Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous…

Il y a de l’eau dans le gaz entre la création artistique et internet : chasse au piratage, fermeture des forums, projets de durcissement du droit d’auteur en France comme à Bruxelles… Avec l’indéfectible soutien de la politique, l’industrie culturelle regagne peu à peu le terrain qu’elle avait cédé et entend bien l’étendre encore, menaçant chaque jour davantage l’idée même d’une culture librement partagée.

La question dépasse largement le cadre du piratage : ce sont deux projets de société, radicalement opposés, qui s’affrontent sur le terrain de la création, d’internet et des libertés individuelles. D’un côté les industries culturelles – aidées par l’écrasante majorité du personnel politique qui n’entend que la sauvegarde d’intérêts économiques pourtant de plus en plus concentrés – qui se cachent derrière la protection des artistes pour satisfaire leur soif de contrôle des flux et verrouiller leurs sources de revenus. De l’autre quelques imbéciles, des fous, des utopistes dont je m’honore de faire partie. Ces personnes imaginent un monde où la culture et le savoir circuleraient librement au bénéfice du plus grand nombre, parce qu’elles les croient vecteurs d’élévation et d’émancipation. L’un de ces projets verrouille. L’autre ouvre les portes en grand. Continuer la lecture de « Culture libre : artistes, nous aurons besoin de vous… »

« Okja », une fable animiste et végétaliste

Il y a tellement de belles choses dans Okja que je ne sais même pas par quoi commencer. Film-fable de Joon-Ho Bong – réalisateur et scénariste sud-coréen, auteur entre autres de Mother, The Host et du Snowpiercer –, Okja me fait tout d’abord réaliser à quel point j’aime les histoires simples. Une histoire simple, avec des enjeux clairs, c’est une histoire qui fonctionne – une histoire qui fonctionne, c’est une histoire qui touche profondément la personne qui la reçoit, et c’est pour cette raison qu’on écrit. Continuer la lecture de « « Okja », une fable animiste et végétaliste »

[NOUVELLE] « Délicates et fragiles »

J’ai décidé de relancer un Projet Bradbury le 22 août prochain : écrire 52 nouvelles en 52 semaines. En guise d’interlude et pour patienter, voici un petit texte tout doux écrit ces derniers jours…

{ Cette histoire vous est confiée. Vous en êtes le gardien. Cette responsabilité vous incombe. Sans vous, elle disparaîtra. C’est de cette façon que survivent depuis toujours les choses insignifiantes. }

C’est presque autant une tache qu’une forme, pense-t-elle, mais comment trancher ? Personne ne se préoccupe du sort d’une tache – c’est un vestige, une empreinte, quoi que ça ait été ça appartient au passé, ce n’est plus parmi nous. Alors qu’une forme, c’est autre chose… Une forme réside là où elle se trouve, elle s’y insère en un lieu et en un temps. Ce n’est pas un souvenir… Même floue, une forme est un marqueur de concret.

À quatre pattes sur la glace, Paule plisse les paupières pour mieux scruter l’objet de sa curiosité. Le froid traverse ses gants, il monte à travers ses orteils, ses genoux et ses paumes. Ni vraiment forme, ni vraiment tache. La fillette retire son gant et toque du doigt contre le ruisseau gelé. Celui-ci lui renvoie le son mat des portes condamnées. Continuer la lecture de « [NOUVELLE] « Délicates et fragiles » »

L’école et la famille comme fabriques du citoyen critique et éclairé

Mon article d’hier sur le caractère pernicieux, pervers et pervasif des écrans et de leur multiplication a généré quelques commentaires intéressants (mais ils le sont souvent, je dois dire que les quelques lecteurs de ce blog sont toujours au top), notamment celui-ci :

Pendant que j’y suis, vous avez tort sur un point important :
« Ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance. » C’est faux. On peut s’opposer aux messages publicitaires.

  • Premièrement en leur répondant. Ça peut paraître stupide comme idée à première vue, mais parler à une affiche ou à un spot de pub vous arrache à votre passivité et votre soumission. Faites attention de ne pas parler trop fort tout de même pour ne pas être pris pour un fou. D’autant plus que la majorité des pubs vous invitera à l’insulte tant leurs messages et les valeurs qu’elles veulent vous inculquer sont cyniques.
  • Deuxièmement en comprenant les intentions et les messages vicieux de la publicité. En tant qu’auteur, vous ne devriez pas avoir trop de difficulté à percevoir les sens cachés.

Outre le caractère parfaitement pertinent de ces remarques (j’adore l’idée de répondre aux affiches publicitaires, je trouve ça truculent), je réalise que j’aurais dû faire preuve de davantage de précision dans la formulation. Quand je dis que « ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance », j’emploie effectivement la première personne dans un souci d’identification du lecteur. J’ai moi-même un regard particulièrement critique sur le contenu que les écrans diffusent, et je crois être à l’abri des chimères des messages publicitaires – à titre personnel. Continuer la lecture de « L’école et la famille comme fabriques du citoyen critique et éclairé »

Quand céderont les digues de la réalité : écrans partout, consentement nulle part

Les écrans nous entourent, et leur nombre ne diminuera pas de sitôt. Au point parfois qu’on pourrait se sentir encerclés. Quelle est la prochaine étape ?

Je n’aime pas les écrans : ce sont les écrans qui m’aiment. Ce piètre détournement d’une chanson de Marilyn Manson pour dire que je réalise que nous sommes de moins en moins confrontés à un choix lorsqu’il s’agit d’interagir ou non avec une interface-écran.

C’est un petit tour à la salle de sport ce matin qui m’a mis devant le fait accompli. Je viens pour courir et pédaler, rien de plus simple, rien de plus humain : il suffit d’une paire de jambes. Pourtant la salle entière est remplie d’écrans. Les machines bien sûr, avec leur interface et leur réglages de plus en plus personnalisés, mais aussi la salle en elle-même, dont les télévisions fixées au plafond diffusent des séquences de fitness et de sports extrêmes destinées à motiver les forçats suants que nous sommes, sur fond de musique à fond dans les hauts-parleurs. Pour ma part, j’aime échapper à tout ça en me plaçant face aux baies vitrées, où je peux laisser mon regard se perdre dans la rue. Mais même là, les écrans sont partout : dans les vitrines des magasins encore fermés, dans les panneaux d’affichage sur les trottoirs, etc, et avant que j’aie remarqué que mon regard était naturellement attirés vers eux plutôt que vers les passants, il s’est passé un temps où mon attention entièrement absorbée trouvait une certaine satisfaction dans cette contemplation. Continuer la lecture de « Quand céderont les digues de la réalité : écrans partout, consentement nulle part »