est juste à côté de chez lui : il s’agit d’un vieux temple sinistre et abandonné où plus personne ne va. Mizuki s’y rend, et tombe à sa plus grande stupéfaction sur un couple de morts-vivants très amoureux. La femme est enceinte, et son mari est malade de la lèpre : c’est pour soigner sa maladie qu’il a vendu son sang. Ils le supplient de ne pas les dénoncer. Épouvanté, Mizuki s’enfuit. Mais rongé par le remords, il revient bientôt… et trouve le couple définitivement mort.

Il enterre la femme dans le cimetière voisin, mais soudain la terre remue… et voilà qu’apparaît Kitaro, le nouveau-né sorti du ventre de la morte-vivante.

Hanté par la disparition des parents de l’étrange bambin, Mizuki accueille Kitaro chez lui. Mais l’enfant ne vient pas seul : son père s’est en quelque sorte réincarné dans l’un des yeux de son propre cadavre, et roulant hors de son orbite, accompagne désormais son fils tel un Jiminy Cricket né au pays des fantômes. Quand je vous disais que c’était un peu dingue…

L’enfant grandit très vite, et bientôt la cohabitation n’est plus possible : déjà, Kitaro est assez laid (on n’en attendait pas moins du fils d’un couple de morts-vivants), mais il est aussi inexplicablement attiré par les choses étranges et par les lieux hantés. Encouragé par son père-œil, il décide donc de quitter le foyer qui l’a accueilli et de partir sur les routes.

À mi-chemin entre le monde des vivants et celui des esprits, Kitaro agit en passerelle : quand un mortel rencontre un problème avec un yokai, il peut faire appel à Kitaro, qui trouvera alors une solution pour apaiser l’esprit en colère. Ainsi, la bande dessinée se découpe en petites historiettes lisibles indépendamment : à chaque fois, Kitaro est chargé de démêler un problème lié au monde des fantômes. Son expertise est bientôt reconnue dans tout le Japon, et son nom chuchoté via un bouche-à-oreille efficace : même les ministres font appel à ses services.

Chaque aventure est aussi singulière que les autres, certaines très courtes, d’autres plus longues (j’ai tendance à préférer les courtes), et Kitaro devra à chaque fois rivaliser d’intelligence et de sagacité pour résoudre les mystères et les problèmes qui s’offrent à lui. Heureusement, il sera aidé par plusieurs esprits amis (enfin, plus ou moins amis, car on ne peut jamais vraiment faire confiance à un yokai) et finira toujours par l’emporter.

Le travail de Shigeru Mizuki sur Kitaro le Repoussant est intéressant à plus d’un titre. En plus d’être divertissant et dépaysant, l’histoire de cet enfant à cheval entre deux mondes dépeint un monde où matériel et spirituel ne seraient pas les deux faces d’une pièce qui ne se rencontreraient donc jamais, mais bel et bien deux univers intimement mêlés, différents mais comme bâtis en miroir. Dans le monde de Kitaro, personne ne s’étonne de croiser le chemin d’un fantôme (par contre on le regrette, c’est certain).

En imbriquant notre réalité tangible avec celle, plus versatile, des esprits farceurs et des démons, l’auteur dresse le portrait d’une société pas toujours à l’écoute de ce qui ne lui ressemble pas, dont le pragmatisme menace parfois l’existence même de l’intangible, mais qui finit toujours, par la force des choses, par se réconcilier avec lui. Il y a de la chaleur dans Kitaro – de celle qui nous faisait croire aux esprits de la nature quand nous étions enfants.

Si vous en venez à vous intéresser à l’œuvre de Shigeru Mizuki, vous réaliserez que l’auteur s’était en quelque sorte donné pour mission de populariser le folklore animiste japonais : en véritable ambassadeur du monde des esprits,  beaucoup de ses ouvrages tournent autour des yokais, depuis son formidable Dictionnaire des yokais aux éditions Pika au traité d’anatomie fantaisiste À l’intérieur des yokais, toujours aux éditions Cornélius. J’aurais l’occasion de vous en dire deux mots très bientôt.

En attendant, Mizuki a rejoint le monde des esprits en 2015. Je suis certain qu’il s’y amuse beaucoup, car le shintoïsme a le mérite, tout comme d’autres cultures, de ne pas toujours prendre la mort au sérieux.

Les 11 (magnifiques) tomes de Kitaro le Repoussant sont édités chez Cornélius. Et puisque vous êtes toujours là, sachez qu’il existe également une adaptation assez récente de Kitaro en anime, réimaginée pour notre époque puisque désormais les yokais hantent également les smartphones. Gare à vous !

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